Printemps 68, Vanina, rappelle-toi... : entretien avec Vanina Michel

« Secrètement, j’attendais ce moment... », avoue Vanina Michel, rencontrée au printemps dernier au Café de la Danse, le soir où Dominique Grange présentait son nouveau disque. « Il est arrivé pile à une période de ma vie où j’avais besoin de me libérer vis à vis de ma famille et de ce qu’on attendait de moi dans la société d’où je venais... Mai 68 m’a aidée à me libérer puisque j’ai découvert des jeunes qui, comme moi, avaient envie de tracer leur route eux-mêmes... Mon avenir était balisé, j’allais devenir médecin, épouser quelqu’un du même milieu... Et Mai 68 a tout changé dans ma vie. J’avais quitté l’Alsace et je me reconnaissais dans ce mouvement... »

Spontanément, qu’évoque pour toi Mai 68 ?

Le pouvoir à l’imagination ! Les utopies, tout ça... Pour moi, c’est surtout la parole et le souvenir d’échanges jour et nuit pendant tout le temps qu’a duré Mai 68.

Que pensais-tu sur le moment ?

On pensait encore au slogan Liberté-Égalité-Fraternité... Les étudiants en 68 étaient quand même des enfants de la bourgeoisie, des privilégiés... C’était la première fois qu’un mouvement de grande ampleur n’émanait pas du Parti communiste. Les communistes étaient contre nous au départ et ils ont pris le train en marche... On était trotskistes, maoïstes, un peu « idiots » aussi, avec notre Petit Livre Rouge, mais on ne savait pas ce qui se passait en Chine, on était surtout anti-staliniens...

Il y avait aussi une forme de romantisme... Nous ne voulions pas suivre le rêve américain mais refaire le monde autrement. Nous pensions que c’était encore possible et qu’on allait pouvoir faire passer ce message à tout le monde...

Des souvenirs de la rue ?

À l’époque, je suivais des cours d’art dramatique. Un soir où je me rendais à l’Odéon pour voir le théâtre Nô japonais – une référence à ce moment-là –, j’ai vu des gens courir et des flics qui leur tapaient dessus... Cachée sous une porte cochère, j’ai vu des gens tomber devant moi. Ce soir-là, je n’ai pas réussi à aller à l’Odéon, je me suis dit que le théâtre était dans la rue... J’ai suivi les jeunes et je me suis retrouvée dans les facs à essayer de comprendre ce qui se passait... Après, tout est allé très vite et je ne suis plus rentrée chez moi pendant trois semaines ! Mes parents, en Alsace, voyaient juste les images que passait l’ORTF, les policiers et leurs matraques, les voitures brûlées... et ils se demandaient où j’étais ! J’étais partout ! À la fac de Médecine, aux Beaux-Arts, à l’Odéon, à la Sorbonne... J’étais complètement fascinée par ces événements... Nous avons aussi tenu des crêches dans les facs, on s’organisait dans des collectifs pour se faire la bouffe et dormir, tout en parlant et en refaisant le monde...

Les gens se parlaient...

C’était quand même une révolution de bonheur, le bonheur pour tous. Il y a eu quelques morts, mais les souvenirs qu’on en a, ce sont les fleurs, la liberté, le bonheur...

En Mai 68, quand tout fut « fini », quel a été ton état d’esprit ?

Pour moi, ce n’était pas fini, puisque je suis allée à Avignon l’été 68. La cour du Palais des Papes ayant été occupée, Jean Vilar a ouvert ses portes à un débat national, alors qu’en 2003, face à la grève des intermittents dans cette même cour à Avignon, les artistes ont simplement annulé leurs spectacles et repris le train pour Paris !

​​Mai 68 était un peu le prolongement du « rêve hippie » ?

Certainement. Juste après, je suis allée aux États-Unis faire une tournée des universités américaines – en grève une fois sur deux – avec une représentation de Molière. Du coup, j’ai fait mon Easy Rider en vrai, de San Francisco à La Nouvelle Orléans, découvrant une jeunesse américaine complètement révoltée contre la guerre du Vietnam, et qui refusait de la faire... Aujourd’hui, je me pose la question : existe-t-elle encore cette jeunesse ? Ou bien est-ce tout simplement les médias qui n’en parlent pas ? Il n’y a aucune raison que la jeunesse américaine d’aujourd’hui ne s’exprime pas par rapport à la guerre en Irak et à tout le reste... De retour en France, je me suis retrouvée à jouer dans Hair en 1969 et à chanter ces fameux slogans : Peace, Love, Freedom, Happiness...

En 1969, à la télévision, Vanina Michel chante Dans la vallée de Katmandou,

une chanson de Raymond Jeannot et Michel Berger.

En 68, est-ce que tu pensais déjà à ta carrière de chanteuse ?

Non, j’étais plus dans le théâtre. En fait, j’ai été engagée dans Hair en venant... engueuler le metteur en scène Bertrand Castelli ! En France, on racontait n’importe quoi à propos de cette pièce, on disait que des gens jouaient nus sur scène, mais personne ne racontait ce qu’elle avait de révolutionnaire : le refus d’une jeunesse de cautionner le rêve américain et la guerre du Vietnam. Personne ne parlait de ça, toute la pub de Hair a été axée sur le fait que des acteurs jouaient nus...

Je suis arrivée au théâtre de la Porte Saint-Martin le poing levé en disant : « Pourquoi n’écrivez-vous que des conneries dans les journaux ? Pourquoi ne parlez-vous pas de Mai 68 et de la lutte des classes ? Nous, on ne connaît pas les hippies en France... » J’ai sorti tout mon baratin de gauchiste... Et je vois Castelli qui me regarde et s’écrie : « Ça y est, j’ai trouvé ma Shirley ! » C’était le principal rôle féminin. Voilà comment j’ai été engagée dans Hair... Je représentais, au premier degré, la petite bourgeoise qui fait sa révolution !

Le casting français a été fait uniquement avec des gens qui étaient en marge du système. Les seuls professionnels étaient Julien Clerc et Ronnie Bird, qui cassait son image de rocker en jouant dans Hair... Castelli leur avait dit : faites de ce théâtre votre maison, soyez beaux, soyez vous-mêmes... Ce qu’on n’avait pas en professionnalisme, on l’a eu en « tchatche » et ça a été le secret de la réussite de la pièce. C’est la première comédie musicale américaine qui a marché en France. Même West Side Story n’avait pas eu un tel succès. À New York, à Londres, et ailleurs, le producteur a fait le même choix de casting. Pour la première fois, on voyait une tribu de jeunes qui jouaient tous les rôles.

Nous n’étions pas des danseurs professionnels et nous avons dû apprendre à travailler avec le corps, en musique. On s’est libéré, c’était une espèce de chorégraphie collective géniale...

Hair a duré combien de temps ?

Quatre ans, mais moi, j’y ai participé pendant deux ans. Je m’étais fixé une limite, ne voulant pas devenir fonctionnaire de la Porte Saint-Martin... J’y suis rentrée le 1er mai 1969 et j’en suis sortie le 1er mai 1971. La pièce a continué et il y a eu une tournée, que je n’ai pas faite, à travers la France.

Tu y étais en même temps que Julien Clerc puis Gérard Lenorman ?

Les deux. Bien que n’étant pas spécialement engagé, Julien avait la voix et le look romantique du personnage. Il était formidable et complètement crédible. Je partageais sa loge.

Les scènes de nu, qui ont fait scandale, ne duraient en réalité que quelques instants ?

C’était principalement la scène où le personnage qui joue le déserteur chante « Pourquoi je vis, pourquoi je meurs ? ». À ce moment-là, nous disparaissions tous sous une toile de parachute gigantestque et les éclairages simulaient la mer. On se déshabillait sous cette toile qui bougeait comme des vagues et on en sortait à la fin, immobiles et nus, en chantant en chœur les slogans de l’époque, juste éclairés par les gyrophares d’une voiture de police... Ça durait à peine vingt ou trente secondes. Puis des flics géants en carton descendaient des cintres et... noir, entracte !

Il y avait d’autres scènes où l’on enlevait notre T-shirt tout en chantant... C’était en 1969, à l’époque où il n’était pas courant que des filles « enlèvent le haut » sur les plages... Mais il n’y avait rien de vulgaire. Ça voulait dire : on naît nu, on meurt nu.

Ce qui dérangeait les gens à l’époque, c’était surtout le côté anti-clérical de la pièce. Il ne faut pas oublier que l’Armée du Salut est venue interrompre le spectacle. Les spectacteurs se demandaient si ce n’était pas des comédiens déguisés puisque nous-mêmes, à un moment de la pièce, nous nous déguisions en flics venus interrompre le spectacle... À l’époque, c’était génial d’être payé pour continuer à faire la révolution ! On venait nous voir, nous étions invités partout, Hair était devenue une référence.

Tu ne figures pas sur l’album de la version française ?

La chanson principale que je chantais, Easy to be hard (Facile d’être dur) ne figure pas sur la version française parce que j’étais arrivée en retard à l’enregistrement... Le plus étonnant est que le 33 tours de la version française de Hair, sorti en 1969 chez Philips, n’a jamais été réédité en CD ! On se demande pourquoi !

Hair n’a pas été filmé ?

Non, les journalistes venaient faire des reportages, les télévisions venaient filmer des extraits, souvent toujours les mêmes (le final avec Laissons entrer le soleil), mais il n’y a pas eu de captation entière du spectacle. Quand Julien Clerc passe à la télévision, je revois toujours les mêmes extraits en noir et blanc...

Propos recueillis par Raoul Bellaïche

le 14 avril 2008.

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