Mai 68 en chansons, quatrième partie : Le temps de vivre


Georges Moustaki chante "Le temps de vivre" à la télévision, le 4 mars 1973 dans Sports en fête.

Le temps de vivre

« Écrire sur les murs »... Les affiches de Mai 68 répondront à ce besoin exprimé par une des chansons de la comédie musicale « Rêve de Mai », interprétée par Nicolas Peyrac :

« J’ai envie d’écrire sur les murs

Mais je ne sais pas quoi

J’ai envie d’écrire sur les murs

Avec mon cœur, avec mes doigts (...)

J’ai envie d’avoir envie

D’écrire des graffitis

J’ai envie d’avoir envie

Mais je n’ai pas encore appris (...)

Le rêve est réalité

J’aurais pu l’inventer

J’aurais pu écrire un soir

L’imagination au pouvoir... »

Dans Le temps de vivre, qui figure sur l’album paru en 1969, Georges Moustaki se fera l’écho de ces revendications d’un type nouveau :

« Viens, écoute ces mots qui vibrent

Sur les murs du mois de mai

Ils nous disent la certitude

Que tout peux changer un jour... »

Le temps de vivre sera aussi chantée par la comédienne Hénia Ziv dans la bande originale du joli film homonyme de Bernard Paul, adapté du roman d’André Remacle paru en 1965. Le tournage, qui débute près de Martigues en avril 1968, sera interrompu pendant les « événements » et comporte plusieurs moments pris sur le vif.

« Nous prendrons le temps de vivre

D’être libres, mon amour

Sans projets et sans habitudes

Nous pourrons rêver notre vie... »

Une longue séquence à la télévision dans laquelle Georges Moustaki chante "Le temps de vivre" puis "Ma liberté'.

Il est accompagné, notamment, par Joël Favreau à la guitare et par Catherine Le Forestier aux chœurs.

Déjà dans Le Métèque, Moustaki prophétisait : « Et nous ferons de chaque jour / Toute une éternité d’amour / Que nous vivrons à en mourir... »

Le « rêve de mai », c’était aussi la disponibilité retrouvée, la parole libérée. Visiblement...

« Quelque chose venait de changer

Les gens se sont mis à parler... »

“Les gens se sont mis à parler”

Une des plus belles chansons de « Rêve de Mai », la comédie musicale de Simon Monceau et Didier Marouani parue sur un double album en mai 1978, Les gens se sont mis à parler, est interprétée par Nicole Rieu :

« Aux stations de taxis

Sans taxis

Aux arrêts d’autobus

Sans un bus

Dans les stations d’essence

Sans essence

Aux cafés bars tabacs

Sans tabac

Quelque chose venait de changer

Les gens se sont mis à parler...

Des gens très différents

Des gens indifférents

Des jeunes et puis des vieux

Des riches, des miséreux

Cela faisait longtemps

Qu’on n’avait vu des passants

Parler pour ne rien dire

Discuter par plaisir... »

Nicole Rieu chante "Les gens se sont mis à parler" (version disque).

« On se balade beaucoup avec la drôle de sensation que toute autorité a disparu », résume aujourd’hui Jacques Tardi. Et Dominique Grange de préciser : « Le jour, la nuit, tout le monde parle, partout, avec tout le monde. Quand il n’y a plus eu d’essence, donc plus de voitures, la foule s’est appropriée la rue. On ne marche plus sur les trottoirs ! Pour moi, la fin de mai 68 sera le jour du retour des voitures, lorsqu’il faudra remonter sur les trottoirs. » (20)

En mai 68, Nicole Rieu habite Chaumont, une petite ville de province. Vingt ans plus tard, elle raconte au micro de Michel Gosselin, sur Radio Bleu : « Rêve de Mai aurait dû être une comédie musicale mais elle n’a jamais été jouée. Les producteurs avaient pris des contacts auprès de sponsors mais, malheureusement, les producteurs de comédies musicales, qui n’étaient pas nombreux à l’époque, avaient été déjà approchés par la production de Starmania qui allait bientôt être montée à Paris.

C’est dommage que Rêve de Mai n’ait pas été monté pour le vingtième anniversaire de Mai 68 car il y avait de très belles chansons et cette comédie musicale réunissait de nombreux artistes dans des genres très différents. Il y avait les frères Costa, deux choristes très connus dans le métier, Nicolas Peyrac, Jean-Michel Caradec, Sabrina Lory, Armande Altaï... Je chantais deux chansons, notamment une qui a assez bien marché, Les enfants de Mai, le résumé, en quelque sorte, de cette épopée magnifique que certains d’entre nous ont vécue... » (21)

L'intégralité du double album « Rêve de mai »

“On ferme !”

Certains voient dans « l’affaire Langlois » (février 68) l’une des prémices des événements de Mai 68. Le limogeage par le gouvernement d’Henri Langlois de la Cinémathèque, sur lequel André Malraux devra revenir, qui mobilise le monde de la culture, inspire à Jacques Prévert un poème qui lie cette affaire à la révolte étu­diante du prin­temps. Paru dans Choses et autres, recueil publié en 1972, Mai 1968, mis en musique par Sebastian Maroto, est enregistré par Catherine Ribeiro en 1978 sur l’album « Jacqueries » :

« On ferme !

On ferme la Cinémathèque et la Sorbonne avec

On ferme !

On verrouille l’espoir

On cloître les idées

On ferme !

O.R.T.F. bouclée

Vérités séquestrées

Jeunesse bâillonnée

On ferme !

Et si la jeunesse ouvre la bouche

Par la force des choses

Par les forces de l’ordre

On la lui fait fermer... »

Les mots de Prévert, la musique de Maroto, les arrangements et la direction d’orchestre de Claude Cagnasso inspirent visiblement la grande Catherine :

« Mais la jeunesse à terre

Matraquée piétinée

Gazée et aveuglée

Se relève pour forcer les grandes portes ouvertes

Les portes d’un passé mensonger

Périmé

On ouvre !

On ouvre sur la vie

La solidarité

Et sur la liberté de la lucidité... »

« Requiem autour d’un temps présent », un spectacle construit par Maurice Fanon (musiques de Gilbert Cascalès) autour de la vie de Pia Colombo, est créé en novembre 1979 au théâtre d’Aubervilliers. « Je n’étais que sa machine à écrire, dira Fanon. Je n’y ai mis que ce qu’elle voulait y voir. Tout vient d’elle. » Un double album est enregistré en studio (WEA). L’un des titres, plus parlé que chanté, évoque Mai 68 :

« On dirait que tous les flics de France sont là

De loin ils regardent les barricades d’un sale œil

Les barricades regardent les flics en se marrant

Paris se marre, tout le monde se marre

Quel bazar !

Il était temps que quelque chose bouge (...)

Paris joue aux gendarmes et aux voleurs

Et le voleur c’est le gendarme (...)

Paris chacun

Paris chacune

Paris comme un

Paris Commune... (...)

Quel nettoyage de printemps

La pierre des monuments n’en revient pas

Les édifices bourgeonnent de bulles

De fleurs, d’intelligence, de génie

D’impertinence et de pertinence

Paris ne sait plus où donner de la façade

Quelque chose meurt

Autre chose naît

Ça sent le souvenir du goût des prairies

Et du temps des cerises

À l’Odéon c’est la fête sérieuse

Dans la rue on ne saisit que l’écume de la vague

C’est déjà pas si mal... »

“Un printemps s’est levé”

En 1969, trois des plus grands auteurs-compositeurs-interprètes du moment témoignent, chacun à sa façon, de leur perception des « événements ». Dans Au nom de la jeunesse, arrangements de Christian Gaubert, sur l’album « Désormais... », sorti en octobre 1969, Charles Aznavour fait dire à son jeune héros :

« Au nom de la jeunesse

Je ressemble surtout

À un jeune chien fou

Qui sans maître et sans laisse

Veut vivre comme un loup... »

Au mois de mars 1969 paraît un nouvel album de Jean Ferrat fortement marqué par les événements du dernier printemps. Au printemps de quoi rêvais-tu ? bénéficie d’une superbe orchestration d’Alain Goraguer (qui s’inspire par moments de l’arrangement de Days of pearly spencer, le succès de David Mc Williams).

D’autres textes signés Henri Gougaud font écho à la révolte de mai 68, comme Un jour futur. La Matinée, l’unique duo entre Jean Ferrat et Christine Sèvres, se termine sur cette belle profession de foi : « Le monde sera beau / Je l’affirme et je signe... »

La chanson marquante de cet album sera Ma France, qui deviendra un nouveau standard de Ferrat. « Je n’ai pas une nature de destructeur, je n’ai jamais de haine. Un jour, j’avais écrit une chanson intitulée Pauvre France qui dénonçait tout ce qui n’allait pas dans notre pays. Finalement, cela n’a pas plu. J’ai préféré montrer tout ce qui était beau et c’est devenu Ma France. J’avais pris le risque d’être fade et démagogique. Heureusement, on m’a bien compris, car on commence à bien me connaître. » (22)

Ferré à la Mutu

Et puis il y a Ferré... Pour lui, le printemps 68 est peut-être davantage marqué par la mort de ses deux guenons (Pépée, à qui il consacrera une de ses plus belles chansons, et Zaza) et la séparation d’avec Madeleine... Le 10 mai, quelques heures avant la première nuit des barricades, il doit chanter à la Mutualité pour le gala annuel du groupe libertaire Louise Michel, prévu initialement le 15 mars avec Georges Brassens. Brassens souffrant, la date a été reculée et l’on a fait appel à Léo Ferré (23). C’est sur la scène de la Mutualité qu’il chante Les Anarchistes pour la première fois.

Ce concert, inédit jusqu'ici, vient d'être réédité par Barclay sur le coffret « Léo Ferré Mai 68 ».

Affiche trouvée sur le site : https://placard.ficedl.info

En 1991, il raconte au micro de Jean Chouquet : « J’avais répété avec mes copains, à six heures du soir. Quand on a fini de travailler, on est allé dans un bistrot qui se trouve dans le coin, et qu’est-ce que j’ai vu arriver ? Ça, j’avais jamais vu, ça m’a mis les larmes aux yeux immédiatement : les élèves, l’université et leurs professeurs étaient dans la rue. Ils marchaient, ils allaient vers... allez savoir vers quoi ? vers le bonheur, vers la tendresse républicaine ou révolutionnaire, et il y avait des drapeaux rouges et des drapeaux noirs. Alors là, ça m’a tué. Des jeunes m’ont reconnu, ils m’ont demandé de venir avec eux. J’ai dit : ”Non, je chante tout à l’heure, c’est pas possible, je ne peux pas venir”. Et dans la nuit, il y a eu cette espèce de révolution un peu dure... sans coup de feu... Et voilà ! Mai 1968, ça a tout changé, c’est la porte ouverte. Elle est encore un peu ouverte. Il faudrait la pousser un peu... » (24)

Invité de l’émission Campus en 1971, Ferré déclarera : « Je crois qu’il y a eu une explosion de romantisme extraordinaire dans les nuits de mai 1968, et c’est beaucoup plus important qu’on ne le croit et qu’on a l’habitude de le dire. » (25)

Enregistré en trois séances (fin décembre 1968 et début janvier 1969), le nouvel album de Léo Ferré paraît en janvier 1969. Une photo d’Hubert Grooteclaes, aux aspects de pastel, orne la pochette blanche, sans nom ni titre. C’est extra, l’une des dix chansons du disque sera un des tubes de l’été sur lequel on dansera (avec Le Métèque de Moustaki), parfaitement en phase avec la musique du moment. Autre titre marquant : Les Anarchistes, futur standard qui ne quittera jamais le tour de chant de Léo Ferré.

Si les deux chansons qui font directement allusion à Mai 68 (L’été 68 et Comme une fille) ne rencontrent pas un grand écho en disque, l’une d’entre elle va mettre en joie le public de Bobino, un public acquis, emmené par les « ouais ! » communicatifs d’une jeune femme qui ponctuent le leitmotiv :

« Comme une fille

La rue s’déshabille

Les pavés s’entassent

Et les flics qui passent

Les prennent sur la gueule... »

Réalisé le 2 février, l’enregistrement du récital public de Bobino paraît sur un double album. « Vieil “anar” brandissant depuis vingt ans déjà le drapeau noir, il a été rejoint et reconnu par les Enfants du mois de mai », écrit Claude Sarraute dans le Monde du 10 janvier.

Le 13 décembre 1969, Léo Ferré chante au Centre Culturel de Yerres (Val de Marne). Une nouvelle chanson, Paris, je ne t’aime plus, fait directement allusion aux événements de Mai 68 :

« Paris des beaux enfants en allés dans la nuit

Paris du vingt-deux mars et de la délivrance

Ô Paris de Nanterre, Paris de Cohn-Bendit

Paris qui s’est levé avec l’intelligence

Ah ! Paris quand tu es debout

Moi je t’aime encore... »

“Mes universités...”

Immense interprète un peu oublié à la fin des années 60, Philippe Clay fait un fracassant come-back en 1971, basé sur un malentendu : le titre Mes universités, qui cartonne sur les ondes est perçu par beaucoup comme une chanson « revancharde », anti-Mai 68 !

« Mes universités, c'était pas Jussieu

C'était pas Censier, c'était pas Nanterre

Mes universités, c'était le pavé

Le pavé d'Paris, le Paris d'la guerre

On parlait peu d'marxisme

Encore moins d'maoïsme

Le seul système, c'était le système D

D comme débrouille-toi

D comme démerde-toi

Pour trouver d'quoi

Bouffer et t'réchauffer... [...]

Nous quand on contestait

C'était contre les casqués

Qui défilaient sur nos Champs-Élysées

Quand on écoutait Londres

Dans nos planques sur les ondes

C'étaient pas les Beatles qui nous parlaient... »

Inspirée d'une phrase d'Albert Camus (« Mes universités ont été le stade et le théâtre d'Oran »), cette chanson, qui reprend le titre d'un livre de Maxime Gorki paru en 1923, focalise sur l'interprète tout le dépit d'une partie de l'opinion de gauche inquiète de la « reprise en main » par la droite, d'autant que, au même moment, Michel Sardou triomphe avec J'habite en France et que Stone et Charden affirment : « Il y a du soleil sur la France / Et le reste n'a pas d'importance... » !

« La droite s'en est emparée, reconnaît Henri Djian, l'auteur du texte. Ce qui compte, c'est la façon dont le public la prend, indépendamment de ce que les auteurs ont voulu y mettre. » Sur le même disque, une chanson comme La quarantaine s’en prend à ce qu’on n’appelle pas encore le « jeunisme ». Traité de fauteur de troubles, Philippe Clay reçoit des lettres d'insulte et même des menaces de mort ! Il se défend : « On me traite de facho, en réalité je suis un vrai Français, donc un garçon extrêmement provocateur. »

“Les Nouveaux Partisans”

Au printemps 1970, après quelques mois passés dans une usine du côté de Nice, Dominique Grange « remonte » à Paris où elle rejoint ses camarades de la Gauche prolétarienne sur le point d’être dissoute. De son expérience d’ « établie », elle ramène une chanson forte qui synthétise les revendications de la jeunesse contestataire...

Les Nouveaux Partisans met ainsi en cause, pêle-mêle, la tyrannie des « cheffaillons » dans les entreprises, la persistance des bidonvilles et les conditions de vie des immigrés... La chanson dénonce aussi la duplicité des partis politiques et des syndicats, assimilés à des « garde-chiourme de la classe ouvrière »...

« Écoutez-les nos voix qui montent des usines

Nos voix de prolétaires qui disent y en a marre

Marre de se lever tous les jours à cinq heures

Pour prendre un car un train parqués comme du bétail [...]

C’est pas sur vos tapis qu’on meurt de silicose

Vous comptez vos profits on compte nos mutilés

Regardez-nous vieillir au rythme des cadences

Patrons regardez-nous c’est la guerre qui commence... »

Enregistrée sur le label Expression Spontanée à la même époque que le disque de Dominique Grange, Métro, boulot, dodo... marre ! témoigne des mêmes préoccupations. Son interprète est un certain Thierry Freedom. Derrière ce pseudonyme se cache Thierry Haupais (disparu en 2007), journaliste à Libération dès 1973 puis fondateur, avec Patrick Zelnik et Philippe Constantin, de la branche française de Virgin :

« Huit heures de chaîne

Cinq fois par s’maine

Quarante-huit s’maines par année

Deux heures d’métro

Une heure de train

Chaque matin et chaque soir

Métro, boulot, dodo... marre ! »

L’existence des bidonvilles de Nanterre inspirera à Michel Murty (28) une de ses toutes premières chansons, parue sur son deuxième 45 tours en octobre 1968, l’époque où il chante en duo avec Monique Brienne, Aux bidonvilles de Nanterre :

« Ils se font d’étranges maisons

De tôles, de planches et de débris

Mais par n’importe quelle saison

Ils n’y sont jamais à l’abri (...)

Tout juste à deux pas de Paris

Aux bidonvilles de Nanterre... »

Trois ans plus tard, Catherine Le Forestier aborde le même thème dans Allez voir mes voisins, une ballade forte et sensible qui sera uti­lisée dans le film de Med Hondo, Les Bicots-nègres, vos voisins (1973) :

« Aux concours de misère leurs taudis valent bien

New Delhi, Calcutta ou Harlem

C'est aussi pittoresque mais c'est beaucoup moins loin

À deux pas de chez moi, allez voir mes voisins

Vous les voyez transis de Montrouge à Pantin

Pourtant ils pourraient bien un matin

Venir vous réveiller, vous qui dormez si bien

À deux pas de chez moi, allez voir mes voisins... »

La mort du jeune militant Pierre Overney en 1972 inspirera à Kirjuhel un Chant funèbre à la mémoire de Pierre Overney, texte dit « froidement » à la manière d’un récit journalistique :

« À 14 h 30, aux portes de l’usine,

Un jour de février

Ils sont assassiné un ouvrier... (...)

Dites-moi franchement : la Renault 5

Vous n’avez pas l’impression

Qu’il y a une tache de sang sur la portière ? »

La France de Marcellin est bien présente dans les chansons du premier album de Jacques-Émile Deschamps paru la même année, notamment Le temps des policiers, dédiée à Pierre Overney, ou La France en prison :

« Des colères de Mai la rebelle

Des fleurs rougies de Saint-Germain

Et des pavés de Saint-Michel

Ne plus reste plus un seul refrain

Et dans les rues du vieux Paris

Tout semble avoir changé de forme

Je vois devant mes yeux surpris

Tous les Français en uniforme

Je chante ma guitare en berne

On a mis la France en caserne... »

“Anastasie....”

Au début des années 70, partisans de la chanson française contestataire et fans de pop-music « engagée » ne manquent pas de s’affronter par journaux interposés. Dans son livre Campus, Michel Lancelot prend résolument parti : « En fait, la chanson française “underground” connaît des auteurs et des interprètes beaucoup plus mordants que la pop anglo-saxonne. Aucun texte des Fugs n’a jamais eu le souffle rageur de Charognes de Lise Medini ou des Nouveaux Partisans, véritables hymnes populaires très proches, dans la pensée, de la Gauche prolétarienne d’Alain Geismar. À l’exemple de Bob Dylan, la pop-music fournit plus de cris de protestation qu’une véritable contestation politique. Lorsque Mick Jagger et les Rolling Stones chantent Street fighting man, par exemple, et abordent ainsi le thème de la violence armée dans la rue, ils sont loin d’être aussi virulents et aussi précis que les menaces des Nouveaux Partisans, déjà cités. » (26)

Proche de Dominique Grange – qu’il abritera alors qu’elle est recherchée –, François Béranger enregistrera une maquette des Nouveaux Partisans que CBS refusera de sortir (27). Dans une de ses propres chansons, Le tango de l’ennui, enre­gistrée en 1973, on retrouve des échos de cette critique du monde du travail :

« Cavaler pour pointer

Cavaler au vestiaire

Enlever sa casquette devant le chef

Faire tourner la machine

Baigner toute la journée

Dans l'huile polluée, quelle santé !

Surtout ne pas parler mais ne pas trop rêver,

C'est comme ça que les accidents arrivent

Et puis le soir venu repartir dans l'autre sens

Vers le même enthousiasmant voyage

Anastasie, l’ennui m’anesthésie ! »

“Il pleut sur les étudiants du Boul’Mich’...”

Pour beaucoup, l’après-68 laissera place à un certain désenchantement... En 1973, Gilbert Hennevic, un excellent auteur-compositeur-interprète méconnu, enregistre une chanson que reprendra (avec quelques petites modifications) Gricha Mouloudji une décennie plus tard sur son unique album paru en 1987, À quoi aura servi ma jeunesse ? :

« L’automne a mis son ciel en détresse

Les feuilles meurent, les gens s’en fichent

Il pleut, il pleut sur les étudiants du Boul’ Mich’

À quoi aura servi ma jeunesse ? [...]

Ah pourtant j’avais fait la promesse

De changer la grisaille en lumière

Brandi le drapeau noir

Et pour rien comme tant d’autres...

À quoi aura servi ma jeunesse ? »

Cinq ans plus tard, en 1978, Pierre Haralambon, un auteur-compositeur-interprète « barbu » comme beaucoup de sa génération, enregistre La débandade, une émouvante chanson, sans doute autobiographique, magnifiquement arrangée par Jean Musy. Comme son titre l'indique, le propos est un peu désabusé, mais la chanson se termine néanmoins sur une note d'espoir (« pour quand le courage ?... »).

« Nous décrochions nos dix-huit ans

Nous nous bombardions étudiants

Nous parlions de 89

Révolution et monde neuf

Et nous passions nos premières nuits

Avec des affiches et des tracts

Et puis c'était la fin de l'acte

Quand les flics nous avaient surpris

Tu vois, la débandade... »

Nous voilà au bout de ce voyage... Restent des questions : « À quoi aura servi (notre) jeunesse ? », « Que reste-t-il de Mai 68 ? », « Un nouveau Mai 68 pourrait-il se produire ? »... Il y a quarante ans, Pierre Viansson-Ponté écrivait : « Quand la France s’ennuie... » Dirait-il aujourd’hui : « La France s’emmerde » ? ■

Raoul Bellaïche (2008)

Notes

(20) Entretien dans le magazine de bandes dessinées Casemate n° 3, avril 2008.

(21) Interview de Michel Gosselin sur Radio Bleue, mai 1988.

(22) Combat, 3 décembre 1972.

(23) Consuelo Ibanez, Marcel Azzola, Henri Gougaud, André Valardy, Marie Minois et Anne Vanderlove sont aussi à l’affiche de ce gala.

(24) C’est extra, émission de Jean Chouquet, 1991. Retranscription reproduite dans le livre de Quentin Dupont, Vous savez qui je suis maintenant ? (La Mémoire et la Mer, 2003).

(25) Campus, émission de Michel Lancelot, Europe 1, 1971.

(26) Michel Lancelot : Campus, Albin Michel, 1971. Réédité en J’ai Lu, n° 451.

(27) Un extrait de cette version figure sur le double CD de Dominique Grange « L’utopie toujours... » paru en 2004 chez Edito Musiques.

En 1973, François Béranger compose les chansons du film L’An 01, sur des textes de Gébé, d’après ses dessins.

(28) Mai 68 lui inspirera la chanson Le nouveau mois de mai, en 1973.

D’autres chansons :

On en oublie certainement, mais voici quelques autres chansons : Les petites filles de 1968 par Monty (1968), L’an 1968 par Stephan Reggiani (1974), Moi pour ne pas mourir par Jean Sommer (1975), Les milices (1975), Le gauchisme à la mode (1977), Enfants, vous n’avez plus de rose... (1977), Les copains de mai (1979) par Jean-Roger Caussimon, On s’aimait 68 par Marc-Fabien Bonnard (1977), Souvenir de mai par Claude Declerq et le Folk Parisien (1978), Mai 68 par Antoine Candélas (1978), J’avais 20 ans en 68 par Jean-François Douelle (1982)...

En 1983, Joseph Morana enregistrait En 68, j’avais 16 ans, une très belle chanson dont on n’a pas retrouvé les références du 33 tours...

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