Un hors-série pour fêter les 100 ans de la naissance d'Henri Salvador

Le 15 décembre 2003, nous avions rencontré Henri Salvador pour un long entretien à paraître dans JE CHANTE. Le plaisir de cette rencontre avec « Monsieur Henri », sa magnifique carrière et les superbes chansons qui l'ont ponctuée, tout cela nous a incité à aller plus loin qu'une simple interview et à lui consacrer un numéro spécial, un hors-série de 106 pages !

Une longue biographie en plusieurs chapitres, suivie d'un entretien et entrecoupée de nombreux témoignages de proches collaborateurs : Maurice Pon, Georges Moustaki, Michel Modo, Dominique Cravic... Des photos rares et sa discographie complète et détaillée s'étalant sur 24 pages !

Un hors-série exceptionnel et indispensable pour tous ceux qui aiment Henri Salvador. Ce numéro – dont vous pouvez consulter le sommaire – est encore disponible. Vous pouvez le commander sur le site (cliquer sur la couverture).

En guise d'apéritif, nous vous offrons ici l'intégralité de cet entretien.

Au bar de l’Hôtel Meurice, où Henri Salvador donne ses interviews, une plaque signale l’existence d’un salon baptisé... « Jardin d’hiver ». Coïncidence ? Costume rose, tous rires dehors, « Monsieur Henri » nous accueille très chaleureusement : « Bonjour patron ! ». Devant un tel bonhomme, vif, précis, pétillant, l’interview est un moment délicieux. Mais face à une pareille carrière, par quoi ­commencer ?

Les soixante ­minutes imparties se révèlent vite trop courtes. À moins que, comme le disait son ami Boris Vian, Salvador soit ­vraiment « l’homme qui raccourcit les heures »...

JE CHANTE ! — Votre nouvel album s’ouvre sur Ma chère et tendre, une ­chanson dans laquelle vous vous adressez à votre première femme Jacqueline...

HENRI SALVADOR. — Pas du tout.

Vous l’aviez fait pourtant, il y a ­vingt-cinq ans, après sa disparition, avec Où que tu sois...

Oui, là, c’était une chanson dont j’avais écrit les paroles et qui s’adressait directement à ma femme Jacqueline... Mais ici, pas du tout. Pour Ma chère et tendre, j’ai donné une musique à Keren Ann qui m’a envoyé des paroles, mais je l’interprète tellement sincèrement que vous croyez à des choses qui ne sont pas... (rires)

Ce nouvel album, il semble que vous le revendiquez encore plus que le ­précédent. Les musiques sont quasiment toutes de vous et vous assumez ­complètement le côté crooner, les ­ballades, les arrangements somptueux...

Je vous dirais que c’est une petite vengeance... Vu le succès du disque précédent, avec Jardin d’hiver, beaucoup de gens se sont dit : « C’est grâce à moi qu’il y a eu la résurrection de Salvador », comme si j’avais disparu ! Mais c’est invraisemblable, ça ! Alors, je me suis dit : je vais vous faire voir que moi aussi je sais écrire de la musique... Enfin, c’est une petite vengeance un peu bégnine, n’y faites pas attention...

On reviendra sur ce nouvel album, mais juste avant Jardin d’hiver, quel était votre état d’esprit ?

J’étais un peu déçu des maisons de disques... J’avais fait un album qui s’appelait « Monsieur Henri »...

Un disque que je n’aime pas beaucoup...

Moi non plus ! Parce qu’on ne m’avait pas laissé faire ce que je voulais. On m’a dit : « Nous, nous avons la science infuse, vous allez faire ce qu’on vous dit... » Le type voulait que je fasse du rock... J’ai répondu : le créateur du rock en France, c’est moi. Et je n’aime pas le rock. Donc, je préfère faire un disque à ma manière... Mais ils n’ont pas voulu ! Évidemment, ils ont été royaux : ils m’ont envoyé à New York, dans une suite superbe, ils m’ont réservé le meilleur studio de la ville, là où enregistrait Sinatra, j’ai eu droit à un orchestre merveilleux, mais je ne chantais pas ce que j’avais envie de chanter. Donc, ça n’a pas marché. Alors, j’étais un peu dégoûté et je voulais arrêter. Et puis est arrivée Jardin d’hiver, cette chanson qui nous a plu, à ma femme et moi... On s’est dit qu’on allait refaire un disque mais en gardant le climat de cette chanson. Ça a été le succès que l’on sait et le monsieur qui a produit le disque m’a demandé si je ne voulais pas lui en faire un autre... Je ne pouvais pas lui refuser puisqu’il avait été très généreux pour « Chambre avec vue ». Et là, j’y ai mis vraiment de moi-même. Je me suis dit que j’allais en faire un sérieusement, là...

À propos de « Chambre avec vue », à quel moment avez-vous senti que ce n’était pas seulement « un disque de plus » mais quelque chose qui allait être important dans votre carrière ?

Ça, on ne peut pas le savoir ou alors on serait devin ! Cela dit, c’est à partir de la chanson Jardin d’hiver, que m’avait transmise Corinne Joubard, une jeune femme qui travaille à Radio France. Elle m’avait vu chanter Avec le temps de Léo Ferré à la télévision et m’avait dit : « Je crois que j’ai une chanson pour toi... » Je lui ai ­répondu : « Oh, tu sais, les chansons, j’en ai plein, ce n’est pas l’époque... » Je broyais du noir, pour tout vous dire. C’était un moment où il n’y avait que du rock, du rap, de la techno, tout sauf de la belle chanson... Mais elle a insisté : « Écoute-la... » Je suis tombé sous le charme et on s’est embarqué dans l’aventure de « Chambre avec vue ».

Jardin d’hiver figure sur le premier album de Keren Ann, sorti quelques mois avant le vôtre. Sur le livret, la chanson est dédiée à Henri Salvador...

Ah oui ? Je ne savais pas, je ne l’ai pas vu... Vous êtes curieux, vous ! (rires)

Vous savez que votre disque a fait « école ». Maintenant, tout le monde veut faire un disque « comme Salvador »...

Évidemment... Je vais vous dire : dans ce métier, quand quelque chose marche, tout le monde court après en se disant : je vais faire pareil... Mais ce n’est pas la bonne démarche.

Il y en a pour qui ça a plutôt réussi, d’autres pas...

Tant pis, ça, ça ne me regarde pas ! (rires)

Ces chansons douces pour lesquelles on vous reconnaît aujourd’hui, ces ballades jazzy, en réalité, vous les chantiez déjà dans les années 50...

Oui, mais je les plaçais en face B... C’était l’époque où je faisais du « commercial », il fallait « bouffer » [geste de la main]. Alors, je faisais de la chanson pour manger mais derrière, je mettais les chansons de cœur... D’ailleurs, il m’est arrivé un truc inoui. Un jour, un monsieur m’arrête dans la rue : « Monsieur Salvador, vous savez, votre chanson Le travail c’est la santé... Eh bien, hier, j’ai écouté la face B et c’est merveilleux ! » Je lui demande : « Il y a combien de temps que vous avez ce disque ? » Il me répond : « Quatorze ans ! » C’est pour vous dire que ce n’était pas la bonne époque à ce moment-là.

J’ai presque tout réécouté ce que vous avez enregistré à la fin des années 50 chez Barclay, notamment une bonne douzaine de ballades écrites par Boris Vian, avec de très belles orchestrations...

Avec Boris, on en a fait des belles ! Vingt ans après sa mort, j’ai voulu refaire un disque avec les belles chansons qu’on avait faites tous les deux. Je suis allé jusqu’à Hollywood, j’ai pris un orchestre de Quincy Jones, j’ai fait un disque magnifique... on n’en a pas vendu un...

Pour la sortie de ce disque de 1979, vous aviez fait une superbe émission avec Jean-Christophe Averty à la télévision...

La France est un pays bizarre... Regardez, un monsieur comme Averty à qui on ne propose plus d’émissions... C’est invraisemblable ! C’est quand même presque le créateur de la télévision, quelqu’un qui est bourré d’idées. C’est ­scandaleux !

Depuis quelque temps, on rédécouvre en France les crooners. Vous qui adorez Nat King Cole et Frank Sinatra, quelle est selon vous la « leçon » des crooners ?

C’est l’art de se servir du micro et c’est l’interprétation. Nat King Cole chantait dans le souffle. Sinatra avait un organe merveilleux mais, pour moi, Nat King Cole était le plus grand professionnel de la chanson. Je ne connais pas mieux. Sinatra avait une diction extraordinaire, il chantait juste. J’ai étudié ses disques, je les connais bien, et je peux vous dire qu’il ­prononçait même les « s » des mots au pluriel... C’est pour vous dire la délicatesse de sa façon de chanter, il ne loupait rien. C’est un grand. Et Nat King Cole savait mettre le cœur dans les ­chansons, le swing et la prononciation, et je me suis dit qu’il fallait que j’arrive à faire comme eux...

Dans « Ma chère et tendre », on re­trouve le climat des disques de Nat King Cole...

Oui, parce que j’ai surtout travaillé le micro qui est, pour moi, l’invention la plus extraordinaire du siècle. C’est l’oreille la plus sensible du monde. Il faut parler avec une telle délicatesse... Je dis souvent qu’il faut chanter dans un micro comme on fait la cour à une femme... Vous ne dites pas « JE VOUS AIME !!! » à une femme, vous dites : « Je vous aime... » Et là, vous avez les vibrations et... elle tombe ! (rires)

Jean Sablon disait justement que le micro permettait de mettre en valeur « les pleins et les déliés » de la voix...

Jean Sablon était le premier crooner français, et le seul, d’ailleurs. C’est le premier qui a su se servir d’un micro. Malheureusement, c’était trop tôt, il est arrivé à une époque où les gens ne ­comprenaient rien. Vous vous rendez compte : entre Sablon et aujourd’hui, soixante ans se sont écoulés. En France, on aime beaucoup la valse, la polka et la marche. J’avais compris le truc et pour faire des tubes, j’ai fait beaucoup de ­marches mais mon rêve, c’était toujours de ­pouvoir me servir d’un micro et de faire le ­crooner. Le ­crooner est un personnage qui n’existait pas en France. Et enfin, avec « Chambre avec vue », la fenêtre s’est ouverte et je me suis envolé... C’était mon rêve d’enfance. Et ­maintenant, je ne lâcherai plus ce style. Mais c’est très, très, très difficile de faire le crooner parce que c’est un art de savoir chanter dans un micro.

Parmi vos « faces B » des années 60, il y en a une que j’ai découverte récemment, c’est Sophia. qui se trouve au dos de La danse de Zorba, en 1965. Cette jolie femme qui fait son entrée dans un night-club, c’est... Sophia Loren, non ?

Tout à fait. On avait fait cette chanson avec Maurice Pon. J’ai envoyé le disque à Sophia Loren qui m’a adressé un petit mot de ­remerciement... J’étais enthousiasmé par la beauté de cette femme. Sophia Loren, c’était quelque chose ! Elle a de la chance que je ne l’ai pas connue ! (rires)

Parlons de vos auteurs. Bernard Dimey et Boris Vian pour commencer. Est-ce qu’ils « fonctionnaient » pareillement ?

Non, mais par le talent, ils se rapprochaient. Ils avaient un talent fou. Bernard Dimey était un monsieur qui pouvait faire une conversation avec vous en vers... C’était un type qui avait une envolée poétique extraordinaire. À la mort de Dimey, sa femme a eu la gentillesse de m’amener un paquet de ses textes en me disant : « Il t’aimait tellement. C’est pour toi. » Et je puise là-dedans.

Sans toi et Les chemins de la nuit, deux chansons inédites de Dimey que vous avez enregistrées sur votre dernier album, viennent donc de là ?

Mais j’en ai plein encore ! Des trucs ­merveilleux. Dimey, c’est un parolier fabuleux. Non, lui, c’est plutôt un poète. Le parolier, c’était plutôt Boris Vian. Vian était une pointure, il avait tout compris. Une fois, il m’a écrit une chanson où il faisait rimer la fin de la phrase avec le milieu de la phrase suivante... C’était un génie, Boris Vian, un homme merveilleux ! On était en train discuter et brusquement il me ­lançait : « Et si on en faisait une chanson ? » Je lui disais : « Ah ouais ! » Et, crac, la chanson était finie ! En un seul jet...

C’était les chansons comiques ou les ­ « sérieuses » ?

Les deux ! Il avait un talent extraordinaire... J’avais trois paroliers : Boris Vian, Bernard Dimey et Bernard Michel. Ces trois hommes ont disparu et j’ai été vraiment orphelin des trois meilleurs paroliers français... Je me suis ­demandé comment j’allais faire... Je me suis mis à chercher et j’ai fini par trouver Michel Modo...

Michel Modo, du duo Grosso et Modo, l’un des Gendarmes de De Funès !

Personne n’imaginait qu’il écrivait aussi des textes de chansons... Vous saviez que c’était lui qui écrivait les gags de Louis de Funès dans les films ? C’est un type qui a un talent fou, un ­personnage formidable... et gentil, en plus. Il a trois enfants et il leur inventait des histoires. Pour mon prochain ­spectacle, je lui ai dit que je voulais raconter une histoire extraordinaire. Il m’a ­répondu : « Oh ! c’est mon truc ! » et il m’en a écrite une, ­formidable... C’est un type ­excessivement doué qui connaît bien la ­littérature ­française.

J’ai encore un autre auteur sur ce disque. Il habite Grasse et ne vient plus à Paris : Robert Nyel. C’est vraiment un poète. Dans les années 60, avec Gaby Verlor, il a écrit beaucoup de chansons à succès pour Gréco : Le p’tit bal perdu, Marions-les, Déshabillez-moi... Sur mon nouveau disque, il y a trois chansons de lui : ­Le voyage dans le bonheur, Tu es venue et Bormes-les-Mimosas.

Et puis il y a Keren Ann qui est merveilleuse. Elle, c’est l’avant-garde. Elle est très instruite, bien élevée, distinguée. C’est une fille ­formidable. J’ai la chance de l’avoir trouvée ! Regardez dans Ma chère et tendre, elle dit des choses inattendues : « Dans le sac et la cendre » ou « Mon cœur envisagé », on n’entend pas ça dans les chansons actuelles. Elle a de sacrées trouvailles...

Vous discutez avec elle du thème des chansons ?

Pas du tout. Je ne veux pas m’immiscer là-dedans, ce n’est pas mon métier. Moi, je suis musicien, je lui donne la mélodie et elle m’apporte le texte. Et puis, il n’y a rien à ­retoucher, c’est une professionnelle, cette fille ! Et si vous voyez comme elle est gentille... Essayez de l’interviewer, vous allez tomber sous le charme ! Une fille délicieuse ! Elle va très vite, elle pige, elle a tout compris.

J’ai vu, la chanson que vous avait écrite Michel Modo en 2000, est une « petite » mais très belle chanson où tout est dit en peu de mots. Cette simplicité, c’est ce qui fait les grandes chansons, les standards ?

À la sortie de « Chambre avec vue », il y a trois ans, à chaque fois que je passais quelque part, on ne me parlait que de la chanson de Modo ! Parce qu’il écrit et dit les choses simplement... Dans mon nouveau disque, il en a deux, et belles.

En parcourant votre discographie, je me suis rendu compte qu’en 1952, vous aviez mis en musique et enregistré deux poèmes d’André Maurois : Les oiseaux et les rêves (repris par Jacques Douai) et La mort passe...

Dans un livre d’André Maurois, j’avais ­découvert un poème sur lequel j’avais fait une musique. Et un jour, j’ai eu la chance de le ­rencontrer à Radio Luxembourg. C’était un ­monsieur assez distant, un peu snob sur les bords. Je lui ai dit : « Monsieur Maurois, je me suis permis de mettre une musique sur un de vos poèmes... » et je lui ai chanté la chanson. Il a apprécié et m’a dit : « Si vous voulez, je vais vous donner un poème que j’ai écrit à dix-sept ans. » Et c’était Les oiseaux et les rêves. Je l’ai enregistrée chez Philips, le 78 tours est sorti en 1952 mais ils ne l’ont jamais ressortie ! Dans les maisons de disques, ils ont des trésors qu’ils n’exploitent pas...

C’est un titre qui va bientôt « tomber » dans le domaine public et qui, dans quelque temps, figurera sur toutes les compiles de Salvador...

Ça, c’est embêtant, parce que le domaine public, on ne touche plus rien ! (rires)

Ça vous inquiète, ces histoires d’Internet, de téléchargement, de copies ?

Ça fait baisser les ventes, c’est évident. ­Écoutez, du temps de « Chambre avec vue », je vendais 40 000 albums par jour. Maintenant, trois ans plus tard, la grosse vente, c’est 22 000 par semaine. C’est pour vous dire que ça n’est pas de la rigolade, hein. C’est dangereux ce qui se passe... D’ailleurs, ils tirent tous la langue. Pourquoi croyez-vous qu’ils aient fait Star Academy ? Pour essayer de « booster » les ventes de disques.

Justement, qu’est-ce que vous pensez de Star Academy et de toutes ces émissions à mi-chemin entre le radio-crochet et la « télé-réalité » ?

C’est un concours d’amateurs... Écoutez, si vous les voyez encore dans dix ans, c’est qu’ils auront gagné. Vous savez, on ne fabrique pas un artiste en trois mois, ce n’est pas vrai. D’abord, pour faire l’artiste, il faut du talent... Bourvil et moi, on a mis douze ans pour « sortir ». On ­faisait tous les cabarets ensemble, cinq par soir ! Et on a mis douze ans ! Et là, en trois mois, grâce à la télévision, vous voulez « sortir » quelque chose ?... En plus, on ne leur explique pas ce que c’est que ce métier, on ne leur dit rien.

On leur donne apparemment quelques trucs : comment se tenir, comment bouger, comment regarder la caméra...

Mais il n’y a pas de trucs ! On ne leur apprend pas la diction, on ne leur apprend pas comment se servir d’un micro, on ne leur apprend pas à marcher. On leur apprend à danser, mais ça n’a rien à voir... Si vous chantez, vous chantez, si vous dansez, vous dansez ! Mais chanter en ­dansant en même temps, ce n’est pas possible. La preuve : vous connaissez tous ces grands films musicaux américains. Je me souviens que les gens disaient avec dédain : ah, mais c’est du play-back ! Je dis : vous allez voir un film de Fred Astaire, c’était du play-back, même les ­claquettes ! Il ne pouvait pas chanter et danser en même temps. Il y en a des trucs dans ce métier, mais on ne peut pas danser et chanter en même temps !

Je vous assure : pour faire ce dernier disque, j’ai été au moins un an et demi dans mon studio à apprendre à me servir d’un micro. Un an et demi ! Et j’ai travaillé le souffle, vous ne pouvez pas savoir le boulot que ça représente, c’est gigantesque ! Mais les gens ne le savent pas. Il n’y a qu’une seule chose qui paye dans ce métier, c’est le travail. Il faut travailler sa voix, son ­souffle. Je me souviens que Maurice Chevalier était venu me voir et il m’avait donné trois conseils. Ce monsieur m’avait donné la clef de ce métier...

C’était quoi, ces trois conseils ?

Ah, ça, je ne peux pas vous le dire, je ne vais quand même pas les donner à tout le monde comme ça, tu charries, toi ! (rires)

Vous venez de rappeler que vous avez mis douze ans à faire les cabarets avant de « sortir », comme vous dites. On peut penser que la télévision éviterait un peu ces douze années de travail, racourcirait un peu les délais...

Je vais vous expliquer une chose. Pour moi, la télévision est une fin. Devant l’écran, il y a des millions de personnes, et devant ces millions de personnes, on ne doit faire venir que des artistes qui connaissent leur métier. Alors que, ­justement, on fait l’inverse : devant des millions de personnes, on fait venir des gens qui ne savent rien de ce métier. Quand je faisais les « Salves d’Or », le public qui regardait le show s’amusait comme un fou, les téléspectateurs riaient. Maintenant, c’est dans les émissions qu’ils rigolent; ils croient qu’en s’amusant entre eux, ils vont faire rire le public. Mais pas du tout ! Quand je regarde ce genre d’émissions, je me demande ce qui se passe et pourquoi je ne rigole pas. C’est parce qu’il n’y a rien ! Ce métier a changé parce que les gens de la télévision ne sont plus des professionnels.

Quand je faisais un « Salves d’Or » pour les fêtes de fin d’années, on travaillait pendant huit mois pour engranger le sketche qui amenait la chanson, la chanson qui amenait l’invité, l’invité qui en présentait un autre. Tout était imbriqué. Je travaillais pendant huit mois et j’avais un mois pour réaliser ce show. Maintenant, on vous donne à peine deux jours !

Je suis allé faire un show de fin d’année. Je me suis habillé, maquillé, j’ai pris ma guitare. « Monsieur Salvador, c’est à vous ! ». On m’a assis sur une chaise, il y avait un monsieur avec un papier, tous les invités étaient assis. Un show à la télévision, aujourd’hui, ça se résume à trois mots : question, réponse, chanson et au revoir. Vous ne pouvez pas distraire un public avec ça ! Et en plus, les questions... des conneries, parce qu’ils ne savent pas quoi vous poser comme questions ! Rien n’est préparé. Mais c’est pour gagner des sous, vous comprenez. C’est effrayant.

Ces fameuses « Salves d’or », elles vous appartiennent. Pourquoi ne sortent-elles pas en DVD aujourd’hui ?

Eh, mais j’ai essayé ! Le problème, c’est que tout le monde veut des sous : les réalisateurs, les techniciens, les danseuses... Ils ont pourtant eu un cachet à l’époque. Maintenant, tout le monde est à l’affût : « Si vous faites un DVD, je veux ma part ! » Ce qui fait que si vous faites votre compte, il ne reste plus rien au producteur. Dans ce cas, le DVD, je m’en fous !

C’est dommage...

Je sais, les gens en meurent d’envie... Tous les ans, quand les fêtes approchent, les gens me disent : « Vous faites un show cette année ? » Eh non, monsieur, ce n’est pas possible !

À un moment de votre carrière, vous avez fait pas mal de pastiches, de ­détournements de chansons connues, je pense à Gondolier, Bon voyage... Est-ce qu’on vous imposait ces chansons et votre réponse, c’était de les parodier ou de les détourner ?

Non, c’était mon choix et je me régalais. Vous savez, j’ai fait trois carrières : j’ai d’abord chanté pour les enfants, j’ai fait du commercial et du comique et maintenant je fais le crooner. Je suis le seul à avoir fait trois carrières en France ! (rires)

Le comique et le commercial, c’est la même chose à vos yeux ?

Oui, c’était la soupe, fallait manger.

Bon, mais ce n’était pas de la soupe, quand même, puisque la plupart étaient bien faites...

Je ne travaillais qu’avec de bons musiciens et je faisais les choses sérieusement. Mais c’était quand même des chansons pour gagner des sous. Je n’en rougis pas puisque j’ai bien mangé, mais je dois dire que ce n’était pas ma tasse de thé. Je préfère ce que je fais maintenant.

À côté de ce qu’on entend aujourd’hui, Zorro est arrivé, ce n’est pas rien ! Il y a de l’esprit tout de même, ça balance... Ou Bon voyage, au-delà de la parodie, c’est une chanson émouvante...

Zorro, je ne l’aimais pas du tout ! Bon voyage, j’avais fait un très bon numéro là-dessus.

Et Veunise !... C’était une réponse à Aznavour et à son Que c’est triste Venise qui avait cartonné l’année précédente ? Ou à Capri, c’est fini d’Hervé Vilard ?

Pas du tout, ça n’a rien à voir. Veunise..., c’est le connard qui est marié avec une femme qui veut voir Venise. Il emmène sa femme à Venise et lui, il ne voit rien, c’est vous dire la connerie du mec ! Alors, il lui balance : « Qu’est-ce qu’on est allé faire à Veunise ? Y’a de l’eau dans les rues... » Enfin, il n’a rien compris, le mec ! Moi, je trouve ça énorme ! Et je me souviens avoir eu une critique d’un type qui disait : qu’est-ce que c’est que cette chanson ? Il n’avait pas compris. C’est terrible, ça ! C’est Maurize Tézé qui avait écrit le texte. Et je trouvais le personnage de la chanson tellement con, c’est merveilleux ce type qui ne voit pas Venise alors qu’il y est !

Pendant quelques années, vous êtes devenu producteur de jeunes artistes sur vos labels Salvador puis Rigolo. En plus de vous-même, vous avez produit et ­enregistré Tiny Yong, Audrey Arno, Jacky Moulière, les Bretell’s... Chronologi­quement, vous êtes le premier artiste français à avoir créé son label, avant Mouloudji et Guy Béart...

Je l’ai fait parce que j’étais dégoûté des ­maisons de disques. Je me suis dit : putain ! je vais quand même arriver à faire ce que je veux...

Chez Philips ou Barclay, on ne vous ­laissait pas faire ce que vous vouliez ?

Ah non ! La phrase que j’ai le plus entendue dans ces maisons de disques, c’était : « Écoute-moi, écoute-moi... » Moi, je ne comprends pas qu’un type dans un bureau puisse dire à un ­artiste : « Faites ci ou faites ça », parce que ce n’est pas lui qui a le contact avec le public. Donner des conseils à un artiste, c’est lui couper les ailes. Dans ce métier, il n’y a rien de plus con qu’un directeur artistique. Et en plus, il n’y a pas qu’eux ! (rires)

Chez Barclay, quand Boris Vian y ­travaillait, vous n’étiez pas plus libre ?

Non... Ce n’est pas une belle période de ma vie, ça.

Et la période où vous avez produit des artistes ?

J’en étais tellement dégoûté parce qu’ils ne m’écoutaient pas. Prenez Jacky Moulière. Il avait une chanson assez difficile et devait faire une télé. Je lui ai dit : « Là, je vais t’expliquer ce qu’il faut faire. Il ne faut pas ouvrir les bras comme ça, parce que ça va être coupé à l’écran... » Car sur scène, on travaille de gauche à droite et de droite à gauche, mais à la télé, on le fait de face et en profondeur... J’explique tout ça au petit : « À un moment de la chanson, il faut que tu te retournes comme ça... » Au bout d’un moment, il me répond : « Monsieur Salvador, vous n’êtes pas dans le coup... »« Ah bon ? Eh ben, vas-y, mon vieux ! » Il y est allé et il a pris un bide noir ! Je lui ai dit : « Tu ne m’as pas écouté, c’est bien fait pour toi ! » En plus, j’avais toute sa famille sur le dos : le père, la mère, l’oncle, le frère, la sœur, la tante... Tous me harcelaient au téléphone : « Alors, vous ne faites rien pour lui ? » alors que « mes » artistes étaient bien placés à Europe 1... Un beau jour, j’en ai eu assez, je les ai tous fait venir dans mon bureau et je leur ai dit : « Messieurs-dames, je suis très mauvais, vous êtes des gens formidables. Alors, voilà vos contrats et on on reste là ! » J’étais écœuré, quoi ! Quand toute la famille d’un artiste vous harcèle, vous vous rendez compte du nombre d’appels que vous recevez ? « Dites donc, vous ne faites rien pour mon petit ? » Je leur répondais : « Votre petit, je l’ai engagé, c’est déjà beau ! En plus, il fait des disques, il passe à la radio, il fait des télés et vous n’êtes pas contents ? »... Ces gens sont épouvantables. Car à chaque fois qu’un petit con fait une mélodie, le père ou la mère crient au génie ! Mais... c’est un métier ! On ne s’improvise pas artiste. Je leur souhaite bien du plaisir à TF1 dans leurs trucs...

Jacky Moulière avait écrit et enregistré La romance sur votre label Salvador en 1963. Deux ans plus tard, Christophe enregistrait Aline avec le succès que l’on sait... Mais il y a eu procès pour plagiat, un procès à rebondissement qui a duré de longues années... Vous pouvez nous ­expliquez toute l’histoire ?

On a gagné le procès... puis on l’a perdu. Vous savez ce qui est arrivé au petit ? Moulière avait gagné cent millions anciens. Du coup, il a pris cet argent et il est parti au Canada où il a fait un disque qui lui a coûté exactement cent millions ! Seulement, voilà : à son retour du Canada, on avait perdu le procès ! Il fallait rembourser cette somme et il n’avait plus le rond... Depuis, le petit est mort. Enfin, cette histoire, c’est pas joli...

Tiny Yong a un peu marché, non ?

Elle ne connaissait pas la mesure ! Quand vous faites ce métier et que vous ne connaissez pas la mesure, vous êtes mal parti... Enfin, cette époque, finalement, je m’en fous ! (rires)

Comment avez-vous vécu l’arrivée du twist et des yéyés ?

J’en ai fait ! Moi, je suivais aussi pour ne pas disparaître. J’ai toujours été dans l’actualité !

J’m’en fous twist, Le twist de l’enrhumé, Le twist S.N.C.F., Papa Liszt twist...

Oui, et ça marchait, ça faisait des tubes ! Mais, enfin, je n’en suis pas très fier.

À propos des nombreuses adaptations que vous avez enregistrées, vous vous teniez au courant de tout ce qui sortait en Angleterre ou aux États-Unis ?

Non, j’avais des éditeurs qui m’appelaient. Mais je n’étais pas très fier de ça parce que je suis compositeur et être obligé de faire les ­chansons des autres, ça ne m’intéressait pas beaucoup. Maintenant, je me régale puisque je peux composer les chansons que je chante.

Il y a néanmoins une adaptation qui est très chouette, c’est J’étais une bonne chanson (I was a good song), où vous ­faisiez toutes les voix : Armstrong, le rocker, le crooner...

Ah oui, c’était effectivement une bien belle chanson, écrite par deux Anglais.

À propos de vos deux paroliers, Bernard Michel et Maurice Pon, est-ce qu’ils avaient chacun un style, un univers où est-ce qu’ils étaient plutôt ­interchangeables ?

Bernard Michel m’a fait presque tous mes tubes : Zorro est arrivé, Quand faut y aller, faut y aller, plein de succès. Maurice Pon, lui, c’était plutôt les chansons pour enfants : Une chanson douce, Petit Indien, L’abeille et le papillon, Le travail c’est la santé... Bernard Michel, on lui donnait une musique, il faisait son texte et il n’y avait plus rien à toucher.

Vous avez travaillé ponctuellellement avec Jean Dréjac...

J’ai travaillé beaucoup avec lui. Dréjac, c’est un professionnel, un grand. J’ai réenregistré sa chanson Quand un artiste et je voulais la chanter pour lui au Palais des Congrès... Mais je la ­chanterai pour son fils.

Vous avez également eu des ­collaborations ponctuelles avec Georges Moustaki : Il n’y a plus d’amandes en 1956 et C’est celle-là que j’aime en 1961.

Oui, et j’aurais voulu en faire d’autres avec lui mais il est toujours à droite et à gauche... C’est un type délicieux, un grand parolier, mais... un peu fainéant, je crois ! (rires)

On disait ça de vous, aussi ! Henri Salvador joue aux boules toute la­ ­ journée !

Non, c’est moi qui me suis fait cette réputation pour qu’on ne m’embête pas !

Et ça a marché ?

Oui, je me suis bien planqué ! Mais on ­s’aperçoit maintenant que j’étais un sacré ­travailleur ! (rires) Je suis le seul artiste qui a arrêté pendant vingt-deux ans pour jouer aux boules. Je suis un enthousiaste : quand quelque chose me plaît, je le fais et je laisse tout tomber.

Dans la liste des collaborations ­épisodiques, il y a aussi Claude Nougaro : Les anges, une chanson qu’il a enregistré en 1958 sur son premier album que vous aviez préfacé...

Et beaucoup plus tard, on a fait ensemble Des goûts et des couleurs.

Serge Gainsbourg aussi : Il n’y a plus d’abonné au numéro que vous avez demandé, qui a été enregistrée par Isabelle Aubret.

Oui. J’en avais aussi écrit une pour les Compagnons de la Chanson mais ils ­voulaient tellement être à la mode qu’ils ont changé le rythme de cette rav