Jacques Higelin : témoignages (1995)

Dans le n° 17 de JE CHANTE, paru en 1995 – numéro en voie d'épuisement –, dont Jacques Higelin faisait la couverture, nous avions sollicité les témoignages de plusieurs de ses amis et collaborateurs. Les voici.

Anne Sylvestre : « C'est un prince ! »

Anne Sylvestre et Jacques Higelin se sont un peu croisés au cours de galas jusqu’à ce que ses filles l’emmènent le voir sur scène. Elle devient alors « une vraie fan » et le suit de spectacle en spectacle.

« Malgré toutes nos différences, j’ai le sentiment que nous faisons le même métier. Ce qui me fascine, même dans les dimensions d’une salle comme Bercy, c’est sa proximité, cette impression de l’avoir en gros plan. Higelin est comme un enfant, un lutin. C’est un prince ! ». En 1985, elle signe une chanson en forme de clin d’œil.

Comme Higelin

Chanter la vie chanter les autres

Chanter le triste et puis le gai

Raconter tout ce qui est nôtre

Je peux le faire et je le fais

Chanter l’espoir ou la déprime La guerre ou la fraternité

A l’aise avec tout ce qui rime

Je n’ai pas souvent hésité

Je peux chanter même à l’envers

Faire prendre l’été pour l’hiver

Mais comme Higelin

Comme les copains

Je me demanderai toujours

Comment faire les chansons d’amour

Y a un langage à inventer

Qui dise l’imprudence d’aimer

J’ai beau creuser j’ai beau chercher

Je ne l’ai pas trouvé

Y a un langage à inventer

Le cœur qui bat le cœur qui cogne

Et fait mine de s’arrêter

Tous les mensonges sans vergogne

Toutes les belles vérités

Tout ce qu’on dit quand on se trouve

Ce qu’on oublie quand on se perd

Et les tempêtes qu’on éprouve

Les arc-en-ciel à cœur ouvert

Je m’en approche quelquefois

Les effleure du bout des doigts

Mais comme Higelin...

Et puis le cœur à marée basse

Et puis le corps transi de froid

Ouvert à tous les vents qui passent

Je l’ai chanté plus d’une fois

Mais quand je me voudrais tendresse

Mais quand je me voudrais passion

Les mots s’échappent et me laissent

Ligotée dans ma déception

Je peux chanter tout ce qu’on veut

Laissez-moi juste y croire un peu

Mais comme Higelin...

Alors je marche à l’aveuglette

Et dans mon désert pas à pas

Je désespère et je m’inquiète

Et si on ne m’entendait pas

Et si on pensait que j’ignore

Les coups de cœur et de printemps

Les dix-huit ans qui brûlent encore

Et puis qui brûleront longtemps

J’ai bien toujours comme autrefois

Un cœur qui ne s’arrête pas

Mais comme Higelin...

J’aurais tant voulu

T’écrire

Une chanson d’amour

Paroles et musique : Anne Sylvestre

(avec son aimable autorisation)

Allain Leprest

Il chante depuis dix ans. Pierre Barouh (tiens, tiens... !) a produit ses deux derniers albums (Voce a mano, 1992 et 4, 1994). Le 20 février dernier, il était salué à l'Olympia par l'ensemble de la profession et un large public. Incontestablement, Allain Leprest fait aujourd'hui partie de la famille des grands. Pour la première fois, et pour l'occasion, il écrit sur Jacques Higelin, qu'il reconnaît comme l'un des siens.

Claude Dejacques : « Un homme de scène »

Rentré dans le métier par hasard, d’abord presseur de disques, Boris Vian l’encourage très vite à s’occuper de l’artistique. Peu à peu, Claude Dejacques travaillera avec un nombre impressionnant de chanteurs : les plus grands ! Il quittera la profession en 1985 devant l’incompréhension de Pathé qui rejette alors des artistes comme Romain Didier, Nilda Fernandez ou Jean-Louis Murat ! Avec Jacques Higelin, il travaille pendant 10 ans, de « BBH 75 » à « Bercy », d’abord comme directeur artistique, puis comme conseiller.

Notre première rencontre s’est faite chez Maxime Le Forestier. J'avais déjà vu Higelin sur scène et je connaissais ses chansons avec Brigitte Fontaine. Lorsqu’il est venu me demander de travailler avec lui, ça a été un grand bonheur. J’étais et je suis toujours en état de groupie par rapport à lui. C’était juste après Saravah et ça a été compliqué de sortir un disque : pour toutes les grosses boîtes, Higelin représentait la rive-gauche et Polydor a refusé les maquettes de « BBH ». On a donc sorti cet album chez Pathé avec qui je travaillais également. On a fait ce disque un peu dans la folie. Comme ça commençait à bien marcher, on a enchaîné sur un deuxième album, « Irradié », et tout à coup les gens de chez Pathé-Marconi-EMI ont été fasciné par Jacques. Je crois qu'il a un don de chaman : il sait traduire les émotions de ceux à qui il s’adresse. C’est ce qui me passionne chez lui. Il est avant tout un homme de contact, de scène. En studio, il est un peu traqué, enfermé, ses séances duraient parfois jusqu’à trois mois !

« Parler enfant... »

Il a énormément apporté à la chanson, au spectacle, un peu comme Trenet. C’est un « fou chantant » de la génération suivante. Il a cette folie. Et il a la qualité qu’avaient Brassens et Leclerc : ce prolongement de l’enfance jusqu’à l’âge adulte et même au-delà; il sait « parler enfant » et ça n’a bien sûr rien de ridicule. Quelles que soient les salles où il se produit, il sait leur donner la magie qu’il leur faut. Il a le sens du spectacle, l’instinct des lumières, des drapées...

« C’est un funambule ! »

Je l’ai vu chanter dans des usines désaffectées où il improvisait avec Pierre Vassiliu, c’était formidable ! Un jour, un concert à Bourges a été annulé, à la dernière minute, il a tout transposé dans le bistrot d’un bled voisin, de la scène à la sono, il a donné son spectacle devant 70 personnes : c’était magnifique, très peu sont capables de ça ! À sa façon, c’est un funambule !

Lorsqu’il a pris ce « tournant rock » et qu’il m’a dit : « Je veux passer à la vitesse supérieure, chanter pour 3000 personnes », je crois que ça correspondait à ce besoin de communiquer. Il a et aura toujours besoin de rencontres, de personnalités excitantes qui alimentent sa création ! Et mon plus beau souvenir avec Jacques restera Mogador...

Propos recueillis par Cécile Prévost-Thomas,

le 16 février 1995.

À propos de Mogador...

« Mogador, une salle à l’italienne toute rouge de ses fauteuils et de la lumière inhabituelle que lui balancent les projos à pleine gomme. Il y aura dix soirs d’enregistrement avec le studio mobile des Rolling Stones. Et lui, sans voix, sans voix devant des fans qui en veulent toujours. Et Jacques se sent si mal alors, handicapé, qu’un soir, il décroche au bout de vingt minutes, aphone malgré les piqûres. On est le 31 décembre. J’avais programmé huit soirées de prise de son, en comptant large et je n’ai rien d’utilisable, absolument rien. J’obtiens deux sessions en budget complémentaire et miracle, le 1er janvier, il nous fait tout, comme c’est écrit sur la pochette du disque. Nous irons mixer au studio de la rue d’Hauteville avec Patrice Cramer, ingénieur du son de ses spectacles, un album triple, premier reflet à l’identique de ce que Jacques donne vraiment, libéré des contraintes. (...)

Et puis il y aura toujours Hérouville, entre le tourbillon fellinien du cirque d’Hiver et le théâtre aux rêves magnétiques du Casino de Paris où se forgent quelques-unes des nouvelles dimensions de Jacques : celles qui vont aboutir au spectacle de Bercy après un coup de sang africain dont il saura tirer des images de désert et de tonnerre, des pluies de rythmes et de lumières.

Jusqu’au bout, avec Jacques, j’ai eu la bonne dose. Puissent d’autres la boire aussi bien. »

Extrait de :

Claude Dejacques : Piégée la chanson... ?,

Éd. Ententes, 1994, pp. 251-253.

Interview de Claude Dejacques, 20 mai 1966, dans l'émission Central Variétés.

Pierre Barouh : Une vraie curiosité mêlée de tendresse

Leur première rencontre date de 1954. Higelin, adolescent, avait un banjo, Pierre Barouh, une guitare. Ils ont passé une nuit de printemps à discuter dans le square d’Anvers. Ils se retrouveront au milieu des années 60, quand Saravah verra le jour. Malgré l’énorme succès que connaît Pierre Barouh avec les chansons d’Un homme et une femme, il aura bien du mal à faire accepter le style avant-gardiste de ses nouveaux-nés : Brigitte Fontaine, Areski et Jacques Higelin.

On a d’abord enregistré Cet enfant que je t’avais fait pour le film Les Encerclés, puis il y a eu « Brigitte est folle » et toute cette période du Saravah des Abbesses qui, en fait, au départ, est né par eux et pour eux. Mais quand je suis arrivé dans les radios, le courant n’est pas passé car, tout d’un coup, je proposais des gens qui symbolisaient la subversion totale, et on me disait : « Ah oui, c’est bien ! Formidable ! Moi, je comprends, mais les autres ne comprendront pas ! » Et puis, après, il y a eu toutes ces années où, justement, devant cette réaction, je me suis dit que les disques ne suffisaient pas, il fallait que les artistes puissent s’exprimer sur scène. C’est comme ça qu’il y a eu la création de lieux. On a été les premiers à faire des trucs au Lucernaire, à faire en sorte que le Ranelagh, qui était un cinéma, devienne un lieu de spectacles. On a fait des spectacles au Vieux Colombier, la création de salles, jusqu’au Palace.

La période du Saravah des Abbesses était une période complètement lyrique, amusante, créative et d’un romantisme fou, où j’essayais de mettre à la disposition de ces gens des moyens de création. Au début des années 70, la notion de world music n’existait pas et je n’avais rien théorisé, mais, produire un album avec un poète contemporain – Brigitte Fontaine –, un kabyle – Areski, Higelin et le Art ensemble of Chicago, avec des titres qui faisaient plus de huit minutes, c’était complètement fou ! Et aujourd’hui, vingt-cinq ans plus tard, cette production est devenue un album culte au Japon !J’ai toujours été tenté de provoquer les artistes pour qu’il aillent le plus loin possible dans l’aspect ludique des choses. Je leur disais : « Je vous demande d’aller au bout de tout, d’éliminer tous les barbelés, et si, à la fin, vous n’êtes pas contents, je ne sortirais pas l’album ! »Mais concernant Jacques, il est arrivé un moment où il avait l’impression, à juste titre d’ailleurs, de piétiner. Donc, il est venu me trouver en me disant : « Pierre, voilà, il faut que j’essaye autre chose ! » Et c’est là qu’il s’est retrouvé chez Pathé Marconi et qu’il s’est embarqué dans un style plus rock.

Et après, comment a évolué votre relation avec Higelin ?

On n’a jamais perdu le contact. J’ai toujours été attentif à l’évolution de son travail, j’ai toujours été présent, plus que ravi de son succès, avec une vraie curiosité, mêlée de tendresse, pour tout ce qu’il peut faire, et pour toute sa démarche. Il y a une telle dimension d’inattendu dans ce qu’il peut faire... Cette espèce de fraîcheur, il l’a toujours conservée, il se cogne aux vitres ! Des fois, il faut qu’il se lance dans une sorte de démagogie, mais il y a toujours un moment où il fait la pirouette ! Et là, c’est génial ! C’est vraiment un chat ! Et en même temps, c’est quelqu’un qui ne s’est jamais arrêté, qui cherche, qui doute, et ça, c’est vraiment formidable !

Quels sont, parmi ses titres, ceux que vous préférez ?

Je ressens des moments d’éblouissements sur certaines chansons, certains gestes. Il y a une chanson qui arrive et que je trouve absolument magique, parce qu’il y a le Higelin-musicien, le Higelin-bateleur, le Higelin-improvisateur, et puis il y a l’auteur que je trouve de temps en temps absolument éblouissant. Ça peut être Champagne, ça peut être Le Parc Montsouris. Et puis, il y a plein d’autres choses qui n’ont jamais vraiment été dites à son sujet, et le rôle important qu’il a pu jouer.Par exemple, c’est le seul réel héritier de Trenet ! Quand il se pointait à Bourges et qu’il avait déjà l’image de rocker, il commençait à chanter une chanson de Trenet, et tous les gens commençaient à glousser en disant : « Il se fout de la gueule d’un vieux pépé ! » Et puis, tout d’un coup, il faisait basculer tout le monde, et les gens découvraient Y’a d’la joie ! C’était formidable ! Autre exemple : avec l’accordéon, Higelin a joué un rôle énorme pour casser cette espèce de cloison incroyable entre les genres. Il se pointait avec son accordéon, les gens commençaient à ricaner et puis, au bout de dix minutes, ils étaient émus !

Qu’est-ce qui vous séduit le plus chez lui ?

Quand il est confronté – même à l’époque de Saravah – à des journalistes, il a un tel besoin de pureté et d’absolu que, confronté à la magouille, il devient d’une maladresse incroyable ! Les gens préfèrent dire : il est suicidaire, ou je ne sais pas quoi, parce que ça leur permet de ne pas se poser à eux-mêmes les vraies questions. Je crois que c’est la première fois que j’exprime ça, mais on touche, ici, le point essentiel de toute la démarche d’Higelin. Moi, j’ai toujours une tendresse infinie et un respect total pour les gens qui osent se montrer vulnérables, et avec lui, c’est permanent !En fait, ce qui me touche le plus chez Jacques, c’est qu’on retrouve, parfois, des parfums de la Communale : il arrive, il y a une espèce de frime et de défi en même temps, il a envie de séduire, c’est un mec qui adore plaire !En fait, le personnage m’émeut toujours autant et souvent, ses doutes me bouleversent. Pour moi, c’est quelqu’un qui a un potentiel absolument énorme.

Propos recueillis par Cécile Prévost-Thomas,

le 31 janvier 1995.

Brigitte Fontaine : Mon frère arc-en-ciel

Higelin est venu la chercher à l’Écluse, en 1963, et lui a proposé d’écrire un spectacle à trois, avec Rufus. Cette rencontre donnera « Maman, j’ai peur », qui sera suivi d’autres pièces musicales. Puis ils enregistrent ensemble, chez Canetti en 1965, avant de rejoindre Saravah. Entre deux mixa­ges de son dernier al­bum, « Genre humain », qui vient de sortir chez Virgin, Brigitte Fontaine nous parle avec tendresse de ce compagnon de cœur, de vie et de chansons...

Saravah, c’était une très bonne expérience, une chose assez unique : on pouvait faire absolument tout ce qu’on voulait, on avait un studio ad lib, c’était un bon nid ! J’aimais beaucoup les gens qui étaient là, et Pierre Barouh avait une façon de faire la promotion assez originale, c’est-à-dire qu’il arrivait en radio et disait : « Vous voyez ce disque ? Eh bien, si vous le voulez, vous l’achetez ! »

L’après Saravah...

Et puis Jacques est parti, mais il fallait absolument qu’il fasse ça. Moi, je lui disais tout le temps : « Il faut que tu travailles seul ! » Son truc, c’était vraiment – et c’est toujours –l’homme seul face à la foule, etc.

Après, j’ai fait des choses avec Areski, Jacques a fait des choses seul, ça a duré plusieurs années, on se voyait de temps en temps jusqu’à il y a cinq ans, à La Villette. Il m’a demandé de venir chanter Cet enfant que je t’avais fait, qu’il avait voulu reprendre, et qui, pour nous, a toujours été une farce un peu mythique, un peu grave ! Puis il m’a demandé de faire une tournée avec lui. Donc, pendant trois mois, en 1989, je l’ai accompagné et je chantais Cet enfant que je t’avais fait ainsi que des chansons de mon album de l’époque, « French Corazon ».

Depuis, il a fait la mise en scène de mon spectacle au Bataclan, il y a un an et demi, et il est venu jouer au Casino de Paris l’année dernière pendant mon dernier spectacle. En mai 94, il y a eu la reprise avec Areski, Higelin et moi de D’ailleurs dans une nouvelle version.

J’ai apprécié énormément les moments de « No man’s land » et de « Champagne ». Sur le dernier disque, j’aime surtout trois titres : Adolescent, Électro-cardiogramme plat, Le Dragon, le tigre et la geïsha. Au Cirque d’Hiver j’étais souvent là à traîner partout, c’était bon, c’était très bon, j’y suis allée plusieurs fois.

Un acteur de la vie !

Il adore jouer et partir en tournée. Pour moi, c’est là qu’il est le meilleur. Toute sa vitalité ressort brute : il y a une chaleur incroyable entre lui et la salle. Et puis après chaque concert, il va parler aux gens qui l’attendent et ils sont ravis : ça leur fait du bien. Parfois, pendant la tournée de 89, on l’attendait trois quarts d’heure dans le bus après le show ! C’est quelque chose dont il a besoin, il est heureux de communiquer avec les gens.

Jacques a une vitalité absolument effarante, et, dans la vie, c’est pareil. Et puis, il est toujours prêt à déconner et à s’amuser, et moi, ça me plaît beaucoup, il me fait rire ! Quelques fois, il est très tourmenté, alors, là, c’est grave. Mais c’est rare.

C’est un artiste, un vrai artiste, mais très diversifié, un arc-en-ciel ! Il travaille beaucoup sur ses chansons avant de les enregistrer et il aime beaucoup ça. Je sais à quel point il est bosseur et j’aime ça, ça me stimule beaucoup ! Depuis cinq, six ans, on s’est vraiment retrouvé, on se voit souvent, et c’est très bien. Il dit que je suis sa petite sœur, lui c’est mon frère, on s’aime quoi, c’est normal !

Propos recueillis par Cécile Prévost-Thomas,

le 1er février 1995.

Jean-Louis Foulquier : Un homme de liberté

Ils se sont croisés régulièrement, mais leur vraie rencontre remonte à l’époque où Jean-Louis Foulquier animait Studio de Nuit sur France Inter. Depuis, ils sont amis, et Higelin aidera les Francofolies de La Rochelle à s’épanouir. Il y chantera cet été, le 17 juillet, en clôture de leur onzième édition autour d’un thème qu’il a proposé en boutade à Jean- Louis Foulquier, et qui promet d’inspirer largement le chanteur : « La Nuit des Pirates ».

J’ai l’impression d’avoir, avec Jacques, une espèce de compagnonage. J’ai l’impression que je l’ai toujours connu, qu’on ne s’est jamais quittés. A chaque fois, c’est quelqu’un qui m’a, de toute façon, complètement embarqué dans son univers, alors je suis peut-être un mauvais juge ! On peut dire que c’est une des rares personnes, dans ma vie en général, qui fait partie des quelques uns qui sont toujours là, et c’est encore plus rare parmi les gens de ce métier — avec qui on s’embrasse souvent, et avec qui on peut avoir des rapports de camaraderie, des complicités, mais plus loin, c’est rare. Lui, il fait vraiment partie de cette exception.

Jacquot aux Francos...

Quand il s’agit de faire une fête, on se complète. Finalement, c’est simple, c’est bien ! Et puis, c’est peut-être la part d’enfance qu’on a su préserver en nous qui fait que l’on va au bout du jeu, quand c’est possible !

Quand j’ai eu cette folie des Francos, il a été le premier présent, et il a accepté d’en être le parrain, parce qu’on avait déjà fait plusieurs choses ensemble. Et cette première année en 1984, alors que Jacques clôturait le festival, il faisait très chaud comme jamais à La Rochelle, et on a été obligé d’appeler les pompiers pour arroser la foule, de réquisitionner, à minuit, les épiceries pour acheter leurs stocks d’eau, parce que les gens tombaient dans les pommes... Et au-delà du concert, cette ambiance reste dans les esprits, et, une fois de plus c’est tombé sur Jacques.

La magie pure

Une autre fois, aux Francofolies, il a donné un concert formidable, c’était vraiment exceptionnel et, à un moment donné, après une chanson, alors qu’il en restait trois, quatre voire cinq sur le conducteur pour les techniciens, c’était tellement haut qu’il est venu vers les gens et leur a dit : « Je crois que ni vous, ni moi ne pourrons aller plus haut, là ! Il vaut mieux qu’on se quitte ! » Comme ça, cette espèce de lucidité, lui à qui on reproche souvent de faire durer des heures et des heures, et, de temps en temps, d’en faire un peu trop. Il a donc quitté la scène, il descendait les escaliers et là, pourquoi ? Il y a eu un orage fabuleux, le ciel a pété. Jacques avait un chapeau de gitan, il est tombé à genoux, a enlevé son feutre, a regardé le ciel, et il a dit : « Ah ! t’étais donc là, toi aussi ! » Bon, ça c’est des trucs que tu ne peux pas inventer, c’est la magie pure...! Avec Jacques, d’un seul coup, c’est toujours un autre univers.

Il fait ses choix, ce n’est pas quelqu’un qui s’éparpille. Quand il a décidé d’être présent, il ne fait pas semblant, il donne de sa personne, il ne le fait pas à moitié, c’est ce que j’aime chez lui ! Il fait partie des hommes de liberté que j’ai envie de fréquenter.

Épilogue

J’ai l’impression qu’Higelin est là, et bien là. Il aura toujours sa place à part. Si je peux faire une comparaison, Higelin, pour moi, c’est comme Barbara, il peut même s’arrêter de chanter pendant dix ans, s’il en a envie, aller s’installer en Corse ou ailleurs, et puis, un jour, revenir pour le plaisir de chanter, s’installer dans un théâtre, ça sera peut-être même pas la peine de mettre des affiches, et ce sera plein, j’en suis à peu près persuadé ! C’est la même race d’artistes ! De ceux-là, on en a vraiment besoin, comme de l’air qu’on respire !

Propos recueillis par Cécile Prévost-Thomas,

le 28 février 1995.

"Viens voir les musiciens..."

En trente ans de chansons, Jacques Higelin s'est entouré de très nombreux musiciens et a changé souvent d'équipe. L'ami Areski, dans les années 70, Simon Boissezon et Louis Bertignac, au tournant rock des années 75, Michel Santangelli, Eric Serra, dans les années 80, pour ne citer que les plus connus. Pierre Chérèze et Sébastien Cortella, qui l'accompagnent aujourd'hui, nous parlent des relations qu'Higelin entretient avec la musique.

Pierre Chérèze : "Une complicité spontanée"

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