Entretien avec Raymond Lévesque (1981)


[Photo Raymond Lévesque © Jacques Grenier, Le Devoir]


Le 13 août 1974, lors de la Superfrancofête, à Québec, plus de 100 000 spectateurs sont réunis sur les plaines d’Abraham – lieu historique de la victoire des troupes anglaises – pour soutenir le mouvement indépendantiste. Pour clore ce concert, Félix Leclerc, Gilles Vigneault et Robert Charlebois reprennent une chanson de Raymond Lévesque, écrite vingt ans plus tôt à Paris.

D’un impact assez confidentiel lors de sa création en France, en 1956, Quand les hommes vivront d’amour connaîtra une seconde carrière vingt ans plus tard avec la version live parue sur le disque « J’ai vu le loup, le renard, le lion ».

De 1956 à aujourd’hui, Quand les hommes vivront d’amour a été enregistrée par Eddie Constantine (1956), Raymond Lévesque (1956), Jacqueline Néro (1956), Cora Vaucaire (1957), Marc et André (1957) puis Charlebois-Vigneault-Leclerc (1974), le groupe québécois Offenbach (1976), Nicole Croisille (1982), Enrico Macias (1989), Marie-Denise Pelletier (1990), Catherine Ribeiro (1997), Fabienne Thibeault (1997), Bruno Pelletier (2003), Marie-Michèle Desrosiers (2003), Les Enfoirés (2003), Beausoleil Broussard (2004), Hervé Vilard (2004), Rika Zaraï (2007)...

Dans cette interview réalisée en 1981 sur Radio Soleil Ménilmontant, et restée inédite à ce jour, Raymond Lévesque se livre au micro de Laurent Gharibian (1).


Raymond Lévesque, que pensez-vous du retentissement qu’a connu votre chanson Quand les hommes vivront d’amour ? Vous ne vous attendiez pas du tout à ce qui s’est passé...

C’est une chanson qui remonte à 1956. J’ai vécu en France entre 1954 et 1959 et c’est à Paris que j’ai enregistré mes premiers 45 tours, chez Eddie Barclay qui venait de fonder sa maison de disques. Certaines chansons ont connu un certain succès, entre autres celles chantées par Eddie Constantine. Les trottoirs fut ma première chanson un peu connue dans ces années-là.



J’ai enregistré à ce jour sept microsillons et à Paris, au milieu des années 50 plusieurs super 45 tours. Ces disques comportaient quatre chansons. C’était populaire. À cette époque-là ça se vendait bien.


Quelques mots sur Mon Québec...

Je suis l’un des premiers auteurs de chansons à avoir choisi et chanté l‘indépendance du Québec dès 1959, au moment où les mouvements indépendantistes ont commencé à se faire connaître. J’ai été l’un des tout premiers à appuyer ces mouvements à travers mes chansons. Mon Québec fait partie des chansons « régionales », c’est-à-dire celles qui intéressent les Québécois et non pas des publics éloignés de nos problèmes politiques.


Dans mon répertoire, il y a une autre forme de chansons, plus engagées, plus « internationales ». Depuis plusieurs années, je donne beaucoup de spectacles qui dénoncent l’oppression et la mainmise de l’argent sur le monde, qui stigmatisent les marchands et l’exploitation conduisant à se faire voler nos vies... Aujourd’hui, j’écris beaucoup de poèmes et de chansons qui vont dans ce sens-là et je les interprète sur scène au Québec – avec mon épouse – pour des mouvements comme Développement et Paix qui œuvrent en faveur des pays du tiers-monde ou bien pour Amnesty International. Ce sont des chansons plus « internationales » alors que cette chanson, Mon Québec, reste plutôt « locale ».


Vous avez consacré une chanson au jogging...

J’ai remarqué que les gens ne se préoccupaient pas beaucoup des problèmes d’environnement. On a saccagé la nature et on laisse faire les hommes d’argent qui polluent notre environnement. Je me souviens du fleuve Saint-Laurent. Autrefois, quand nous étions jeunes, on pouvait s’y baigner à certains endroits près de Montréal. C’était très agréable, mais aujourd’hui, si on se baigne là-dedans, on se baigne dans le pétrole... Ces problèmes-là, les gens les ignorent mais pendant ce temps, ils se maintiennent en forme. Je les vois faire du sport autour de Montréal où l’atmosphère est complètement polluée. Le monde est prêt à craquer, mais ça n’a aucune importance, on se maintient en bonne forme et tout va s’arranger... Avec ce poème Le jogging, je ridiculise un peu cette attitude.


Et Les Militants ?

C’est une chanson que je dédie à tous ceux qui ne restent pas indifférents à ce qui se passe dans le monde... Je pense que ce qu’il y a de plus grave, c’est l’indifférence. On peut toujours, à un moment donné, faire un geste qui va dans le sens de la justice, un geste positif. Il y a dans le monde beaucoup de gens qu’on appelle des militants. Ce sont des personnes qui donnent leur cœur, leur temps et qui travaillent bénévolement pour alléger la souffrance humaine, pour essayer de corriger les injustices les plus flagrantes. Ce ne sont pas toujours des gens qui se mettent en avant, mais par leurs actes, ils jouent un rôle très important dans notre société. Car c’est par de petits gestes de tous les jours que le monde va devenir tranquillement plus humain. Alors je leur dédie cette chanson, Les militants.


Le théâtre est une autre de vos activités...

Vous savez, pour vivre de ce métier au Québec, il faut faire beaucoup de choses. Je pense qu’à Paris ce doit être pareil. J’ai eu l’occasion – j’y étais presque obligé – de faire un peu de tout. J’ai écrit des comédies que j’ai jouées sur scène. Dans les cabarets, je disais des textes sur l’actualité comme les chansonniers le font chez vous au Théâtre de Dix Heures. J’ai joué également comme comédien pour d’autres auteurs, mais ce qui me tient le plus à cœur, c’est la poésie. J’ai eu l’occasion de donner des récitals de poésie et de publier quelques recueils.


Gilles Vigneault, le premier, m’a suggéré de publier un recueil de poèmes et de monologues. C’est lui qui m’a encouragé à le faire et sans lui, l’idée ne m’en serait jamais venue. Il a une maison d’édition au Québec, les éditions de l’Arc où mon premier recueil a été édité. Par la suite, j’ai été publié chez d’autres éditeurs comme la maison Parti Pris à Montréal qui édite des auteurs de gauche (en 1971 : Au fond du chaos ; en 1974 : On ne veut rien savoir). J’ai aussi publié des pièces de théâtre et des monologues. Mon dernier recueil paru à Montréal chez Guérin s’intitule ÉlectroChocs. Ce livre comprend 21 chansons – avec la musique – et 31 poèmes sur huit thèmes : l’argent, le pouvoir, les anomalies, les militaires, la parole du cœur, la conscience (Quand les hommes vivront d’amour)... En ce moment, c’est ce livre que je présente dans le spectacle intitulé lui aussi ÉlectroChocs. Mon épouse Céline, qui est comédienne, travaille avec moi depuis plusieurs années. Elle vient de la Gaspésie : chez nous, c’est comme la Bretagne, c’est le pays au bout du pays, face à l’océan...


En octobre 1981, vous vous êtes vu décerner un Félix pour l’ensemble de votre carrière...

Ce prix a été fondé en l’honneur de Félix Leclerc, l’auteur-compositeur-interprète le plus connu au Québec avec Gilles Vigneault. Tous les ans, on décerne un Félix à des artistes de la chanson québécoise pour récompenser le meilleur disque de l’année, les meilleurs interprètes, la meilleure chanson. Moi, on m’a donné un Félix pour l’ensemble de mon travail depuis 35 ans.

Quand j’ai commencé à chanter en 1946, la chanson québécoise était à peu près inexistante. En ce temps-là, on était envahi par la chanson étrangère. Les Québécois manquaient beaucoup de confiance en eux-mêmes et en leurs artistes. C’était assez difficile, il fallait mener un combat permanent pour essayer d’imposer une certaine culture québécoise. J’ai participé à ce combat en essayant d’imposer la chanson québécoise. Il a fallu une quinzaine d’années avant qu’elle ne se fasse sa place au soleil. Maintenant, c’est chose faite, mais dans ces années-là, ça ne l’était pas. C’est un peu à cause de ça qu’on m’a donné un Félix.


Vous êtes un pionnier ?

Peut-être un peu... Enfin, je n’avais pas de dons particuliers, je n’étais pas mieux que les autres. J’étais là à ce moment-là.


Quand les hommes vivront d'amour dans l'émission Zoom de Radio Canada, le 13 avril 1970

Parlez-moi de votre vie de bohème à Paris dans les années 50.

Je suis arrivé à Paris en avril 1954. À cette époque, il y avait encore tous les cabarets de Saint-Germain-des-Prés et cette vie de bohème qui a rendu le quartier célèbre... En 1954, j’ai participé à un spectacle avec les Frères Jacques dans un cabaret de la rue de Rennes qui s’appelait la Rose Rouge. Et c’est curieux car, à l’occasion d’un reportage pour Paris Match où l’on parlait des quartiers de Paris, on a évoqué cette époque de Saint-Germain-des-Prés, et sur une photo on voyait Juliette Gréco et toute une équipe. J’ai été étonné de me retrouver, 25 ans plus tard, sur cette photo qui avait été prise un soir, lors d’une fête. J’ai participé un peu à la vie du quartier.


Lorsque je suis arrivé à Paris, je n’avais pas d’argent, mais il y avait en revanche une très belle fraternité entre nous, on s’entraidait tous. Il y avait beaucoup d’amitié, de chaleur. Nous avions une vie... pas très sage, mais c’était de notre âge. J’ai gardé de cette époque un beau souvenir et j’ai écrit une chanson qui parle de ce temps-là. Je l’ai dédiée à un camarade et l’ai baptisée Paulin : elle me rappelle ce temps de Saint-Germain-des-Prés.


Dans une interview, vous évoquiez les Pinsons, un duo d’humoristes qui passait au Continental. Vous parlez également d’Yves Montand, de Raymond Devos. Raymond Devos est venu souvent au Québec...

J’ai eu l’occasion de travailler en 1951 avec Raymond Devos dans une boîte à Montréal, le « Saint-Germain-des-Prés ». Il faisait une parodie des chanteurs cow-boys avec un camarade, Robert Verbecke. Vous savez qu’après-guerre, avec Yves Montand entre autres, il y a eu une vogue de « chansons western » comme on dit chez nous. Raymond Devos et Robert Verbecke avaient monté ce numéro aux Trois Baudets. Un imprésario canadien les avait vus et les avait invités à Montréal, et c’est là que j’ai connu Raymond Devos. Je l’ai retrouvé en 1954 quand je suis arrivé à Paris. Il vivait dans une petite chambre, rue du Pont-Neuf où je suis allé lui rendre visite. En entrant dans sa chambre, j’ai été très surpris de voir des instruments de musique partout : des trompettes, des trombones, des violons, des violoncelles... Je le regardais travailler tous ces instruments. À cette époque, il travaillait comme comédien. Il a joué quelque temps dans la troupe de Jacques Fabbri. Ce n’est qu’à partir de 1957 qu’il a commencé à dire ses monologues sur la scène des Trois Baudets. Oui, j’ai eu la chance d’avoir dans ces années-là Raymond Devos comme camarade.


Au Québec, vous avez rencontré des grands représentants de la chanson française. On vous voit sur une photo en compagnie d’Édith Piaf...

J’ai eu l’occasion de la voir plusieurs fois ici, à Paris où j’étais allé lui montrer mes chansons. Mais je l’avais d’abord connue au Québec où elle venait chanter régulièrement en 1950. Et même avant, j’avais vu Édith Piaf en spectacle avec les Compagnons de la Chanson à Montréal en 1945. Je l’ai mieux connue au fil des ans. La chance, ou le hasard, a voulu que lorsque je faisais mes débuts dans les boîtes de la Rive Gauche, il y avait en même temps que moi Barbara, Guy Béart, Jacques Brel et Pierre Perret. On formait une équipe, on travaillait tous ensemble dans les cabarets de la Rive Gauche comme L’Échelle de Jacob, L’Écluse, ou chez Patachou, à Montmartre. C’était une très belle époque qui m’a permis de connaître à leurs débuts ces artistes qui sont devenus des vedettes par la suite.


Comme Jean-Roger Caussimon, par exemple.

En 1954, lorsque je suis arrivé à Paris, Jean-Roger tenait une petite boîte avenue Trudaine, du côté de Pigalle. En ce temps-là, je faisais pour ainsi dire du porte-à-porte. J’allais voir les propriétaires des cabarets et demandais à passer une audition. Alors, un soir que je passais par pur hasard devant cette boîte, j’ai demandé une audition. Jean-Roger m’a écouté et m’a engagé pour quelque temps C‘est comme ça que nous sommes devenus copains. Par la suite, nous nous sommes toujours donné des nouvelles.

Jean-Roger est venu plusieurs chez nous, au Québec. Il y a connu un très grand succès. Les gens connaissaient ses chansons, mais lui, en tant qu’artiste de scène et interprète, était moins connu au Québec qu’il ne l’était en France. Chez nous, ça a été une découverte pour tout le monde mais il est resté dans le cœur de tous les Québécois.


Parlez-moi de la chanson Conscience universelle...

C’est une invitation à ne pas rester indifférent parce que les problèmes de l’humanité concernent tout le monde, même si ça nous semble lointain. Ce qui se passe ailleurs peut très bien arriver chez nous un jour...


Propos recueillis en 1981 par Laurent Gharibian


Fondée par Jean-Jacques Miloudi dès 1980, dans une quasi clandestinité, Radio Soleil Ménilmontant reçoit en 1981 l’autorisation d’émettre. Sa vocation multi-culturelle (Maghreb, Amérique latine, pays des Balkans...) permet aussi l’expression de la chanson francophone au sein de l’émission créée par Marie-Christine Le Goff. Co-animateur, Laurent Gharibian a reçu Cora Vaucaire (sa première radio libre), Jacques Debronckart, Henri Tachan, Bernard Haillant, Isabelle Mayereau et Danielle Oddera, Québécoise d’adoption.

(1) Aujourd’hui animateur sur Radio Libertaire, chroniqueur à Je Chante et à Vinyl.


• Entretien publié dans JE CHANTE MAGAZINE n° 5, toujours disponible. Pour commander, cliquer sur la couverture.











Cadeau : une reprise par Robert Charlebois, Renaud et David Mc Neil chez Drucker.

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