Interview de Pierre Barouh : « Pendant 25 ans, j’ai fait le trottoir pour les multinationales... »

Quel est le tout premier disque sorti sous le label Saravah ?

La musique du film de Lelouch, 13 jours en France. Tout de suite après, en même temps que celui de Brigitte, il y a eu un disque brésilien, le Trio Camara, et un disque fantastique que l’on ressort en compact – il fallait être fou pour faire ça –, un disque de jazz avec les quatre pianistes extraordinaires que sont René Urtreger, Maurice Vander, Michel Graillier et Georges Arvanitas.

Combien avez-vous produit de disques ?

Je n’ai pas fait le compte mais il doit y en avoir 250. Mais en 25 ans, ce n’est pas énorme ! Ce qui est intéressant, c’est qu’en fait, les disques du catalogue Saravah se vendent comme du classique. Je prends l’exemple de David Mc Neil, qui cartonne actuellement chez Virgin. David a fait trois disques Saravah et ensuite trois autres chez RCA. Quand on est distribué par RCA ou par n’importe quelle grosse boîte de distribution, on vous dit : « Vous n'en vendez que 500 ou 600 par an, il faut les envoyer au pilon parce que ça vous coûte plus cher de les garder au catalogue. » Et moi, je me suis toujours refusé à ça. Alors, c’était des bagarres, des lettres recommandées, etc... Parce que j'estime que s’il y a 300 personnes dans l’année qui achètent son disque, c’est important pour ces 300 personnes et pour l’artiste. Et finalement, ce qui était a priori un geste noble et désintéressé devient un geste commercial parce que notre fond de catalogue existe et se vend comme du classique. Mais c’est vrai qu’on s’est comportés au panache. On a vécu la création comme des seigneurs... Maurane, je l’ai rencontrée quand elle avait 17 ou 18 ans et pendant dix ans, on m’a dit : « Elle est grosse, vulgaire, ça ne marchera jamais. » Et puis les multinationales en ont fait une star. En fait, moi, j’ai fait le trottoir pour le multinationales pendant 25 ans !... Après, c’est normal, les gens se barrent. Mais maintenant j’espère que ça va changer, parce qu’avec ADDA, on a une vraie distribution, donc les gens qui sont avec nous sont contents.

Est-ce qu’il y a des artistes que vous auriez aimé avoir chez Saravah, et qui étaient ailleurs ?

Oui. Très peu, mais il y en a quelques uns.

Moustaki, par exemple ?

Non. J’aime bien Moustaki mais pour moi, il ne véhicule pas une obsession d’auteur comme Léotard ou Mc Neil ou Higelin. C’est un mec qui fait de belles chansons et j’ai beaucoup de respect et d’amitié pour lui, mais je n'aurais pas insisté pour l'avoir. Qui aurais-je aimé ? Cabrel ! Je trouve qu’il y a une vraie grande pureté dans tout son travail. Mais le dernier qui m’ait fusillé, c’est Richard Desjardins. Autrement, il n’y en a pas énormément. J’aime bien Souchon, je trouve que c’est une belle écriture aussi. Il y a des mecs qui me plaisent bien dans leur démarche, aussi, c’est la Mano Negra. Je les aime bien parce que trouve que dans l’esprit, ils sont proches de Saravah, c’est la même famille.

Est-ce que l’expérience de Saravah pourrait être tentée aujourd’hui ? Dans le contexte économique actuel ?

Elle ne pouvait pas l’être il y a 26 ans non plus ! Il y a toujours des gens qui font des choses intéressantes. Patrick Tandin, par exemple, qui a fait ce disque sur le musette, Paris Musette, un beau disque. Il y a des exemples de producteurs indépendants, il y a eu l’Escargot, il y a eu d’autres labels, mais il n’y a rien qui ressemble à Saravah, pas plus il y a 25 ans qu’aujourd’hui.

Vous avez des bandes inédites ?

Il y en a. Et justement, là, je vais sortir un coffret pour les 24 ans de Saravah. J’ai ramené plein de bandes. Déjà pour les 10 ans, j’avais mis des inédits et là, je vais en retrouver certains, je vais fouiner dans les archives pour qu’il y ait ne serait-ce qu’un ou deux ou trois inédits.

Et l’inédit de Caussimon ?

Non, là, c’est Paulette Caussimon qui m’a appris qu’il y avait un très bel enregistrement qui avait été fait à l’Olympia en 1974. On a donc demandé l’autorisation à Europe 1 parce que c’était un Musicorama et on l'a sorti en compact.

Et dans les nouveautés ?

Le présent, c’est le petit disque, « Noël », qui vient de sortir et que j’aime vraiment bien. Il va y avoir un cadeau, un clip magnifique qui fait vivre au moins une centaine de photos de Robert Doisneau. On va sortir les 24 ans de Saravah. Un disque très important aussi : Le Kabaret de la dernière chance, avec les vingt et une chansons des quatre pièces écrites avec Oscar Castro et Anita Vallejo. Egalement prévu : un disque magnifique de chants polyphoniques corses enregistrés dans une chapelle à Calvi. C’est à pleurer tellement c’est beau et magnifique. Et le nouveau Leprest avec Richard Galliano.

Quels sont les disques Saravah dont vous êtes le plus fier ?

En fait, s’il y a un individu qui justifie les 25 ans de Saravah, c’est bien Jean-Roger Caussimon. Tous les autres, Mc Neil, Higelin ou Fontaine, ils auraient fait leur parcours sans moi. Peut-être un peut différemment, au nom de cette liberté que j’imposais, finalement ! Saravah, ce n’est pas une maison de disques, ce n’est vraiment qu’une aventure ! C’est une petite flamme qui est dans ma tête à moi et si un jour je souffle dessus et qu’elle s’éteint naturellement, Saravah n’existera plus. C’est quelque chose qui est impalpable. Vous ne pouvez pas imaginer les témoignages que j’ai eus ! Au Japon, c’est hallucinant. Il y a des gens qui viennent me voir et qui me parlent de Saravah les larmes aux yeux. Des mecs qui viennent me dire : « J’étais étudiant, j’ai économisé, je me suis payé le voyage à Paris pour acheter Ça va, ça vient et un disque de Brigitte Fontaine. » Imaginez qu’un disque un peu maudit en France s’est vendu au Japon à plus de 400 000 exemplaires ! C’est la plus grosse vente d’un disque français. Si on additionne toute la chanson française : Brassens, Trenet, Mireille Mathieu et tout ça, à eux tous, ils n’ont pas vendu ce qu’a vendu Brigitte Fontaine qui est en train de tourner en rond dans sa parano ici et qui a été méprisée par tout le monde.

Comment vous expliquez-vous ça ?

C’est parce que les mecs l’ont vraiment écoutée ! C’est un disque énorme ! Un Japonais est venu ici – il vend des tableaux – et nous a chanté J’ai 26 ans de Brigitte Fontaine, qui est une chanson monumentale et que je défie qui que ce soit de connaître ici. Quand on vient me parler de francophonie, quand j’entends les discours, la dialectique gouvernementale, j'ai envie de rigoler. Là, j’affirme que j’ai fait plus, tout seul pour la francophonie que tous ces gens avec leurs discours. Quand je suis invité dans des réunions de la francophonie où sont dépensés des milliards, je vois des mecs qui parlent et j’ai l’impression d’être devant un aquarium. Ils font des bulles... Mais moi, je n’ai pas théorisé l’histoire, je l’ai vécue et je l’ai faite. Et Léotard...! Le disque de Léotard, c’est énorme ! Imaginez Artaud ou Baudelaire qui chanteraient avec la charge émotionnelle de Billie Holiday. Il faut écouter ce disque ! C’est énorme, énorme, énorme ! Il y a une chanson là-dedans qui a donné son titre au disque : À l’amour comme à la guerre, qui est un truc monumental ! Ça ne passera pas en radio, mais ça risque d’avoir le même destin, dans quinze ou vingt ans, je ne sais pas, que Comme à la radio de Brigitte Fontaine.

Je me souviens qu’à une certaine époque Saravah avait une image un peu sulfureuse...

C’était quelque chose de nouveau qui se créait au jour le jour, d’un peu expérimental.

Mais ça n’a pas changé. Et c’est une chose plutôt gratifiante. Le disque d'Armadillo, on commence à le distribuer dans le Languedoc-Roussillon et je me suis rendu compte avec ravissement que Saravah servait vraiment de sésame. Ils ont aimé le disque en soi, mais aussi parce que c'est un disque Saravah.

Est ce que vous pensez que cet esprit de subversion de Saravah a laissé des traces ? Vous pensez avoir fait des enfants ?

Oui. Je le sais, j’en suis sûr et j’en ai la confirmation très souvent.

Saravah, ça veut dire salut, en brésilien ?

Oui, ça veut dire bénédiction, c’est un mot très large, très généreux. Mais on a l’impression que c’est des centaines, des milliers de rivières souterraines qui émergent comme ça. Une nuit, à trois heures du matin, je reçois un appel de Bombay, c’est Nana Vasconcelos qui m’appelle ou Chic Streetman... Et ça c’est une rivière souterraine qui tout d’un coup, un jour ou l’autre, émerge. C’est une aventure vraiment marrante, quoi !

Jacques Higelin...

Avec Higelin, on ne s’est jamais coupés d’une complicité, d’une amitié. Ce n’est pas dans la philosophie de Saravah de mettre un contrat sous le nez d'un artiste en lui disant : je m’excuse, tu as un contrat et tu restes encore trois ans. Il y avait des contrats, mais c’était plus pour protéger l’auteur, pour dire : je dois te faire un disque tous les ans. Mais si un mec veut se tirer, il se tire. Donc, Higelin se retrouve chez Pathé Marconi, ça marche, les années s’écoulent. Un jour, j’écoute des bandes qui traînaient dans le studio et je me dis : merde, il y a vraiment de belles chansons. J’étais embêté parce que je ne voulais pas que Jacques ait l’impression que c’était un geste opportuniste de ma part, que je profitais de son succès pour ressortir quelque chose. Je suis allé le trouver, on en a parlé, je lui ai dit que j’étais emmerdé et que je ne savais pas quoi faire. Sur ce, je pars deux ou trois mois au Québec. C'était en 1980. Quand je suis rentré, Higelin s’était installé au studio, tout seul, avec Daniel Vallancien, il avait repris les bandes, et il m’a dit : « Tiens, voilà ! » Ça a été remixé, évidemment, parce que les bandes n’avaient pas été mixées du tout. A l’époque, tous les premiers Higelin, Fontaine, c'étaient des disques d’anthologie enregistrés sur des deux ou quatre pistes... Les inédits d’Higelin, c’est un cadeau qu’il m’a fait. Ce sont des petites histoires comme ça qui sont réconfortantes.

Jean-Roger Caussimon...

Jean-Roger fait partie des gens dont je me suis nourri, quand j’avais 15 ou 16 ans, à travers des chansons comme Comme à Ostende ou Le temps du tango. Comme je me suis nourri de Mac Orlan, de Trenet, de Prévert, de Jean Vigo... Les années passaient et j’étais complètement révolté du fait qu’on attribuait toujours ses chansons à Léo Ferré. Et un jour, en discutant avec José Artur, je lui ai parlé de Caussimon qui faisait du théâtre à cette époque – c’était un très bon acteur. Et José m’apprend que Jean-Roger Caussimon, étudiant bordelais, quand il a débarqué à Paris, chantait au Lapin Agile. J’ai donc été le trouver, rue Damrémont dans le 18ème, alors que Saravah existait déjà depuis quelques temps. Je lui dis : « Monsieur Caussimon, j’aimerais vous produire un disque. » Il avait 52 ans. Et il me répond : « Mais cher monsieur Barouh, vous n’y pensez pas ! Vous allez perdre tout votre argent. » Et j’ai senti, dans le ton, qu’il le souhaitait depuis 30 ans et qu’il avait été trop pudique pour le provoquer lui-même. Et là, je suis heureux, parce qu’à l’époque où je l’ai rencontré, Jean-Roger avait un petit parfum d’amertume. Il ne serait jamais devenu amer parce que ce n’est pas dans sa nature, mais ça a quand même changé les quinze dernières années de sa vie. On est restés fidèles, il n’a jamais quitté Saravah. Il a fait le Théâtre de la Ville, et il est parti avec sa femme Paulette, son chien Boubou et sa roulotte, sur les routes pour chanter. Je pense que si je n’avais pas été le trouver, il n’aurait jamais fait de disque. Donc ça, j’en suis vraiment heureux et fier. Le plus fou, c’est que la dernière fois que j’ai vu Jean-Roger, c’était quelques heures avant sa mort dans un hôpital à côté de la gare d’Austerlitz. Ce type qui allait mourir me dit : « J’ai un problème : j’écoute la radio, j’écoute les chansons, et je ne sais plus comment écrire... » On a eu une conversation sur l’écriture d’une grande fraîcheur... C’est la dernière que j’ai eue avec lui.

Propos recueillis par Raoul Bellaïche

le 14 janvier 1992 à Paris

• Interview parue dans Je chante ! n° 8 (épuisé).

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