Rencontré au moment où son précédent livre « cartonnait », Pascal Sevran ne savait pas encore que son émission, La Chance aux Chansons, allait bientôt prendre fin... Dans un précédent entretien, il y a dix ans (JE CHANTE n° 2), nous avions beaucoup parlé du métier avec Pascal Sevran. Cette fois, nous avons surtout voulu cerner le « bonhomme »... Depuis, Pascal a publié un autre livre, Lendemains de fête, et, suite à l'incroyable soutien des téléspectateurs reviendra prochainement sur France 2 dans une nouvelle émission. Interview réalisée le 19 avril 2000, publiée en 2001 (JE CHANTE n° 27) et mise en ligne ce 9 mai 2018, dix ans pile après la disparition de l'animateur.
JE CHANTE ! — Ce livre, c'était un journal intime ou une demande d'éditeur ?
PASCAL SEVRAN. — On n'écrit pas ce genre de livre à la demande d'un éditeur... Je n'écris à la demande de personne mais au besoin impérieux d'écrire et je suis là devant moi-même, comme toutes les personnes qui écrivent, et singulièrement dans les périodes graves. Donc, j'ai écrit lentement, silencieusement et gravement un livre sous la forme d'un journal intime et c'est intime, en effet.
Vous ne teniez pas de journal jusque-là ?
Non, jamais. Ces préoccupations étaient loin de moi, j'étais dans l'élan de la vie et dans l'action. Un livre de cette gravité-là m'a été imposé par la vie elle-même, et la mort...
Ça ne vous a pas gêné de dévoiler votre vie privée de cette façon ?
Pas du tout. Je n'ai pas attendu la mode du journal intime, c'est le genre majeur de la littérature depuis que les hommes écrivent. Et puis, c'est une méthode extrêmement discrète et pudique — je ne dérange personne. Si l'on vient vers moi pour me lire, pour m'entendre, pour comprendre, pour s'émouvoir, que sais-je ?, c'est très bien, mais il n'y a aucune impudeur, aucune exhibition.
Ce livre est un beau succès de librairie...
Plus qu'un succès de librairie, c'est un événement qui dépasse de très loin ce que j'avais pu imaginer. Je ne me suis pas posé la question de savoir si ce livre serait lu ou pas, apprécié ou rejeté. J'ai écrit. On ne se pose pas ce genre de questions quand on écrit, en général, et quand on écrit ce genre de livre, en particulier... Maintenant, l'immense vague de tendresse qui monte vers moi avec ce livre, je la dois à Stéphane, et jamais on ne pourrait imaginer que nous serons bientôt à deux cent mille exemplaires, voire plus, ce qui est inouï puisque le tirage moyen d'un livre en France est d'environ six mille exemplaires.
Et vos précédents livres ?
Le François Mitterrand s'est vendu dans les trente mille exemplaires, Les bonheurs sont provisoires ont été en livre de poche. J'ai toujours eu des lecteurs. Il est évident que ce livre a tout dévasté, tout emporté.
Vous y parlez peu de chanson, finalement, tout est centré autour de la personne de Stéphane...
Oui, c'est un livre sur l'absence de Stéphane, sur sa disparition... On me voit chanter ici ou là, on me voit faire de la télévision avec ce qui me traverse l'esprit à cet instant... Je parle aussi un peu des goûts de Stéphane. Mais ce n'est pas un livre sur la chanson.
Quand on ne vous connaît pas, on découvre un autre aspect de votre personnalité, loin des paillettes de la télévision et du personnage public souvent moqué et imité... Là, on découvre votre douleur...
Vous savez, il faudra bien se faire à l'idée que je ne me résume pas à la caricature que font de moi les chansonniers. Cela, mes intimes le savaient, ça ne m'a pas beaucoup dérangé. Je suis assez indifférent à ce qu'on dit de moi. Je suis très touché, très ému lorsqu'on dit des choses gentilles sur moi ou sur mon émission, mais si on dit le contraire, cela me laisse totalement indifférent. Ce décalage entre moi et moi, je le supporte assez bien.
Dans votre livre, vous apparaissez parfois assez sombre, triste, mélancolique...
Je ne suis pas un homme d'un optimisme débridé, ce n'est pas mon naturel. Je devais mettre ces milliers de mots d'amour sur la tombe de Stéphane, lui qui m'en a tant dit... J'écris pour le retenir et pour le faire chanter et vivre encore... Moyens dérisoires, qui sont les seuls que je connaisse, puisque ni les psychanalystes ni Dieu ne peuvent rien pour moi car je ne crois ni aux uns ni à l'autre.
Stéphane avait enregistré quelques disques, dès les années 80. Je me souviens de Dancing Beaurivage...
Stéphane a fait des 45 tours et deux CD. Dans les années 94-95, il y avait une brassée de jolies chansons sur ses CD. Son premier était un disque de reprises, il avait un très joli talent et une très grande élégance sur scène, un charme fou. Il avait le goût des chansons d'hier et celles d'aujourd'hui. Il aura quand même beaucoup chanté, même si ce n'est pas assez.
On aurait pu penser que vous en auriez fait une vedette...
Vous savez, je ne suis pas maître des radios et des télévisions. Stéphane voulait chanter et ces histoires de hit-parades et de vente de disques ne le préoccupaient pas beaucoup. Il chantait parce qu'il aimait chanter. C'était un garçon très équilibré qui n'était pas tourmenté par les manigances du show-business.
Dans votre livre, vous écrivez : « Les jeunes gens d'avenir sont ceux qui revendiquent sans peur le passé de leur père. » Commentaire ?
Ça me semble évident, et j'aime beaucoup que vous me citiez cette phrase. Les autres seront perdus, ils n'auront rien.
Vous dites à un moment que vous pensez arrêter un jour La chance aux chansons...
Je pense même arrêter la vie contre mon gré... Mais je me reprends. Ce sont les états d'âme d'un homme face aux lumières et à l'ombre. On s'interroge, mais je laisse faire aussi les choses. Il n'y a pas de précipitation, on verra bien, puisque j'arrive à tenir debout dans cet équilibre si particulier, celui des bravos et celui du silence. Mais comme je sais prendre, sans en abuser, ma dose de bravos et ma dose de silence, cela fait que je tiens debout. Je ne me suis jamais fait beaucoup d'illusions sur la gloire et les bravos.
Vous êtes très lucide sur ce sujet...
Oui, une effrayante lucidité, disait l'un de mes amis.
Par rapport à il y a dix ans, comment voyez-vous la chanson aujourd'hui ?
J'ai noté qu'il y a une génération d'accordéonistes très jeunes, qui ont entre quinze et vingt ans, donc, qui naissaient quand j'ai commencé. Ça m'éberlue que ces enfants qui ont l'âge du rap jouent de l'accordéon comme des dieux pour la plupart. Quant aux auteurs-compositeurs et aux interprètes, je ne vois pas grand-chose... Lorsque je vois un bon chanteur, je me dis qu'il faut l'aider, je remplis mon rôle à la place qui est la mienne et que les autres se débrouillent... Je crois qu'on est quand même dans un vide sidéral et sidérant, mais que peut-on reprocher à une génération sacrifiée par des modes, des musiques venues d'ailleurs ? Quand on leur fait découvrir autre chose, ils sont tout éberlués qu'il ait existé quelque chose avant eux !
« Vous savez, il faudra bien se faire à l'idée que je ne me résume pas
à la caricature que font de moi les chansonniers. »
Moi, je ne suis pas un passéiste à tout crin, je l'ai dit cent fois : je prends dans le patrimoine ce qui me nourrit, ce qui a nourri l'âme française et j'écoute aussi ce qui se passe aujourd'hui. Les boy's band, par exemple, m'ont beaucoup intéressé. J'ai trouvé de beaux garçons, en plein forme, qui ont l'air de boire de l'eau minérale et de faire de la gymnastique et qui chantent des refrains qu'on chante dans sa salle de bains. On avait besoin de cette bouffée d'air frais. Au même moment, je découvrais Lynda Lemay. Dans le même temps, où chantaient Henri Tachan, Francesca Solleville et Leprest sinon chez moi ? Et la liste est longue. Je cite à dessein des noms que, dans votre journal, vous défendez avec détermination depuis des années. Les artistes dont vous parlez n'ont qu'une émission où ils peuvent se produire, c'est la mienne. Il n'y en a pas deux. Tous, sans exception. Bon, alors, j'ai le droit aussi, en même temps, d'écouter les boy’s band ! Moi, je peux écouter les boy’s band et Lynda Lemay. C'est ça la chanson.
Lorsque les 2 be 3 sont passés à La Chance aux Chanson, on a dit que vous faisiez du « jeunisme », que vous vouliez rajeunir votre image...
On avait dit que je faisais du « vieillisme », maintenant, du « jeunisme », tout ça est parfaitement ridicule ! Je fais ce que je veux, avec mon cœur et mon enthousiasme et je ne me conforme pas au « musicalement correct ».
Qu'est-ce que vous appelez le « musicalement correct » ?
Du point de vue de certains de vos lecteurs, ce serait des artistes comme Guidoni, par exemple, ou tous ces chanteurs un peu marginaux, qui ont une école de pensée qui est la leur. Pour d'autres, ce serait uniquement les variétés à tout crin... Moi, je ne rentre pas dans ces schémas-là, je n'accepte pas cette dictature du bon ou du mauvais goût en chanson.
Pourquoi, selon vous, les autres producteurs d'émissions ne prennent pas les mêmes risques que vous ?
Parce que les gens s'en foutent de la chanson et qu'ils veulent être à la mode ! Si un chanteur est à la mode, ils le prennent, s'il ne l'est plus, ils le jettent. Moi, je ne m'en fous pas de la chanson, les succès littéraires qui sont les miens ne me feront pas renier ce que je dis et ce que je suis depuis que je suis un homme public et qui parle de chanson.
Dans votre livre, on apprend, incidemment, votre... goût du rangement, qui frôle parfois l'obsession...
Oui, il est quasi obsessionnel, j’en conviens. Je regarde toujours le bureau de mes collaborateurs et je me dis que si leur tête est faite pareille que leur bureau, c'est très grave... Moi, je passe ma vie à ranger ma tête et mon bureau. Mais on peut dire aussi que c'est une névrose. Oui, je range, je travaille beaucoup, mais si on jugeait à l'encombrement du bureau celui qui travaille le plus, j'aurais l'air de ne rien faire. Ce qui n'est pas exactement le cas !
« Moderne est un adjectif que je déteste, qui convient très bien pour
les voitures, mais pas pour les chanteurs ou les écrivains... »
Vous réfutez aussi avec violence les notions de « beau temps » et de « beaux jours »...
Mais qui a décidé ce qu'était le beau temps ? Vous savez, en Éthiopien, où l'on meurt de faim et de soif, hélas !, le beau temps, c'est la pluie... Je ne me conformerai pas, non plus, au diktat qui consiste à dire qu'il fait beau quand il fait soleil. Il fait beau parfois quand il neige. Il fait même toujours beau lorsqu'il neige. C'est même la seule preuve de l'existence de Dieu, la neige, parce que c'est magnifique... Un petit rayon de soleil au printemps sur une terrasse ne me rend pas fou, j'en prends quelques rayons, mais cette obsession qui consiste à dire qu'on est très bien quand il fait 40 degrés à l'ombre, alors que la moitié du monde meurt de faim... non ! Le soleil vous invite au relâchement, à l'avachissement, le monde qui se vautre sur les plages me fait horreur. Une ville qui marche sous la pluie a plus de nerf, à la campagne sous la pluie, tous les paysans vous le diront.
Vous n'êtes pas très « moderne » sur ce plan, non plus...
Pourquoi, c'est moderne d'aimer le soleil ? Vous savez, moderne est un adjectif que je déteste, qui convient très bien pour les voitures, mais pas pour les chanteurs, les écrivains... Non, la querelle des modernes et des anciens me fait rire. En tout cas, moi, je ne veux pas être moderne à tout prix.
Vous passez pour être quelqu'un de fidèle en amitié. Or, beaucoup ont été étonnés de vous voir, parmi d'autres, à une réunion de soutien à Jacques Chirac, peu avant son élection à la présidence de la République...
Je vois très bien à quoi vous faites allusion... Je ne pensais pas que ma visite aux Bouffes du Nord, avec ma chère Line Renaud, allait provoquer un tel émoi ! Enfin, c'est quand même extraordinaire qu'on ne puisse pas aller écouter les paroles d'un homme qui parlait de la culture et qui allait être candidat à la présidence de la République... J'ai trouvé que ça m'a donné beaucoup d'importance, je ne croyais pas en avoir tant ! Ça n'a pas empêché François Mitterrand de me décorer de la Légion d'honneur trois jours plus tard. Ça l'a fait rire, lui, François Mitterrand...
Parmi les chansons que vous avez écrites récemment, il y en a une qui s’est imposée comme un petit classique : 1950, qui évoque le Saint-Germain-des-Prés de l’après-guerre...
Beaucoup l’ont chantée, Nadine Faure, très bien, Jean-Claude Corbel, Stéphane, moi... Vous savez, j’ai fait beaucoup de chansons. Celle-là est sympa. je l’aime beaucoup.
Qu’évoque pour vous Saint-Germain-des-Prés ?
Oh ! Un quartier de Paris où il y a plus d’éditeurs qu’ailleurs. Le Flore, les Deux-Magots et Lipp. Un quartier où Gréco se promenait pieds nus, où Sartre écrivait des livres. Des clichés terribles.
Vous auriez aimé vivre à cette époque ?
Pourquoi, vous voulez me vieillir encore de quinze ans !?
Non, mais c’est une époque un peu mythique...
Ça ne s’est pas trouvé, mes parents s’y sont pris un peu plus tard... Non, je n’ai pas de nostalgie de cette époque, j’aime les chansons, la musique, la littérature de cette époque, ça oui.
Finalement, vous n’êtes pas si nostalgique que ça...
Vous savez, je suis un homme qui vit beaucoup dans le présent, puisque je ne vois que ça de sérieux. En ce moment, je parle avec vous et ce que je ferai dans une heure me paraît déjà beaucoup plus vague. Alors, dans un an, c’est improbable. Quant au passé, on ne peut non plus être tout le temps couché sur sa mémoire, sur ses morts et désespérer devant la fuite des jours heureux... Bon, le passé, c’est quand même plus sûr que l’avenir !
Comment voyez-vous le monde de la chanson aujourd'hui ? ceux qui y débutent ?
Je trouve que ce sont de pauvres malheureux, je ne sais pas où ils vont. Il y a vingt-cinq ans, ils pouvaient encore aller dans les petits cabarets de Paris... Franchement, je ne sais pas ce qu’ils peuvent faire.
« L’attitude des adultes devant la jeunesse est bien souvent pitoyable.
Voir des hommes et des femmes de cinquante ans trembler devant
les cours de récréation est un spectacle écœurant... »
Il y a quand même de nouveaux petits lieux, même si certains ferment... Il y a pourtant toujours des gens qui font des disques, dont certains sont très intéressants...
Bien sûr, et heureusement. Je passe ma vie à écouter, à être attentif au moindre type qui fait un petit CD. J’écoute. Il va leur falloir beaucoup de nerf et de courage. Ça a toujours été un métier difficile, ce qui est normal puisque c’est un métier exceptionnel, mais je ne les envie pas. Ils vont se faire les dents et les plus résistants, les plus talentueux finiront par triompher de l'adversité... Enfin, c’est très, très difficile.
Par rapport aux autres émissions de télévision, comment expliquez-vous le fait que l’on y voit « toujours les mêmes » ?
Grâce à cela, mon émission dure depuis dix-sept ans ! Voilà ma réponse. Vous savez, des gens qui, comme vous et moi, aiment vraiment la chanson, dans la presse, la radio et la télévision, il n’y en a pas beaucoup... Les gens aiment bien la chanson, mais ils ne savent pas que c’est important. Il n’y a que Gainsbourg pour déclarer que la chanson est un art mineur. D’ailleurs, il semblerait qu’il parlait de lui quand il disait cela...
Dans les années 80, vous avez été responsable de plusieurs radios...
Oui, RCF — Radio Chanson Française. C’était bien, malheureusement, les bailleurs de fonds ont disparu, tout ça a sombré. Puis j’ai dirigé dix-huit mois Radio-Montmartre et ça marchait très bien. Ensuite, je suis passé à autre chose. J’ai aussi animé les week-ends de Monte-Carlo pendant trois ans. Voilà. Ma vie n’est pas oisive. Je refuse beaucoup de choses, parce que je ne peux pas tout faire tout le temps. Faire mon émission, le mieux possible pour répondre à ce qu’attendent de moi les gens l’après-midi, et écrire sont les seules choses qui me préoccupent. Vous savez, je n’ai aucun manque dans ma vie. Sauf Stéphane.
Comment expliquez-vous la crise de « jeunisme » de certaines radios nationales...
C’est toujours comme ça : les gens qui dirigent les radios ont peur eux-mêmes. Et ils se disent : on ne va pas être moderne, nos fils, nos neveux et nièces vont trouver qu’on n’est pas à la mode... L’attitude des adultes devant la jeunesse est bien souvent pitoyable. Voir des adultes, des hommes et des femmes de cinquante ans trembler devant les cours de récréation est un spectacle écœurant.
Beaucoup d’artistes reconnaissent que chez vous, ils peuvent, la plupart du temps, chanter les chansons qu’ils veulent chanter et, qu’en plus, ils sont payés... Ce qui n’est pas le cas dans d’autres émissions...
Les chanteurs sont payés. Il y a de gens ici qui font des feuilles de paie pour les intermittents du spectacle. Là encore, beaucoup de gens vivent de cette émission. Je l’ai encore dit à Michèle Cotta et au président Tessier de France Télévision. Là aussi, c’est une de mes gloires.
La Chance aux Chansons fait travailler une centaine de personnes ?
Oui, avec les techniciens. C’est une grosse machine mais très bien huilée. Tout ça marche assez gentiment, avec les heurts inhérents au groupe, mais ça va très bien.
Et au niveau de l’écoute, de l’Audimat ?
Mais cette question ne se pose même plus ! Si elle se posait, je ne serai plus à la télévision. L’écoute est toujours de 7 ou 8 points au-dessus de la chaîne, c’est-à-dire quelque chose entre 28 et 30 %, selon les mois d’été ou d’hiver. Il n’y a pas d’autre raison pour laquelle on me garderait à la télévision. Ni pour mes talents d’écrivain, ni pour mes yeux bleus. Ça, faut pas se faire d’illusions là-dessus.
Vous n’avez pas été approché par d’autres chaînes ?
J’ai fait toutes les chaînes ! Je suis un homme de service public, moi. Il n’y a pas beaucoup de chaînes de télévision qui font des variétés et qui permettraient à Catherine Ribeiro ou Leny Escudero de venir chanter à la télévision. Et je vous cite ces deux noms au hasard.
C’est facile de programmer cinq jours par semaine ?
C’est beaucoup plus dur qu’il y a quelques années... Parce que les gens disparaissent ou arrêtent de chanter. Parce que je veux du renouvellement et ne pas trop me répéter. Parce que les talents se raréfient. Oui, c’est de plus en plus difficile, surtout avec un homme exigeant comme moi. C’est moi qui décide tout, très bien secondé par André Bernard, Didier Ouvrard, Chantal Thiébaux, Marie-France Bénard et tous les autres qui s’occupent, chacun dans leur domaine respectif, de ce qu’il connaissent le mieux : la danse, l’accordéon, l’opérette... Et lors de « séminaires », c’est moi qui décide des grandes lignes. Vous savez, le suis le « premier ministre » d’une équipe de ministres qui ont chacun leur fonction.
« Mais à force de ne pas être en phase avec l’époque, on est en phase.
Moi, je ne cours pas après la mode, c’est la mode qui court après moi. »
Les humoristes s’emparent souvent de votre image. Comment le prenez-vous ?
D’abord, ils sont un peu obligés de revoir leur numéro depuis la parution de ce livre. Je ne les écoute pas. Je suis amusé quand Laurent Gerra m’imite. C’est quelqu’un qui a les mêmes goûts que moi en chanson, il est encore plus réactionnaire que moi dans la vie, je l’aime beaucoup. On est très d’accord sur tout, il cible bien là où il faut cibler. Il charrie « mes » chanteuses, mais il les aime, il les adore, il écoute tous les disques et dès que je prends un chanteur de 25 ans, il trouve que je suis ridicule et qu’il faut que j’arrête ces bêtises... Il pense qu’en dessous de 60 ans, les chanteurs n’ont pas d’intérêt. Donc, il m’amuse beaucoup.
Je le redis, je suis totalement indifférent à tout cela. Je lis beaucoup, j’écris beaucoup, je regarde très peu la télévision. Ces braves gens à la télévision qui animent des émissions font leur métier, ils se moquent et charrient les gens connus. Comme c’est arrivé à des gens très bien, comme on n’a pas épargné mon cher François Mitterrand, et qu’on se moque aussi de tout le monde, pourquoi est-ce qu’on ne se moquerait pas de moi ? Je serais bien déçu si on ne se moquait pas de moi !
Dans votre livre, vous ne parlez pas tellement de cinéma...
Je ne vais jamais au cinéma, la fiction ne m’intéresse pas du tout. Les vieux films, j’en ai regardés un peu, Stéphane aimait bien le cinéma. Ma vie est si forte que je n’ai pas besoin de fiction. Je crois n’avoir jamais regardé une fiction à la télévision depuis trente ans, je suis allé au cinéma avec Stéphane il y a quinze ans, je ne lis jamais de romans... Vous savez, Stéphane m’a quitté le jour de mon anniversaire, le 16 octobre, donc, j’aime autant vous dire que les romans, ça ne m’intéresse pas beaucoup. Avec lui, on regardait Françoise Arnoul, qu’il aimait tant, dans Des gens sans importance, avec Gabin, puis quelques films dialogués par Jeanson, le cinéma de papa... Vous ne me tiendrez pas en place trois minutes devant un film, c’est hors de question, ça n’a aucun intérêt. J’ai horreur qu’on me raconte des histoires, la vie est déjà toute une histoire elle-même, et j’ai fort à faire avec elle. Non, je n’ai plus le temps d’aller au cinéma et je n’en ai jamais eu beaucoup le temps.
Il y a tout de même des films qui vous ont marqué ?
Très peu... Je ne m’en souviens même plus. J’avais aimé Les parapluies de Cherbourg, j’avais été enchanté par la belle partition musicale de Michel Legrand, peut-être... La neige devant le poste à essence. C’est sûrement la neige qui m’a le plus plu dans le film... Les Demoiselles de Rochefort, aussi, toujours la musique de Legrand. La vie est un long fleuve tranquille, j’avais ri, j’étais avec Stéphane, c’est le dernier film que j’ai vu.
« Vous ne me tiendrez pas en place trois minutes devant un film, j’ai horreur qu’on me raconte des histoires. La vie est déjà toute une histoire elle-même,
et j’ai fort à faire avec elle. »
Qu’est-ce qui vous a poussé vers la chanson ?
Tout, je voulais être Gilbert Bécaud à 13 ans... Aznavour, Bécaud et Dalida ont emporté ma jeunesse... Je voulais monter sur les scènes, être applaudi et chanter. Je ne voulais que ça, je n’ai voulu que ça. Et écrire des chansons. Ma mère aimait beaucoup la chanson, mes parents se sont connus au bal musette.
Je pense que le public décide toujours ce qu’il veut et contre la mode. Regardez comment j’ai pu tenir contre le « musicalement correct »... À force de ne pas être en phase avec l'époque, on est en phase. Moi, je ne cours pas après la mode, c’est la mode qui court après moi. Finalement, les gens imposeront ce qu’ils veulent.
Un souhait ?
Vivre et puis que les gens soient le mieux possible dans leur vie. Et écrire.
Pour vous, la vie continue ?
Oui, sans ça, j’y aurais mis fin depuis quelques mois. Il n’en est pas question. Je vais continuer d’écrire. C’est vraiment la seule chose qui me motive.
Propos recueillis par Raoul Bellaïche
• Interview parue dans le n° 27 de JE CHANTE, paru en août 2001 (toujours disponible).
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