top of page

"I’ll never leave you" : la naissance mouvementée d’un tube... Entretien avec le composite


Jack Arel © R. B.

Compositeur de la musique du film Les Jeunes Loups, Jack Arel raconte ici la naissance mouvementée de I’ll never leave you, slow du film et tube de l’année 1968... et, depuis, standard de Nicole Croisille alias Tuesday Jackson...

Devenu gérant de La Compagnie, société d’édition fondée par Hugues Aufray [voir Je chante n° 29], Norbert Saada prend contact avec moi et d’autres auteurs et compositeurs comme Guy Magenta (décédé peu après), José Bartel, Jean-Michel Rivat et Frank Thomas...

Nicole Croisille nous a vite rejoints. Elle venait de faire Un homme et une femme et elle était raide comme un passe-lacet... Car sa prestation dans le film, où elle chante en duo avec Pierre Barouh, était celle d’une choriste... Et plutôt que des royalties sur un film et une musique dont on ne soupçonnait pas la destinée, elle avait préféré toucher un cachet qui, faute de budget, n’était pas follichon...

Avec Guy Magenta et un jeune Libanais dont j’ai oublié le nom, nous commençons à faire des maquettes, Christian Chevallier se chargeant des arrangements. Très vite, Norbert se retrouve avec une vingtaine de titres en anglais. Nicole en enregistre quelques uns.

Un jour, Norbert m’annonce : « Marcel Carné cherche des musiques pour son prochain film et il vient nous voir cet après-midi... » On lui fait écouter toutes les musiques enregistrées et Carné choisit cinq titres : un de Guy Magenta (The Words), un autre dû à garçon qui se faisait appeler Cyril (Praying) et trois à moi dont Mary, Mary et Dawn comes alone, mais pas I’ll never leave you... car je ne l’avais pas encore composé !

« Il me faut le slow ! »

Avant de repartir, Carné demande à Norbert Saada : « C’est bon, mais il manque “le titre”, il me faut le slow... » Le lendemain, Norbert nous convoque tous : « Les enfants, vous vous démerdez, mais il me faut “le slow” ! » Je rentre chez moi, sans savoir quelle musique va en sortir... Mais il faut qu’il en sorte quelque chose ! Je m’enferme tout un après-midi, je coupe le téléphone et je « ponds » la musique de ce qui va être “le” slow du film Les Jeunes Loups...

Carné, qui se voulait proche de la jeunesse du moment, pensait aux... Beatles ou aux Rolling Stones pour la bande originale de son film !

Je fais écouter la bande à Norbert qui me prévient : « Le seul problème, c’est que je lui ai dit que tu étais Américain... » Car Saada, ne voulant pas contrarier Marcel Carné, lui avait affirmé que sa société n’employait que des Anglais et des Américains... Et voilà qu’arrive Carné. Au premier contact, il s’aperçoit de la supercherie : « Ah ! mais il est Français, le compositeur ! » Avec sa faconde de Juif tunisien, Norbert ne se laisse pas démonter : « Oui, mais il travaille comme les Américains ! »

On s’installe alors dans un petit bureau et je lui joue le thème de I’ll never leave you pendant une heure, sous toutes les formes musicales imaginables... « Formidable ! C’est exactement ce qu’il me faut. » Et c’est ce thème qu’il choisit pour la chanson principale du film dont, finalement, je compose presque toutes les musiques.

Et puis on entre en studio, à Europa-Sonor, rue de la Gaîté, avec Jean-Michel Pou-Dubois comme preneur de son. Norbert, comme à son habitude, avait « vendu sa salade » à Marcel Carné : « Vous savez, moi, je fais toutes mes séances en Angleterre. » « Et la chanteuse ? », s’inquiète le réalisateur. « Elle est Anglaise ! », réplique Saada. Carné insiste : « Bon. Alors, on part quand à Londres ? » Saada : « Bientôt, ne vous inquiétez pas ! » Une fois Carné parti, Norbert nous annonce : « On va tout enregistrer à Paris ! On a tous les musiciens ici. »

Le jour de la séance d’enregistrement approche. Carné revient sur le sujet : « Vous m’aviez dit que l’on irait à Londres... » Saada : « Oui, mais en fait, ce sont les Anglais qui vont venir enregistrer ici ! La séance aura lieu dans la nuit. Venez demain au studio vers minuit... » Carné s’en va et Norbert nous avertit : « Il va venir à minuit mais on commencera à enregistrer dès neuf heures du matin. Quand il arrivera, tout sera fait, il ne verra ni les musiciens ni les chanteurs ! »

Un coup de poing dans le ventre

Studio Europa-Sonor, le lendemain. On lance le play-back de I’ll never leave you, Nicole chante et on prend tous un coup de poing dans le ventre... J’avais bien entendu déjà répété avec elle au piano, mais ce qu’elle a « donné » là, avec l’orchestration de Christian Chevallier, nous a tous laissés sur le carreau... Cela prenait une tout autre dimension.

En deux prises, la chanson principale était « en boîte ». On soufflait un peu quand, vers minuit, comme prévu, arrive Marcel Carné... Il pousse la porte du studio : « Ah ! J’étais sûr que vous alliez enregistrer avant mon arrivée ! » Depuis la console, Norbert lance la bande de I’ll never leave you. Réaction de Carné : « Mais c’est fantastique ! » Nicole vient alors vers moi : « Dis donc, ça fait vingt minutes que monsieur Carné est là et aucun d’entre vous n’a eu la délicatesse de me présenter à lui ! Si ça continue, je vais le faire moi-même ! » J’essaie de la calmer : « Surtout pas ! Écoute, il croit que tu es Anglaise... » Nicole : « Ah ! il croit que je suis Anglaise... » Elle se tourne vers lui : « Monsieur Carné, bonjour ! Je suis Nicole Croisille... »

Carné demande alors à repartir avec une copie de la chanson qu’il va tester dans toutes les discothèques de Paris, avec la réaction que vous imaginez...

Dernier problème : Nicole était en contrat avec les disques AZ. Lucien Morisse, à qui on a fait écouter I’ll never leave you, a cette réaction : « C’est formidable mais ça ne marchera jamais ! » On a donc sorti le disque chez Riviera, un label de Barclay.

« Avoir le Métier à ses pieds... »

Nous étions fin 1967. Arrive le Midem, en janvier 1968, où Nicole doit recevoir un prix pour Un homme et une femme. Et ce soir-là, en avant-première mondiale, elle chante aussi I’ll never leave you, le thème du prochain film de Marcel Carné. Quand elle eut fini sa chanson, j’ai eu « le métier » à mes pieds... Tout le monde se précipite vers vous, vous êtes sollicité de partout... Une heure après, nous étions en direct sur Europe n° 1, Carné à Paris, moi à Cannes, à parler du film et de la chanson de Nicole...

C’est à ce moment qu’est entré en jeu Léo Missir : « On ne peut pas utiliser le nom de Nicole Croisille puisqu’elle est sous contrat chez AZ... qui n’en a pas voulu. » Il a donc fallu trouver très rapidement un autre nom et c’est Nicole qui l’a trouvé. Le disque sort donc sous le pseudonyme de Tuesday Jackson avec, entre parenthèses, le nom de Nicole Croisille. Et c’est le succès que vous connaissez... Une autre chanson du film a pas mal marché : le jerk Mary, Mary par le groupe anglais The Krew. Frank Alamo en avait enregistré une très bonne adaptation sous le titre C’est ça la vie.

Finalement, la musique des Jeunes Loups a très bien marché – l’album est même sorti aux États-Unis –, beaucoup plus que le film qui, lui, s’est un peu « ramassé », mais Carné, reconnaissant, m’a recommandé à d’autres metteurs en scène. Ce film m’a véritablement propulsé dans le cinéma, comme compositeur. Ensuite, j’ai travaillé davantage pour la télévision, beaucoup de séries et de génériques d’émissions. À un moment, je travaillais avec Catherine Chaillet et je faisais presque tous ceux de TF 1 (30 millions d’amis, Les Tiffins...).

Jack Arel

(Propos recueillis par R. B.)

[*] Il s’agit de Cyril Azzam.

• Une page consacrée à Jack Arel

Article du jour
bottom of page