Jacques Higelin : témoignages (1995)

Dans le n° 17 de JE CHANTE, paru en 1995 – numéro en voie d'épuisement –, dont Jacques Higelin faisait la couverture, nous avions sollicité les témoignages de plusieurs de ses amis et collaborateurs. Les voici.

Anne Sylvestre : « C'est un prince ! »

Anne Sylvestre et Jacques Higelin se sont un peu croisés au cours de galas jusqu’à ce que ses filles l’emmènent le voir sur scène. Elle devient alors « une vraie fan » et le suit de spectacle en spectacle.

« Malgré toutes nos différences, j’ai le sentiment que nous faisons le même métier. Ce qui me fascine, même dans les dimensions d’une salle comme Bercy, c’est sa proximité, cette impression de l’avoir en gros plan. Higelin est comme un enfant, un lutin. C’est un prince ! ». En 1985, elle signe une chanson en forme de clin d’œil.

Comme Higelin

Chanter la vie chanter les autres

Chanter le triste et puis le gai

Raconter tout ce qui est nôtre

Je peux le faire et je le fais

Chanter l’espoir ou la déprime La guerre ou la fraternité

A l’aise avec tout ce qui rime

Je n’ai pas souvent hésité

Je peux chanter même à l’envers

Faire prendre l’été pour l’hiver

Mais comme Higelin

Comme les copains

Je me demanderai toujours

Comment faire les chansons d’amour

Y a un langage à inventer

Qui dise l’imprudence d’aimer

J’ai beau creuser j’ai beau chercher

Je ne l’ai pas trouvé

Y a un langage à inventer

Le cœur qui bat le cœur qui cogne

Et fait mine de s’arrêter

Tous les mensonges sans vergogne

Toutes les belles vérités

Tout ce qu’on dit quand on se trouve

Ce qu’on oublie quand on se perd

Et les tempêtes qu’on éprouve

Les arc-en-ciel à cœur ouvert

Je m’en approche quelquefois

Les effleure du bout des doigts

Mais comme Higelin...

Et puis le cœur à marée basse

Et puis le corps transi de froid

Ouvert à tous les vents qui passent

Je l’ai chanté plus d’une fois

Mais quand je me voudrais tendresse

Mais quand je me voudrais passion

Les mots s’échappent et me laissent

Ligotée dans ma déception

Je peux chanter tout ce qu’on veut

Laissez-moi juste y croire un peu

Mais comme Higelin...

Alors je marche à l’aveuglette

Et dans mon désert pas à pas

Je désespère et je m’inquiète

Et si on ne m’entendait pas

Et si on pensait que j’ignore

Les coups de cœur et de printemps

Les dix-huit ans qui brûlent encore

Et puis qui brûleront longtemps

J’ai bien toujours comme autrefois

Un cœur qui ne s’arrête pas

Mais comme Higelin...

J’aurais tant voulu

T’écrire

Une chanson d’amour

Paroles et musique : Anne Sylvestre

(avec son aimable autorisation)

Allain Leprest

Il chante depuis dix ans. Pierre Barouh (tiens, tiens... !) a produit ses deux derniers albums (Voce a mano, 1992 et 4, 1994). Le 20 février dernier, il était salué à l'Olympia par l'ensemble de la profession et un large public. Incontestablement, Allain Leprest fait aujourd'hui partie de la famille des grands. Pour la première fois, et pour l'occasion, il écrit sur Jacques Higelin, qu'il reconnaît comme l'un des siens.

Claude Dejacques : « Un homme de scène »

Rentré dans le métier par hasard, d’abord presseur de disques, Boris Vian l’encourage très vite à s’occuper de l’artistique. Peu à peu, Claude Dejacques travaillera avec un nombre impressionnant de chanteurs : les plus grands ! Il quittera la profession en 1985 devant l’incompréhension de Pathé qui rejette alors des artistes comme Romain Didier, Nilda Fernandez ou Jean-Louis Murat ! Avec Jacques Higelin, il travaille pendant 10 ans, de « BBH 75 » à « Bercy », d’abord comme directeur artistique, puis comme conseiller.

Notre première rencontre s’est faite chez Maxime Le Forestier. J'avais déjà vu Higelin sur scène et je connaissais ses chansons avec Brigitte Fontaine. Lorsqu’il est venu me demander de travailler avec lui, ça a été un grand bonheur. J’étais et je suis toujours en état de groupie par rapport à lui. C’était juste après Saravah et ça a été compliqué de sortir un disque : pour toutes les grosses boîtes, Higelin représentait la rive-gauche et Polydor a refusé les maquettes de « BBH ». On a donc sorti cet album chez Pathé avec qui je travaillais également. On a fait ce disque un peu dans la folie. Comme ça commençait à bien marcher, on a enchaîné sur un deuxième album, « Irradié », et tout à coup les gens de chez Pathé-Marconi-EMI ont été fasciné par Jacques. Je crois qu'il a un don de chaman : il sait traduire les émotions de ceux à qui il s’adresse. C’est ce qui me passionne chez lui. Il est avant tout un homme de contact, de scène. En studio, il est un peu traqué, enfermé, ses séances duraient parfois jusqu’à trois mois !

« Parler enfant... »

Il a énormément apporté à la chanson, au spectacle, un peu comme Trenet. C’est un « fou chantant » de la génération suivante. Il a cette folie. Et il a la qualité qu’avaient Brassens et Leclerc : ce prolongement de l’enfance jusqu’à l’âge adulte et même au-delà; il sait « parler enfant » et ça n’a bien sûr rien de ridicule. Quelles que soient les salles où il se produit, il sait leur donner la magie qu’il leur faut. Il a le sens du spectacle, l’instinct des lumières, des drapées...

« C’est un funambule ! »

Je l’ai vu chanter dans des usines désaffectées où il improvisait avec Pierre Vassiliu, c’était formidable ! Un jour, un concert à Bourges a été annulé, à la dernière minute, il a tout transposé dans le bistrot d’un bled voisin, de la scène à la sono, il a donné son spectacle devant 70 personnes : c’était magnifique, très peu sont capables de ça ! À sa façon, c’est un funambule !

Lorsqu’il a pris ce « tournant rock » et qu’il m’a dit : « Je veux passer à la vitesse supérieure, chanter pour 3000 personnes », je crois que ça correspondait à ce besoin de communiquer. Il a et aura toujours besoin de rencontres, de personnalités excitantes qui alimentent sa création ! Et mon plus beau souvenir avec Jacques restera Mogador...

Propos recueillis par Cécile Prévost-Thomas,

le 16 février 1995.

À propos de Mogador...

« Mogador, une salle à l’italienne toute rouge de ses fauteuils et de la lumière inhabituelle que lui balancent les projos à pleine gomme. Il y aura dix soirs d’enregistrement avec le studio mobile des Rolling Stones. Et lui, sans voix, sans voix devant des fans qui en veulent toujours. Et Jacques se sent si mal alors, handicapé, qu’un soir, il décroche au bout de vingt minutes, aphone malgré les piqûres. On est le 31 décembre. J’avais programmé huit soirées de prise de son, en comptant large et je n’ai rien d’utilisable, absolument rien. J’obtiens deux sessions en budget complémentaire et miracle, le 1er janvier, il nous fait tout, comme c’est écrit sur la pochette du disque. Nous irons mixer au studio de la rue d’Hauteville avec Patrice Cramer, ingénieur du son de ses spectacles, un album triple, premier reflet à l’identique de ce que Jacques donne vraiment, libéré des contraintes. (...)

Et puis il y aura toujours Hérouville, entre le tourbillon fellinien du cirque d’Hiver et le théâtre aux rêves magnétiques du Casino de Paris où se forgent quelques-unes des nouvelles dimensions de Jacques : celles qui vont aboutir au spectacle de Bercy après un coup de sang africain dont il saura tirer des images de désert et de tonnerre, des pluies de rythmes et de lumières.

Jusqu’au bout, avec Jacques, j’ai eu la bonne dose. Puissent d’autres la boire aussi bien. »

Extrait de :

Claude Dejacques : Piégée la chanson... ?,

Éd. Ententes, 1994, pp. 251-253.

Interview de Claude Dejacques, 20 mai 1966, dans l'émission Central Variétés.

Pierre Barouh : Une vraie curiosité mêlée de tendresse

Leur première rencontre date de 1954. Higelin, adolescent, avait un banjo, Pierre Barouh, une guitare. Ils ont passé une nuit de printemps à discuter dans le square d’Anvers. Ils se retrouveront au milieu des années 60, quand Saravah verra le jour. Malgré l’énorme succès que connaît Pierre Barouh avec les chansons d’Un homme et une femme, il aura bien du mal à faire accepter le style avant-gardiste de ses nouveaux-nés : Brigitte Fontaine, Areski et Jacques Higelin.

On a d’abord enregistré Cet enfant que je t’avais fait pour le film Les Encerclés, puis il y a eu « Brigitte est folle » et toute cette période du Saravah des Abbesses qui, en fait, au départ, est né par eux et pour eux. Mais quand je suis arrivé dans les radios, le courant n’est pas passé car, tout d’un coup, je proposais des gens qui symbolisaient la subversion totale, et on me disait : « Ah oui, c’est bien ! Formidable ! Moi, je comprends, mais les autres ne comprendront pas ! » Et puis, après, il y a eu toutes ces années où, justement, devant cette réaction, je me suis dit que les disques ne suffisaient pas, il fallait que les artistes puissent s’exprimer sur scène. C’est comme ça qu’il y a eu la création de lieux. On a été les premiers à faire des trucs au Lucernaire, à faire en sorte que le Ranelagh, qui était un cinéma, devienne un lieu de spectacles. On a fait des spectacles au Vieux Colombier, la création de salles, jusqu’au Palace.

La période du Saravah des Abbesses était une période complètement lyrique, amusante, créative et d’un romantisme fou, où j’essayais de mettre à la disposition de ces gens des moyens de création. Au début des années 70, la notion de world music n’existait pas et je n’avais rien théorisé, mais, produire un album avec un poète contemporain – Brigitte Fontaine –, un kabyle – Areski, Higelin et le Art ensemble of Chicago, avec des titres qui faisaient plus de huit minutes, c’était complètement fou ! Et aujourd’hui, vingt-cinq ans plus tard, cette production est devenue un album culte au Japon !J’ai toujours été tenté de provoquer les artistes pour qu’il aillent le plus loin possible dans l’aspect ludique des choses. Je leur disais : « Je vous demande d’aller au bout de tout, d’éliminer tous les barbelés, et si, à la fin, vous n’êtes pas contents, je ne sortirais pas l’album ! »Mais concernant Jacques, il est arrivé un moment où il avait l’impression, à juste titre d’ailleurs, de piétiner. Donc, il est venu me trouver en me disant : « Pierre, voilà, il faut que j’essaye autre chose ! » Et c’est là qu’il s’est retrouvé chez Pathé Marconi et qu’il s’est embarqué dans un style plus rock.

Et après, comment a évolué votre relation avec Higelin ?

On n’a jamais perdu le contact. J’ai toujours été attentif à l’évolution de son travail, j’ai toujours été présent, plus que ravi de son succès, avec une vraie curiosité, mêlée de tendresse, pour tout ce qu’il peut faire, et pour toute sa démarche. Il y a une telle dimension d’inattendu dans ce qu’il peut faire... Cette espèce de fraîcheur, il l’a toujours conservée, il se cogne aux vitres ! Des fois, il faut qu’il se lance dans une sorte de démagogie, mais il y a toujours un moment où il fait la pirouette ! Et là, c’est génial ! C’est vraiment un chat ! Et en même temps, c’est quelqu’un qui ne s’est jamais arrêté, qui cherche, qui doute, et ça, c’est vraiment formidable !

Quels sont, parmi ses titres, ceux que vous préférez ?

Je ressens des moments d’éblouissements sur certaines chansons, certains gestes. Il y a une chanson qui arrive et que je trouve absolument magique, parce qu’il y a le Higelin-musicien, le Higelin-bateleur, le Higelin-improvisateur, et puis il y a l’auteur que je trouve de temps en temps absolument éblouissant. Ça peut être Champagne, ça peut être Le Parc Montsouris. Et puis, il y a plein d’autres choses qui n’ont jamais vraiment été dites à son sujet, et le rôle important qu’il a pu jouer.Par exemple, c’est le seul réel héritier de Trenet ! Quand il se pointait à Bourges et qu’il avait déjà l’image de rocker, il commençait à chanter une chanson de Trenet, et tous les gens commençaient à glousser en disant : « Il se fout de la gueule d’un vieux pépé ! » Et puis, tout d’un coup, il faisait basculer tout le monde, et les gens découvraient Y’a d’la joie ! C’était formidable ! Autre exemple : avec l’accordéon, Higelin a joué un rôle énorme pour casser cette espèce de cloison incroyable entre les genres. Il se pointait avec son accordéon, les gens commençaient à ricaner et puis, au bout de dix minutes, ils étaient émus !

Qu’est-ce qui vous séduit le plus chez lui ?

Quand il est confronté – même à l’époque de Saravah – à des journalistes, il a un tel besoin de pureté et d’absolu que, confronté à la magouille, il devient d’une maladresse incroyable ! Les gens préfèrent dire : il est suicidaire, ou je ne sais pas quoi, parce que ça leur permet de ne pas se poser à eux-mêmes les vraies questions. Je crois que c’est la première fois que j’exprime ça, mais on touche, ici, le point essentiel de toute la démarche d’Higelin. Moi, j’ai toujours une tendresse infinie et un respect total pour les gens qui osent se montrer vulnérables, et avec lui, c’est permanent !En fait, ce qui me touche le plus chez Jacques, c’est qu’on retrouve, parfois, des parfums de la Communale : il arrive, il y a une espèce de frime et de défi en même temps, il a envie de séduire, c’est un mec qui adore plaire !En fait, le personnage m’émeut toujours autant et souvent, ses doutes me bouleversent. Pour moi, c’est quelqu’un qui a un potentiel absolument énorme.

Propos recueillis par Cécile Prévost-Thomas,

le 31 janvier 1995.

Brigitte Fontaine : Mon frère arc-en-ciel

Higelin est venu la chercher à l’Écluse, en 1963, et lui a proposé d’écrire un spectacle à trois, avec Rufus. Cette rencontre donnera « Maman, j’ai peur », qui sera suivi d’autres pièces musicales. Puis ils enregistrent ensemble, chez Canetti en 1965, avant de rejoindre Saravah. Entre deux mixa­ges de son dernier al­bum, « Genre humain », qui vient de sortir chez Virgin, Brigitte Fontaine nous parle avec tendresse de ce compagnon de cœur, de vie et de chansons...

Saravah, c’était une très bonne expérience, une chose assez unique : on pouvait faire absolument tout ce qu’on voulait, on avait un studio ad lib, c’était un bon nid ! J’aimais beaucoup les gens qui étaient là, et Pierre Barouh avait une façon de faire la promotion assez originale, c’est-à-dire qu’il arrivait en radio et disait : « Vous voyez ce disque ? Eh bien, si vous le voulez, vous l’achetez ! »

L’après Saravah...

Et puis Jacques est parti, mais il fallait absolument qu’il fasse ça. Moi, je lui disais tout le temps : « Il faut que tu travailles seul ! » Son truc, c’était vraiment – et c’est toujours –l’homme seul face à la foule, etc.

Après, j’ai fait des choses avec Areski, Jacques a fait des choses seul, ça a duré plusieurs années, on se voyait de temps en temps jusqu’à il y a cinq ans, à La Villette. Il m’a demandé de venir chanter Cet enfant que je t’avais fait, qu’il avait voulu reprendre, et qui, pour nous, a toujours été une farce un peu mythique, un peu grave ! Puis il m’a demandé de faire une tournée avec lui. Donc, pendant trois mois, en 1989, je l’ai accompagné et je chantais Cet enfant que je t’avais fait ainsi que des chansons de mon album de l’époque, « French Corazon ».

Depuis, il a fait la mise en scène de mon spectacle au Bataclan, il y a un an et demi, et il est venu jouer au Casino de Paris l’année dernière pendant mon dernier spectacle. En mai 94, il y a eu la reprise avec Areski, Higelin et moi de D’ailleurs dans une nouvelle version.

J’ai apprécié énormément les moments de « No man’s land » et de « Champagne ». Sur le dernier disque, j’aime surtout trois titres : Adolescent, Électro-cardiogramme plat, Le Dragon, le tigre et la geïsha. Au Cirque d’Hiver j’étais souvent là à traîner partout, c’était bon, c’était très bon, j’y suis allée plusieurs fois.

Un acteur de la vie !

Il adore jouer et partir en tournée. Pour moi, c’est là qu’il est le meilleur. Toute sa vitalité ressort brute : il y a une chaleur incroyable entre lui et la salle. Et puis après chaque concert, il va parler aux gens qui l’attendent et ils sont ravis : ça leur fait du bien. Parfois, pendant la tournée de 89, on l’attendait trois quarts d’heure dans le bus après le show ! C’est quelque chose dont il a besoin, il est heureux de communiquer avec les gens.

Jacques a une vitalité absolument effarante, et, dans la vie, c’est pareil. Et puis, il est toujours prêt à déconner et à s’amuser, et moi, ça me plaît beaucoup, il me fait rire ! Quelques fois, il est très tourmenté, alors, là, c’est grave. Mais c’est rare.

C’est un artiste, un vrai artiste, mais très diversifié, un arc-en-ciel ! Il travaille beaucoup sur ses chansons avant de les enregistrer et il aime beaucoup ça. Je sais à quel point il est bosseur et j’aime ça, ça me stimule beaucoup ! Depuis cinq, six ans, on s’est vraiment retrouvé, on se voit souvent, et c’est très bien. Il dit que je suis sa petite sœur, lui c’est mon frère, on s’aime quoi, c’est normal !

Propos recueillis par Cécile Prévost-Thomas,

le 1er février 1995.

Jean-Louis Foulquier : Un homme de liberté

Ils se sont croisés régulièrement, mais leur vraie rencontre remonte à l’époque où Jean-Louis Foulquier animait Studio de Nuit sur France Inter. Depuis, ils sont amis, et Higelin aidera les Francofolies de La Rochelle à s’épanouir. Il y chantera cet été, le 17 juillet, en clôture de leur onzième édition autour d’un thème qu’il a proposé en boutade à Jean- Louis Foulquier, et qui promet d’inspirer largement le chanteur : « La Nuit des Pirates ».

J’ai l’impression d’avoir, avec Jacques, une espèce de compagnonage. J’ai l’impression que je l’ai toujours connu, qu’on ne s’est jamais quittés. A chaque fois, c’est quelqu’un qui m’a, de toute façon, complètement embarqué dans son univers, alors je suis peut-être un mauvais juge ! On peut dire que c’est une des rares personnes, dans ma vie en général, qui fait partie des quelques uns qui sont toujours là, et c’est encore plus rare parmi les gens de ce métier — avec qui on s’embrasse souvent, et avec qui on peut avoir des rapports de camaraderie, des complicités, mais plus loin, c’est rare. Lui, il fait vraiment partie de cette exception.

Jacquot aux Francos...

Quand il s’agit de faire une fête, on se complète. Finalement, c’est simple, c’est bien ! Et puis, c’est peut-être la part d’enfance qu’on a su préserver en nous qui fait que l’on va au bout du jeu, quand c’est possible !

Quand j’ai eu cette folie des Francos, il a été le premier présent, et il a accepté d’en être le parrain, parce qu’on avait déjà fait plusieurs choses ensemble. Et cette première année en 1984, alors que Jacques clôturait le festival, il faisait très chaud comme jamais à La Rochelle, et on a été obligé d’appeler les pompiers pour arroser la foule, de réquisitionner, à minuit, les épiceries pour acheter leurs stocks d’eau, parce que les gens tombaient dans les pommes... Et au-delà du concert, cette ambiance reste dans les esprits, et, une fois de plus c’est tombé sur Jacques.

La magie pure

Une autre fois, aux Francofolies, il a donné un concert formidable, c’était vraiment exceptionnel et, à un moment donné, après une chanson, alors qu’il en restait trois, quatre voire cinq sur le conducteur pour les techniciens, c’était tellement haut qu’il est venu vers les gens et leur a dit : « Je crois que ni vous, ni moi ne pourrons aller plus haut, là ! Il vaut mieux qu’on se quitte ! » Comme ça, cette espèce de lucidité, lui à qui on reproche souvent de faire durer des heures et des heures, et, de temps en temps, d’en faire un peu trop. Il a donc quitté la scène, il descendait les escaliers et là, pourquoi ? Il y a eu un orage fabuleux, le ciel a pété. Jacques avait un chapeau de gitan, il est tombé à genoux, a enlevé son feutre, a regardé le ciel, et il a dit : « Ah ! t’étais donc là, toi aussi ! » Bon, ça c’est des trucs que tu ne peux pas inventer, c’est la magie pure...! Avec Jacques, d’un seul coup, c’est toujours un autre univers.

Il fait ses choix, ce n’est pas quelqu’un qui s’éparpille. Quand il a décidé d’être présent, il ne fait pas semblant, il donne de sa personne, il ne le fait pas à moitié, c’est ce que j’aime chez lui ! Il fait partie des hommes de liberté que j’ai envie de fréquenter.

Épilogue

J’ai l’impression qu’Higelin est là, et bien là. Il aura toujours sa place à part. Si je peux faire une comparaison, Higelin, pour moi, c’est comme Barbara, il peut même s’arrêter de chanter pendant dix ans, s’il en a envie, aller s’installer en Corse ou ailleurs, et puis, un jour, revenir pour le plaisir de chanter, s’installer dans un théâtre, ça sera peut-être même pas la peine de mettre des affiches, et ce sera plein, j’en suis à peu près persuadé ! C’est la même race d’artistes ! De ceux-là, on en a vraiment besoin, comme de l’air qu’on respire !

Propos recueillis par Cécile Prévost-Thomas,

le 28 février 1995.

"Viens voir les musiciens..."

En trente ans de chansons, Jacques Higelin s'est entouré de très nombreux musiciens et a changé souvent d'équipe. L'ami Areski, dans les années 70, Simon Boissezon et Louis Bertignac, au tournant rock des années 75, Michel Santangelli, Eric Serra, dans les années 80, pour ne citer que les plus connus. Pierre Chérèze et Sébastien Cortella, qui l'accompagnent aujourd'hui, nous parlent des relations qu'Higelin entretient avec la musique.

Pierre Chérèze : "Une complicité spontanée"

En 1967, dès l’âge de dix-sept ans, Pierre Chérèze, guitare en main accompagne plusieurs groupes de rythm’n'blues. Trois ans plus tard, il enregistre son premier disque avec un groupe de jazz-rock, puis accompagne, entre autres, Herbert Léonard, Michèle Torr et Pierre Groscolas. En 1974, alors qu’il remplaçait le guitariste d’Alan Stivell pour l’enregistrement d’un album au Château d’Hérouville, il rencontre Higelin pour la première fois. C’est en août 76 qu’ils se retrouveront pour enregistrer « Alertez Les Bébés » puis « No man’s land ». Et dix ans plus tard, ce sera Bercy. Pierre Chérèze est aujourd’hui présent sur scène avec Higelin depuis 1992. Entre deux tournées, il aura enregistré trois albums (dans les années 80) et accompagné, en studio, Louis Chédid, Diane Dufresne, Gérard Manset et, dernièrement, Vincent Absil et Brigitte Fontaine.

Comment percevez-vous la dimension artistique d’Higelin ?

Jacques est un très grand artiste. J’ai passé de très bons moments avec lui. Il a surtout un talent humain et spontané énorme. Il est généreux et a beaucoup de côtés exceptionnels : il incarne autant Dieu que le diable. Il est fourbe et malin.

Et comment cette impression a nourri votre relation ?

Moi, j’aime beaucoup jouer avec lui, il y a une force qui se dégage, on se ressemble quelque part. Je sais que, artistiquement, on a une sensibilité qui se rejoint, même si ce n’est pas toujours la même. Mais son véritable élément c’est la scène. En concert, je n’ai jamais vu quelqu’un comme ça. C’est un jeu, même pour les musiciens, qui sont, tous, humainement, intéressants. La nouvelle équipe est parfaite. Jacques a de la chance. Il y a une complicité qui se fait spontanément. On danse entre nous... Le Cirque d’Hiver a été vraiment ma série de concerts préférée. À Bercy, tout le monde était un peu dépassé, on jouait tous au casque, on était séparé du public. C’était un contexte très spécial, une impression complètement différente.

Comme vous le connaissez depuis longtemps, pouvez-vous me dire si son public a évolué ?

Le public a changé, mais avec Jacques, tu as toutes les générations, un peu comme c’était avec Gainsbourg : des gens de quinze à soixante ans. Il est très attirant. Il fait vachement de bien aux gens, à tout le monde. Je pense qu’il a sauvé du stress beaucoup de monde. Il leur permet de trouver une nouvelle énergie. Sa force, c’est de ne pas faire un spectacle stérile. Cela crée vraiment chez les gens quelque chose au fond d’eux mêmes.

Quel regard portez-vous sur ses compositions, ses chansons ?

Du point de vue de la composition et de la créativité artistique, « Alertez les bébés », « No man’s land » et « Champagne », pour moi, c’était ce qu’il y a eu de meilleur ! Aujourd’hui, si Jacques avait plus de temps entre deux albums, peut-être que les compositions seraient plus approfondies. Mais Jacques ne fait pas de tubes. Aux héros de la voltige, ça tourne, le morceau se tient, donc, c’est parfait. D’ailleurs, aujourd’hui, je dirais que c’est cette chanson que je préfère, autant du point de vue musical – quand je la joue, je suis vraiment dedans –, que du point de vue du texte. C’est le genre de texte que j’aime, où il y a une intensité, une force ! C’est la représentation de Jacques. C’est le risque par rapport à la vie. Savoir se rétablir, et la beauté du rétablissement...

Le berceau de la vie, l’autre titre-phare qui se dégage, pour l’instant, du dernier album, est peut-être plus profond, un peu trop sérieux, trop cérébral, à la différence d’Adolescent, qui transmet l’image du mec qui crache son venin, mais de manière belle : qui crache des roses avec des épines, c’est un peu ça, aussi, dans Tête en l’air !

Est-ce que quelque chose de précis vous a particulièrement touché dans sa démarche, ses gestes, ses propos ?

Comme il dit dans L’aviateur dans l’ascenseur, il ne faut surtout pas enlever le rire de ton cœur. Il a vraiment des textes très forts, très profonds, et ce serait bien que beaucoup de gens écoutent Higelin sur des textes comme ça, parce que c’est ce qu’il y a de plus important, en fin de compte. Ce qu’il y a de plus fort, c’est notre cœur, il faut donc regarder ce qui se passe, et il faut être le mieux possible, il ne faut surtout pas noyer son rire, c’est vrai !

Propos recueillis par Cécile Prévost-Thomas,

le 12 janvier 1995.

Sébastien Cortella : "A la recherche de la formule magique"

De formation classique, Sébastien Cortella apprend le piano dès l’âge de six ans. Après avoir joué dans quelques groupes peu connus du grand public, il rencontre Higelin par hasard et l’accompagne aux claviers depuis 1989. Agé d’à peine vingt-cinq ans, il maîtrise à merveille la technique des synthétiseurs et devient peu à peu « chef d’orchestre » de la bande à Jacques.

J’ai commencé à jouer avec Jacques après La Villette, pour une grosse tournée de 127 concerts en 1989. C’était ma réelle première scène, j’avais dix-huit ans, et je n’avais jamais vécu d’expérience aussi importante. A l’époque, il a complètement scindé l’équipe. Il ne restait plus que Chikara Tsuzuki.

Quand on arrive pour jouer avec lui, c’est difficile de rentrer dans son jeu, on a l’impression de ne plus savoir jouer, parce qu’il chamboule tellement tout, par sa conception des choses, qu’on a réellement l’impression d’avoir tout oublié. Donc, c’est lui qu’il faut apprendre, la façon dont il ressent les choses, et essayer de s’approcher de ce qu’il veut. Mais c’est vraiment spécial : il ne recherche pas la perfection technique, mais plutôt la formule magique, sur scène comme en studio.

Du studio à la scène...

A chaque fois que Jacques rentre en studio, il réfléchit sur la façon de procéder. Souvent, on arrive sans trop savoir ce qu’il faut faire, mais c’est toujours une expérience intéressante : Jacques n’écrit pas la musique, il la sent. En général, c’est lui qui compose, qui dirige les arrangements. Il se réalise, il aime bien être maître des choses, et c’est normal ! Peut-être que, pour lui, c’est la seule façon d’être sincère par rapport à lui-même. Il n’aime pas être dépossédé de son bébé, ce qui est complètement légitime.

Sur scène, on arrive, on cherche, on connaît la structure basique. Jacques nous donne des indications de direction, et on essaye de creuser, mais ça change toujours, parce qu’il se remet en question en permanence. Et des fois, il y a des concerts où c’est vraiment magique ! Et pour un musicien, c’est ça qui le rend vraiment intéressant : parce qu’il se remet en question sans arrêt, ça nous pousse à nous remettre en question, nous aussi. Cela veut dire que quand on part pour faire beaucoup de concerts, on sait qu’on ne va pas faire deux fois le même, parce qu’il envoie des trucs tellement forts sur scène, même mentalement. A l’intonation de sa voix, on sent s'il est à l’aise ou pas, s’il nous met la pression ou pas... Il essaye de nous pousser vraiment dans nos derniers retranchements.

Au Cirque d’Hiver

Au Cirque d’Hiver, c’était très difficile pour les musiciens, physiquement, parce que Jacques était loin, il y avait des problèmes de son liés à la distance, il y avait donc un effort à faire part rapport à ça. Mais Jacques a été très bien, parce qu’il a compensé par le côté théâtral, et comme il est très fort à ce niveau, il ne s’en est pas privé, et il a eu raison ! C’est lui qui se met en scène, c’est lui qui trouve le jeu avec le public. D’un soir sur l’autre, il amène des idées nouvelles, il change, il cherche en permanence, de toute façon, et ça, c’est vraiment un point positif. Il a su garder, comme à ses débuts, cet esprit d’innovation, de création en temps réel, et comme il est à fleur de peau, c’est vrai que ça donne toujours des trucs assez extrêmes.

Jacques et son public...

Pour Jacques, la relation au public était super, c’était très théâtral, les gens sont vraiment très proches. Mais ce que je préfère, c’est quand les gens sont béats. Au Cirque, je voyais des regards, des gens complètement immobiles, qui étaient touchés, c’est magique ! C’est bien de pouvoir calmer les gens comme ça, ils sont complètement captivés. Il y a un silence, un respect, une concentration dingue, j’adore ça ! Jacques a un vrai public qui le soutient. Il y a quelque chose qui n’est pas commun avec les autres artistes.

La sincérité !

Je l’aime beaucoup, j’espère qu’il m’aime beaucoup, aussi. Je sens, artistiquement, ce qu’il veut dire. J’essaye de faire au mieux pour pousser dans cette direction-là, mais, des fois, c’est très difficile, parce qu’il est très exigeant. Et s’il sent parfaitement les choses, il ne sait pas toujours les exprimer.

Par contre, s’il y a un truc qu’il m’a appris, en tout cas dans la musique, c’est la sincérité, et pour ça je lui tire mon chapeau ! Quand je joue, et que je sens que je ne suis pas sincère, je me fais la gueule à moi-même !

En guise de conclusion...

Jacques est un séducteur, un félin. Il restera parmi les gens importants de la chanson française. Il a un parcours qui ne ressemble à aucun autre. C’est un chercheur cérébral, ou très naturel, mais il ne trouvera jamais, c’est ça qui est bien, il continuera toujours à chercher !

Propos recueillis par Cécile Prévost-Thomas

et Béatrice Simonet, le 20 décembre 1994

Higelin acteur

Libre et éclectique

On le sait, sur scène Higelin habite l’espace avec une maestria qui n’appartient qu’à lui. Les multiples facettes du personnage et le succès du chanteur font oublier souvent que sa route a croisé d’une drôle de façon celles du théâtre et du cinéma.

Il semble bien que rien n’ai jamais été décidé d’avance dans son parcours. Higelin est trop libre, trop spontané. Ce sont plutôt les rencontres qui l’ont poussé à entreprendre telle expérience ou telle autre.

Avant de devenir le chanteur que l’on sait, le cabaret, le théâtre et le cinéma ont su utiliser sa présence singulière. Dès l’adolescence, ses parents l’encouragent, le poussent à investir les planches; René Simon, chez qui il prend des cours à 18 ans, dira de lui : « C’est un fou, mais c’est un génie ! »

Jacques Higelin avec Henri Crolla dans le film d'Henri Fabiani, Le Bonheur est pour demain.

Très vite, il enchaîne plusieurs rôles au théâtre. Son éclectisme est déjà présent. Il joue aussi bien au boulevard sous la direction de Jean Le Poulain que chez Barsaq, Vitold ou Debauche. Son répertoire va alors de Molière à Dürrenmatt en passant par Musset.

Sa rencontre en 1964 avec Brigitte Fontaine et Rufus sera décisive : Higelin est bien un homme de scène ! Ensemble, ils créent une forme de théâtre musical à l’esprit tout à fait original. Sans le savoir, ils inventaient ce qui serait bientôt le café-théâtre. « Maman, j’ai peur » à la Vieille Grille reste une référence dans l’histoire du music-hall. On ne reverra plus, par la suite, Higelin au théâtre. Cependant, à Bercy en 1985, c’est Patrice Chéreau qu’il choisira comme metteur en scène.

Le cinéma n’est pas en reste et Higelin commence à tourner dès l'âge de 20 ans. Si sa carrière est moins ample que celles d’autres acteurs-chanteurs, sa filmographie est tout de même très riche. Yves Robert, Claude Lelouch, Jacques Deray, Gérard Pirès, entre autres - et plus récemment Jacques Doillon -, sauront tirer parti de son talent de comédien.

Son film le plus populaire - régulièrement diffusé sur le petit écran - reste sans doute Elle court, elle court la banlieue, comédie alerte et enjouée où il partageait l’affiche avec Marthe Keller et y croisait Annie Cordy et Alice Sapritch : irrésistible !

Par ailleurs, Higelin signera plusieurs musiques de films. Notamment celle de La Bande du Rex où il incarne un personnage qui lui ressemble comme un frère : Frankie Mégalo, projectionniste au Rex et musicien rock à ses heures : tout un programme !

Laurent Carmé

Marie Laforêt "Une reconnaissance éternelle"

Marie Laforêt est revenue sur le devant de la scène cet hiver avec un très beau coffret qui regroupe 80 titres (« Fragile de A à Z », Une Musique-Polygram). Par ailleurs, elle vient de terminer un film avec Sami Frey et s’apprête à tourner sous la houlette d’Enki Bilal. Marie Laforêt et Jacques Higelin se sont connus au cours Simon lorsqu’ils étaient adolescents.

Jacques Higelin et Marie Laforêt dans le film Saint-Tropez Blues.

Je l’ai rencontré dans des circonstances particulières : ma guitare venait de se casser et j’étais en larmes, je la croyais irrécupérable. Je pensais alors que c’était la pire chose qui me soit arrivée ! Jacques a tout de suite senti que c’était un vrai drame, il s’est détaché du groupe et m’a dit : « Ne t’inquiète pas, je t’emmène chez un ami ! » L’ami en question, le frère de Boris Vian, était luthiste. Ma guitare a donc été réparée et j’en ai voué à Jacques une reconnaissance éternelle !

On parlait souvent et il me paraissait bien plus cultivé que les autres. Beaucoup plus original aussi. Dans sa manière de parler, de voir les choses, il avait déjà une vraie tendance à la poésie. Nous nous entendions très bien et lorsqu’il s’est agit de tourner Saint-Tropez blues, j’ai demandé à ce que ce soit Jacques qui tienne le rôle principal. Il m’a aussi accompagnée à la guitare, sur disque, pour plusieurs chansons, tout cela se faisait de façon spontanée, informelle. Pas du tout comme aujourd’hui...

Un jour au début des années 70, il m’a appelée : « Je me suis lancé dans la chanson mais je suis complètement fauché ! » Je lui est donc prêté ma sono. Ensuite, on ne s’est plus vu mais je suis ce qu’il fait et la carrière du chanteur correspond tout à fait à la carrière de l’homme, à ce qu’il est profondément. Je crois qu’avant de chanter, il a construit l’homme qu’il est, avec tout ce qu’il a de drôle, d’original, de créatif dans sa façon de voir et de faire les choses. C’est une vraie personnalité et je crois que la meilleure façon de le définir est de dire que justement il est indéfinissable. »

Propos recueillis

par Laurent Carmé, le 18 mai 1995.

Daniel Colling : Un vrai artiste"

Directeur du Zénith de Paris et du Printemps de Bourges, Daniel Colling travaille dès 1970 dans le domaine du spectacle vivant, ayant choisi délibéremment une certaine « ligne artistique ». De Léo Ferré (avec les Concerts Mazarine) à Jacques Higelin, en passant par Bernard Lavilliers, Renaud, Thiéfaine, Catherine Ribeiro, Font et Val, Charlélie Couture, Michèle Bernard... (avec son agence « Écoute s'il pleut », en 1976), il a suivi et produit de nombreux artistes et manifestations. Il s'est aussi entouré de ceux dont il se sentait proche : Pierre Desproges, Guy Bedos. À partir de 1988, Écoute s'il pleut a laissé sa place à DCP (Daniel Colling Production). Higelin est aujourd'hui le seul artiste qu'il produit sous ce label.

Quand avez-vous découvert Jacques Higelin ?

Dans les années 75, à ses débuts de « rockeur ». Il sortait de chez Saravah, rentrait chez Pathé, et commençait à travailler avec Claude Dejacques sur « BBH », puis sur « Irradié ». À cette époque, j’étais programmateur artistique des fêtes du PSU, et je me souviens l’avoir programmé dans une ou deux de ces fêtes. En même temps, j’ai créé une petite agence, qui s’appelait « Écoute s’il pleut », dont il a fait partie pendant un ou deux ans. Puis on s’est séparé, et je reconnais qu’il a eu raison de partir, dans la mesure où les services qu’offraient cette agence, à l’époque, ne correspondaient pas aux besoins et attentes de quelqu’un comme Jacques Higelin, qui nécessitait, déjà, un plus grand investissement financier, et qui avait besoin d’un vrai producteur.

Ensuite, il a donc surtout travaillé avec Albert Koski, sur les spectacles de Mogador (81), du Cirque d’Hiver (82) et de Bercy (85). Avec ce dernier spectacle, il s’était un peu cogné la tête au plafond – bien que ça ne fut pas un semi-échec artistique, comme beaucoup ont voulu le faire croire ! –, il était plein de questionnements, et c’est à ce moment-là qu’on s’est vraiment retrouvés, même si on ne s’était pas vraiment perdus de vue. Donc, après cette période interrogative, je lui avais proposé, en tant que producteur cette fois, un passage parisien à l’Opéra Comique, mais ça n’a pas pu se faire, car la salle n’était pas vraiment adaptée au fonctionnement des spectacles de Jacques. On a donc abandonné cette idée, et on s’est orienté vers La Villette, à l’automne 88, série de concerts qui tombait avec le disque « Tombé du ciel », et qui a plutôt bien marché, suivie d’une tournée, pendant toute l’année 89, qui a été un grand succès. Et puis, en 92, il y a eu Le Rex, avec les Zap Mama, et là, on a fait Le Cirque d’Hiver.

Comment choisissez-vous les lieux ?

Je lui demande : « Jacques, quel spectacle as-tu envie de faire ? Est-ce que c’est plus théâtralisé ? Est-ce que c’est plus rock ? » Et puis, en fonction de sa réponse, on essaye de trouver la salle qui correspond le mieux à son envie : choix qui est extrêmement important dans le cas de Jacques, parce qu’il a vraiment une relation particulière au public. À la Grande Halle de La Villette, ce qui nous a fait craquer, c’est l’originalité du lieu. J’avais installé un gradin en forme d’entonnoir, une scène assez proche du public, et tout l’éclairage venait de l’extérieur. Il y avait une relation au public très intéressante.

Le Rex, c’était une autre histoire. La salle est intéressante en terme d’image, elle est centrale dans Paris, c’est un vieux cinéma, mais elle est très, très difficile en terme de scénographie : c’est-à-dire le rapport entre la scène et la salle. Il a fallu habiter tout l’espace en hauteur, d’où le choix d’un décor volontairement haut, pour que Jacques puisse monter et descendre à sa guise pour établir une relation d’équilibre avec son public. Mais je pense que Le Cirque d’Hiver ] qui n’est pas une nouveauté, puisqu’il l’avait fait en 82 –est une salle qui lui va très bien ! Au niveau de la relation au public, il est là, il est au milieu, c’est ce qui lui va le mieux !

En tournée, est-ce qu’il a des préférences pour aller dans certains lieux ?

Non, il me fait assez confiance par rapport à ça et je lui en suis reconnaissant. Mais je dois être à la hauteur, à chaque fois. Là, après Le Cirque d’Hiver, on va faire 20 villes – les 20 grosses villes de France qui ont des salles de 3000 à 5000 places. On part avec une production d’un certain volume, avec du son et de l’éclairage conséquents, et une option artistique, voulue et délibérée, qui est de prendre les premières parties locales dans toutes les villes.

Ensuite, on aura une tournée de villes un peu plus petites. Là, techniquement, on partira avec un seul camion, les salles ne feront que 2000 places, donc, on adapte. Et puis, il y aura le Printemps de Bourges. Cet été, on va faire des festivals : Les Francofolies, Nion, Les Eurockéennes, peut-être Amiens, Caen... On aura une production sans matériel, uniquement avec les instruments. Et puis, après, à l’automne, on va probablement tourner dans des salles plus petites, d’environ 1000 places, avec une nouvelle production « adaptée » à ces salles.

Les spectacles de Jacques Higelin sont tous différents : au Cirque d’Hiver, ce côté dépouillé, était-ce une volonté commune ?

Entre un producteur et un artiste, il doit y avoir une nécessaire complémentarité : entre l’artiste – irrationnel – et le producteur, qui est censé, par définition, avoir plus les pieds sur terre, c’est la discussion entre ces deux personnes qui doit aboutir à un spectacle. Avec Jacques, ce qui est bien, c’est qu’on parle, on discute, on réfléchit, j’essaye de sentir ce qu’il veut. Dans le cas du Cirque d’Hiver, la position que j’ai toujours eu avec lui était de lui dire : « Jacques, c’est un lieu qui ne souffre pas d’avoir un décor, puisqu’en soit, le Cirque en est un, il faut donc jouer dénudé, il faut jouer sur toi ! Toi au milieu ! » Il avait envie de théâtraliser davantage le spectacle, il voulait des accessoires, des tables pour pouvoir parler à un certain moment et je l’en ai un peu dissuadé.

Et puis, ce qui le différencie peut-être de pas mal d’autres artistes, c’est qu’il a une spontanéité assez étonnante, et que mon jeu est de lui créer des repères, une construction, un squelette, une trame de spectacle, à partir de laquelle il a des fenêtres, et il peut « délirer » et être Jacques Higelin. C’est comme ça que je sentais l’histoire, et je crois qu’il était très content. Et ça, c’est la plus grande satisfaction qu’on puisse avoir, c’est notre métier, c’est la récompense de notre métier.

Et au niveau de ses improvisations, lui dictez-vous une consigne ?

Ah ! non, on peut rien faire ! J’ai tendance à lui dire : « Attention de ne pas être trop long dans les spectacles ! », mais il n’entend qu’à moitié et de ce point de vue là, il fait ce qu’il veut et là c’est... (rires). Il est ingérable !

Comment percevez-vous le personnage d’Higelin hors de la scène, par rapport surtout à ses engagements dans la vie sociale ?

Alors là, il n’y a aucune différence. Comme vous le voyez sur scène, il est pareil dans la vie. Il a le même comportement : une générosité, dans le sens où l’argent n’a aucune importance pour lui. Quand il en a, il en donne. Il est sensible à certaines choses de ce monde, et depuis un certain temps, il donne au D.A.L., car ça l’a touché certainement, et je trouve ça bien.

C’est vrai qu’avec d’autres, Higelin, s’est préoccupé, depuis le début des années 80, des problèmes sociaux. Est-ce que cette position vous a motivé pour travailler avec lui ?

Eh bien, moi, je suis plutôt de cette école-là, et si je fais ce métier, je ne le fais pas n’importe comment. Il y a des artistes avec qui je n’ai pas envie de travailler : c’est clair ! Quelle que soit la rentabilité financière ! J’ai fait un choix... Mais quand je dis : j’ai fait un choix, ce n’est pas un choix de militant, ce n’est pas un choix de droite-gauche, c’est plus profond que ça, c’est plus lié à la personnalité de l’artiste.

Ce que vous appréciez le plus chez Jacques Higelin...

C’est que je le trouve vraiment artiste, avec tout cet aspect spontané qui m’impressionne beaucoup, d’ailleurs. Il a un pouvoir créatif assez étonnant, c’est-à-dire un pouvoir d’inspiration. Tout d’un coup, il ouvre la porte : hop !, il a une mélodie. Il est inspiré. Il y a des mélodies extraordinaires chez Jacques. J’ai des chansons-phares qui ne sont pas forcément les tubes. Bien sûr, j’aime Pars, Tombé du ciel, mais si on prend l’album « Tombé du ciel », par exemple, ma chanson c’est Le Parc Montsouris, parce qu’elle est beaucoup plus bouleversante, beaucoup plus impressionniste. Je connais Jacques, et cette chanson, je vois comment il l’a écrite : il est rentré à huit heures du matin, c’était l’été, il y avait ces clichés, ces climats, et tout ce qui figure dans la chanson : il buvait un café sur le comptoir du bar... c’est lui ! Et c’est vrai ! Comment dire... voilà c’est Higelin ! C’est ça, un chanteur. Tout d’un coup, il photographie, il a une impression, et puis, il s’exprime, ça passe à travers un espèce de moule qui s’appelle Jacques Higelin, qui poétise la chose, qui a cette écriture, et ça donne cela : c’est un vrai auteur-compositeur, un vrai artiste !

Propos recueillis par C. P.-T.,

le 10 janvier 1995.

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