Gérard Berliner : itinéraire d’un enfant de Belleville


En hommage à Gérard Berliner, disparu le 13 octobre 2010, nous mettons en ligne cet article paru en 1997.


Après avoir passé le mois d'octobre au Sentier des Halles, accompagné par Gérard Daguerre et Roland Romanelli, Gérard Berliner chantera à partir du 3  février 1998, au Théâtre de Dix Heures, petite salle du boulevard de Clichy qui, en accueillant Véronique Pestel, Francesca Solleville et Marie-Paule Belle, confirme son attachement à la chanson.

De parents d'origines russe et polonaise, Gérard Berliner voit le jour le 5 janvier 1956, rue de l'Atlas, à Belleville, « dans le quartier de Piaf et de Chevalier », aime-t-il à préciser.

« J'aime beaucoup Piaf, parce qu'elle est une immense interprète et qu'elle a vraiment aidé beaucoup d'artistes. Sa vie me touche énormément. Il n'y a jamais eu plus fort. Les artistes comme Piaf ou Brel n'étaient pas des chanteurs mais des gens qui chantaient leur vie. Ces deux-là, je les place à part. Ce n'est pas du chant, c'est un cri, un cri aux hommes. Les autres, c'est un tour de chant. »

Tout comme Charles Aznavour, Gérard Berliner a fréquenté l'École du Spectacle de la rue du Cardinal-Lemoine. Dans cet établissement, qui dispense un enseignement scolaire le matin, les après-midis sont consacrés au chant, à la danse et à l'art dramatique. Pépinière de comédiens en culottes courtes, l'école est régulièrement visitée par des metteurs en scène à la recherche de jeunes acteurs (Patrick Dewaere y débutera aussi). Gérard envisage alors de devenir... clown. « De tous les métiers artistiques, c'est celui qui me plaisait le plus. Je voulais faire rire les enfants. Par la suite, je suis devenu clown, mais... autrement ! En fait, je voulais être comédien et je veux toujours l'être. J'ai pratiquement fait de la chanson pour faire de la comédie. Mais comme j'ai fait mon premier disque très jeune, et que la carrière de chanteur a pris le pas, je n'ai plus eu le temps de m'en occuper. »

Pendant trois ans, Gérard suit des cours d'art dramatique chez Claude Viriot et décroche quelques petits rôles au théâtre et à la télévision. Il fait aussi de la figuration dans des films de Melville et Woody Allen... « Mais très vite, j'ai compris que ce que je voulais, c'était jouer la comédie, mais à travers la chanson. C'est là que j'ai commencé à vouloir chanter partout et tout le temps. Dans les mariages, les réunions de familles, je reprenais les chansons d'Aznavour. Et puis, surtout, mon enfance, ça a été les cinémas qui organisaient des radios-crochets à l'entracte, où on pouvait gagner des nougats, des paquets de gâteaux, des bonbons... Fallait avoir beaucoup de courage, c'était très dur de monter sur la scène ! Moi, je chantais Emmenez-moi en tapant sur une chaise ! » Plus tard, dans un kibboutz, en Israël, le répertoire d'Aznavour lui permettra d'échapper aux corvées et aux entraînements paramilitaires...

L'arrivée du yéyé en France ne l'émeut pas outre-mesure. « Par contre, quand j'ai entendu les Beatles, j'ai été accroché par leurs mélodies fabuleuses. De même, j'étais attiré par les groupes américains de la Tamla Motown. J'aimais aussi beaucoup Joe Dassin, je trouvais que ses disques étaient très bien faits, mais par goût, j'ai toujours écouté des artistes comme Aznavour, Ferrat, Ferré. »

Montmartre

Un peu plus tard, Gérard chantera quelques chansons de sa composition dans quelques cabarets de Montmartre, au Tire-Bouchon et au Canotier. « C'était un peu entre Nougaro et Jacques Brel... » On peut aussi l'entendre en première partie de Pierre Dudan à Montparnasse. « C'était dur, parce que, souvent, les gens ne parlaient même pas français. Et puis, il y avait très peu de monde. J'ai vite compris que pour se former dans les cabarets, j'arrivais trop tard... »

Fasciné par le monde du spectacle, Gérard trouve un emploi de figurant à la télévision. Sur les plateaux de la SFP, il cherche à se faire remarquer. « Je me mettais au piano afin d'attirer un producteur... Je demandais à tous les chanteurs connus comment ils faisaient pour réussir ! Je garde un très beau souvenir de Serge Gainsbourg. Avec Jane Birkin, ils formaient le couple du show-business, le beau show-business dans tout son éclat ! Gainsbourg ne m'a rien dit, il m'a juste fait un petit sourire en posant sa main sur mon épaule. »

Un jour, Bernard Soulié, l'assistant de Pierre Tchernia pour Monsieur Cinéma, et Michel Handson lui proposent de passer une audition. « Je me suis retrouvé dans un appartement où j'ai chanté La Bohème en faisant plein de gestes avec un mouchoir... Ils m'ont dit : OK, on te signe. C'est comme ça que j'ai fait mon premier disque. »

Jacky Rault sera le producteur de ce premier 45 tours paru en 1974 chez Philips (Pour toi je veux vivre). Premier disque, première tournée avec Georgette Plana et le groupe Martin Circus, parrainée par Europe 1 : « Ça s'appelait le Tour de France de la chanson. J'avais un costume rouge, il fallait me voir, j'étais terrible ! Georgette Plana est une rencontre importante, c'est quelqu'un qui a une vue très précise sur le métier. Elle m'a toujours prodigué des conseils judicieux. Je lui ai d'ailleurs composé une chanson qui s'appelait La France et l'accordéon. C'était l'époque de Giscard d'Estaing... » En 1977, Michel Kricorian enregistre également La France et l'accordéon, ainsi que sept autres chansons écrites en collaboration avec Berliner, notamment Entre Brel et Ferré.

Pour son deuxième 45 tours, Gérard se sépare de Jacky Rault. « Il voulait que je chante de la variété, alors que ce qui m'intéressait, c'était des chansons avec des textes. » C'est avec Max Amphoux, le producteur des premiers albums de Marie-Paule Belle, que Gérard va enregistrer ses deux 45 tours suivants, toujours distribués par Philips en 1978 (C'est la vie à vingt ans et L'amitié après l'amour). « L'amitié après l'amour, écrite avec Jacques Demarny, est une chanson qui n'a pas du tout marché en France mais qui est devenue un très gros succès au Canada. C'est une chanson qui passe toujours là-bas, elle a été reprise récemment. » Entre 1978 et 1980, Gérard part en tournée avec Marie-Paule Belle et fait sa première partie à l'Olympia.

Pseudonymes

Ayant quitté Philips, Gérard enregistre, sous le nom de... Gino Lorenzi, un 45 tours publié en 1980 par RCA. Face A : un slow italien (L'amore perdonerà). « J'adore l'italien et je suis en train de prendre des cours pour pouvoir chanter dans cette langue. Je voudrais faire traduire mes chansons en italien, parce que c'est une langue très chantante. Comme avec l'espagnol, la voix ne se place pas pareil qu'en français. » Face B : Comme une étoile, un instrumental signé Gérard Berliner-Richard Sanderson.

Après cette expérience peu concluante, Berliner prend un nouveau pseudonyme, Toto de Miramar, avec lequel il publie deux autres 45 tours aux pochettes anonymes, visiblement destinés aux discothèques, chansons-gags signées Michel Herenson (alias Kricorian) : Une nana pour Noël (CBS, 1980), Un mec pour l'été (Musidisc, 1981). « Un mec pour l'été était une sorte de rap, sur une rythmique un peu new wave, écrit par Michel Kricorian, dont j'ai repris Sing Sing sur mon dernier album. Pour attirer l'attention, on avait inscrit "Interdit à l'antenne" sur la pochette... J'avais fait une télé en casquette, anorak et après-skis ! À cette époque, je n'avais pas encore rencontré de grands textes, et je voulais donc exploiter un peu mon côté marrant et déconneur. »

Dans la cour des grands

Fin de la première partie de la carrière de Gérard Berliner. Bientôt, il va entrer dans la « cour des grands ». C'est pendant sa tournée avec Marie-Paule Belle que Gérard a fait la connaissance du musicien et arrangeur Roland Romanelli. « Je lui ai dit : "J'ai pas de sous, il faut que tu m'aides. Tu travailles avec moi et tu comptabiliseras tout ce que je te dois." » Romanelli accepte. Gérard commence à enregistrer des maquettes.

En 1981, c'est la rencontre, décisive, avec Frank Thomas. L'auteur, notamment, des premières chansons de Michel Jonasz (Dites-moi) lui propose un texte : Louise. Gérard le met rapidement en musique et Romanelli réalise la maquette avec laquelle il va démarcher les maisons de disques...

Tout le monde s'accorde à trouver la chanson sublime, mais on le reconduit : « Ça ne marchera jamais ! » C'est paradoxalement Claude Carrère, le pygmalion de Sheila, producteur pourtant connoté « variétoche », qui décide de produire le 45 tours. La suite, on la connaît : Louise est le tube de l'été 1982, été décidément noir et blanc, puisque Les Corons de Pierre Bachelet triomphent aussi. (Voir entretien avec Gérard Berliner, Je chante ! n° 16)


À l'émission Champs-Élysées, le 18 septembre 1982


Longtemps influencé par Aznavour, Lama, Sardou et Clerc, Berliner semble avoir trouvé sa voie... et sa voix. « J'ai trouvé mon interprétation au moment où j'ai rencontré le texte de Louise. C'était, je m'en souviens, une sensation physique très précise : je m'étais délivré de quelque chose et, derrière le micro, j'ai senti que je devenais moi-même et que je chantais pour la première fois... vraiment moi-même. Ça a mis longtemps : de 1974 à 1982. » Le premier album sort en décembre. Les succès se suivent : Voleurs de mamans, Les Mémés... Pierre Cardin lui donnera l'occasion de chanter un mois, à l'espace du même nom, en première partie de Juliette Gréco. 

Look and sound

Les disques suivants porteront encore la « patte » de Frank Thomas, deux beaux albums, pourtant, aujourd'hui réédités par Une Musique, mais le succès s'émousse. 1984 : naissance de Canal Plus et du Top 50, le look et le sound deviennent prépondérants dans la carrière d'un chanteur, l'époque change et la chanson s'en ressent. Gérard quitte Carrère après un dernier 45 tours au titre révélateur : La maladie... Flarenasch, le label d'Alain Puglia, le récupère.

En 1986, avec François Rauber, Berliner réalise un rêve : chanter au milieu de quarante musiciens avec Gérard Jouannest comme pianiste... « C'était pour À te regarder vivre, une chanson de Barbara (qu'elle avait enregistrée sous le titre La déraison) parue sur un 45 tours. En face A, il y avait Comme des millions d'histoires d'amour, une chanson de Claude Lemesle avec laquelle je suis parti au Japon participer au festival Yamaha. »

À l'exception d'une reprise de Louise, l'album suivant (« De toi à moi », 1990) est entièrement signé Gérard Berliner, paroles et musique. En 1992 sort « Le vertige des fleurs », douze nouveaux titres, la plupart écrits par Gérard, notamment Couvre-moi de nous, une jolie chanson « ronde » soutenue par le bandonéon de Richard Galliano. Sur ce même disque, Didier Barbelivien lui donne deux hommages, l'un à Elton John, l'autre à Ferré. Mais « la » grande chanson de ce deuxième CD, c'est évidemment Les Amants d'Oradour, une page d'histoire bouleversante comme Frank Thomas sait les écrire, et qui inspire Gérard, musicalement.

Certains disques de cette époque, néanmoins, ne lui ont pas laissé de bons souvenirs. Notamment Où es-tu ? et sa version italienne, Dove sei, deux titres qu'il enregistre en 1987 sur un 45 tours Flarenasch. « Ce sont ces périodes de flottement total où on ne sait plus vraiment comment on s'appelle et où le producteur vous dit : "Ça c'est un tube, vas-y, fais-le !" Alors, on enregistre parce qu'on se trouve dans un désarroi total... Entre ce qu'on aspire à faire et ce que les autres veulent que vous fassiez, il y a parfois un monde... »

« Le chant est quelque chose de complètement cérébral :

si vous n'allez pas bien, vous ne pouvez pas bien chanter ! »

Depuis 1994, Gérard enregistre chez Une Musique. « Nadine Laïk est vraiment une productrice soigneuse ! (rires) Elle m'a sorti de pas mal d'années de souffrance avec des producteurs avec lesquels je ne m'entendais absolument pas. En fait, ce n'étaient pas des producteurs, mais plutôt des gens qui investissaient de l'argent dans le disque. Produire un chanteur exige tout un comportement psychologique afin de permettre au chanteur de s'épanouir et de donner le meilleur de lui-même... Le chant est quelque chose de complètement cérébral : si vous n'allez pas bien, vous ne pouvez pas bien chanter ! »

Avec « Chien de voyou », produit en 1994 par Une Musique, Gérard a retrouvé son auteur fétiche... et la « pêche ». Ses mélodies renouent avec une veine populaire qui épouse les textes « urbains » de Frank Thomas : Le chant du boulanger et son message fraternel, Je n'en crois pas mon cœur, superbe chanson méconnue, ou la reprise (plus réussie que l'originale) de Besoin d'accordéon, un texte foisonnant qui évoque le Paris populaire des années 30 et ses étrangers d'alors : « Tous les Goldstein, les Papazian / Et les Ben-Seoud de Bell'ville / C'est peut-être des Français moitié-sang / Mais avec du fil et des aiguilles... » Sur ce même disque, on remarque aussi Boulevard Arago, Chien de voyou ou Frangin.

Boire aux fontaines

Sur son nouvel album paru au printemps 1997, « Heureux... », réalisé par Catherine Lara, Gérard a fait appel à de nouveaux auteurs, notamment Jean-Loup Dabadie (Heureux ceux qui t'ont aimée et L'homme essoufflé) et Jean-Jacques Thibaud (Je vous l'avoue et Fabuleux voyage). Il chante aussi Nicolas Peyrac, Michel Kricorian (Sing sing, un ironique rap parlé-chanté qui ne détonne pas du tout). Surprise : l'adaptation d'un texte de Victor Hugo. Après Béatrice Arnac et Serge Kerval, Boire aux fontaines est la troisième mise en musique de Depuis 6000 ans la guerre, poème paru dans Les Chansons des rues et des bois en... 1865. Avec un goût sûr et un grand sens de la mélodie, Gérard a ramené le poème de quinze à quatre strophes, lui donnant ainsi davantage d'intensité.

Compositeur inspiré, Berliner ne néglige pas pour autant le rôle de l'arrangeur dont il sait reconnaître la contribution, parfois décisive, au succès d'une chanson. « Mis à part le talent, tous les artistes qui ont réussi ont un point commun : ils sont associés à un orchestrateur : Delpech avec Roland Vincent, Aznavour avec Paul Mauriat et Raymond Lefevbre, Nougaro avec Maurice Vander, Fugain avec Bouchéty, Montand avec Castella, Brel avec François Rauber, Ferré avec Jean-Michel Defaye, Ferrat avec Goraguer, Sardou et Julien Clerc avec Jean-Claude Petit, Souchon avec Voulzy ou Édith Piaf avec Robert Chauvigny... Personne n'échappe à cette règle. Ces artistes ont réussi le jour où ils ont rencontré leur orchestrateur. »

Avec Frank Thomas, Gérard vient d'écrire une chanson pour le nouvel album d'Isabelle Aubret : Cantate pour une des banlieues de Paris. « Je suis très content, parce qu'Isabelle Aubret est une très belle interprète, confesse Gérard. C'est très agréable d'être enregistré par quelqu'un qui chante bien et qui interprète avec beaucoup d'intelligence. Les mots, on doit les interpréter avec intelligence et sensibilité, mais la musique aussi ! Quelquefois, il peut y avoir un non-sens, une exagération de la voix alors que la musique sous-entend, au contraire, une retenue totale. C'est très fin, la musique, à interpréter. Et c'est grâce à l'interprétation de la musique que le mot, la phrase ou l'idée va ressortir... Le texte et la musique constituent un dosage très précis. Un mariage. »

Vingt-trois ans après son premier disque, Gérard avoue volontiers qu'il a de plus en plus le trac... « L'inconscience est partie ! Il y a quelques années, je n'étais pas encore vraiment rentré dans le monde des adultes... En même temps, c'est très agréable parce que le trac se modifie. Lorsque j'avais fait Louise, j'avais une forme d'inconscience totale. Aujourd'hui, je sais que ceux qui sont en haut, ce sont des très bons. Et être très bon, ça implique beaucoup de choses. Il ne suffit pas d'être bon une fois, il faut être très bon. Et c'est ceux-là qui restent. Les autres disparaissent. Quand je pense à tous les chanteurs qui ont disparu de la circulation depuis que je fais de la chanson... Je suis très heureux d'être apparu, d'avoir disparu et, maintenant, de réapparaître ! C'est rare, finalement, et très encourageant. Mais j'aime tellement la chanson que je n'aurais pas pu faire autre chose. »

Raoul Bellaïche


• Article paru dans JE CHANTE n° 22 (décembre 1997), toujours disponible.








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