• Raoul Bellaïche

Bon anniversaire, monsieur Vigneault !


Gilles Vigneault, 81 ans, s’était produit à l’Olympia pour une soirée unique, le 26 octobre 2009. Nous l’avions rencontré au mois de juin, au moment de la promo de son nouvel album, « Arriver chez soi ». Au cours de cette « entrevue », Vigneault parle de ses nouvelles chansons, de ses « maîtres à écrire » (« Béart, il ne faut surtout pas oublier Béart ! »), mais aussi d’histoire et d’écologie à coups d’aphorismes bien sentis : « Si on ne s’intéresse pas à la nature, on s’enferme dans une tour d’ivoire », « Ce qui est bon pour la planète sera bon aussi pour l’humanité »...

Cette interview avait été publiée dans le numéro 5 de JE CHANTE MAGAZINE, spécial Boris Vian, aujourd'hui épuisé (et probablement réédité l'année prochaine). Nous la mettons intégralement en ligne à l'occasion des 91 ans de cette légende de la chanson québécoise !

Chemin faisant, le titre d’une des chansons de l’album, est aussi le titre de votre spectacle actuel... Chemin faisant est une chanson que j’ai écrite il y a quatre ou cinq ans. Je ne procède jamais comme d’aucuns qui s’enferment pendant trois ou six mois pour faire un album. Quand j’ai une douzaine de chansons qui peuvent faire un album, je le fais. Je choisis des chansons qui ne se contredisent pas trop, ou bien au contraire qui se contredisent violemment pour jouer sur les contrastes, mais dans tous les cas, ce sont des chansons qui vont ensemble et peuvent composer un tout. Cela peut représenter une période de cinq ou six ans d’écriture, au moins. Il y a une grande unité autour de la nature, de la sérénité … Oui, c’est le grand lien. Si on ne s’intéresse pas à la nature, on s’enferme dans une tour d’ivoire... et l’ivoire, ça vient d’où ? Il faut toujours se poser la question de savoir de quoi est faite la tour dans laquelle on s’enferme. Ce qui est le moins écologique, c’est vraiment une tour d’ivoire. Vous êtes un pionnier dans ce combat pour l’écologie... J’ai commencé très tôt. J’ai parlé de l’écologie dès 1966 alors que le mot lui-même n’était pas dans le dictionnaire. J’ai écrit une chanson qui disait : « C’est le temps d’écouter l’avenir / C’est le temps d’écouter un oiseau / Tant qu’il reste de l’air dans l’air / Tant qu’il reste de l’eau dans l’eau. » C’est intéressant de voir qu’aujourd’hui, non seulement « écologie » est dans le dictionnaire, mais c’est aussi un mot qui est sur toutes les lèvres. C’est le commencement d’un certain planétarisme. Certains disent que si l’on ne fait rien dans les dix années qui viennent, c’est fichu... Si l’on ne fait rien, du fait de l’ardeur que l’on met à faire des trous dans le bateau dans le but de faire du profit, on va couler… et on l’aura mérité. Si on fait quelque chose d’important, si on adopte des modes de vie différents, ce sera non seulement bon pour la planète, mais ce sera bon aussi pour l’humanité, pour la manière dont l’humain cohabite avec l’humain. Qu’est-ce qui empêche cela, selon vous ? L’avidité, la cupidité, tous les appels extérieurs qui nous font rêver de pouvoir et de profits.

Dans une de vos chansons, vous dites : « On n’a pas de pouvoir »… Comme je vous le disais tout à l’heure, on a parfois des idées qui se contredisent. J’aime bien les contradictions parce qu’elles sont le moteur. C’est l’opposition entre l’oxygène et le pétrole qui fait l’explosion et qui fait le moteur des avions ou des voitures. C’est la contradiction qui fabrique le moteur. On peut aller jusqu’à dire que les contradictions d’un langage fabriquent le moteur d’une culture. Il y a des contradictions dans mon disque, et plût au ciel qu’il y en ait beaucoup parce que ça fait jaser et ça allume des feux dans la tête. La chanson à penser m’intéresse davantage que la chanson à danser… mais la chanson à danser m’intéresse aussi. Sur ce nouveau disque, il y a deux chansons qui pointent le monde moderne : L’internaute et Le portable. Le portable est la description de nos soumissions et de notre esclavage technologique. L’internaute tente de dire que c’est extraordinaire d’arriver à voyager dans le cyberespace. Mais très souvent, on en arrive à voyager dans le cyberespace après avoir oublié de voyager dans l’espace qui nous est imparti. Parfois, l’espace qui nous est imparti n’est pas plus grand qu’une table et ce n’est pas plus compliqué que deux êtres qui se regardent et qui se disent des choses. Il arrive que ces choses soient tellement opposées qu’il y a explosion et cela fabrique parfois un moteur. Il ne s’appelle pas forcément Révolution, mais il peut faire avancer un peu. C’est très sain de se confronter à quelqu’un de plus fort que soi. Par exemple, si l’on veut apprendre à jouer aux échecs, il ne faut pas jouer contre plus faible que soi. Même si l’on perd tout le temps, on finit par apprendre en jouant contre plus fort. Dans notre métier, on apprend beaucoup plus de nos échecs que de nos supposés succès. On apprend sur soi-même, sur les autres et sur la façon de communiquer avec eux. Quels ont été vos modèles dans la chanson ? Évidemment, mes modèles étaient Brassens et Ferré. Et pour la scène, Maurice Chevalier, Montand et Bécaud... Et Félix, bien sûr ! Pour l’écriture, mes maîtres ont été les mêmes que ceux de Brassens, Ferré et les autres... Et Béart, il ne faut surtout pas oublier Béart. Pour moi, il a beaucoup été un maître à écrire. Et Trenet, on ne peut pas parler d’écriture sans citer Trenet, mais il faut arrêter, sinon je vais citer tout le monde ! Il va sans dire que les maîtres de tous ceux-là étaient les grands poètes : Villon, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, jusqu’à Albert Samain et Supervielle. Ils ont été pour moi des maîtres à penser et à écrire. Giraudoux ou Jean d’Ormesson ont maîtrisé à la fois leur époque d’écriture et l’écriture en général. J’ai vu des conférences et des émissions avec Jean d’Ormesson qui étaient une admirable leçon à la fois de simplicité, de communication et d’écriture.

Quand j’étais au collège, j’ai dévoré les poètes dont l’un des premiers a été Victor Hugo. Chez nous, à Natashquan, nous avions l’Almanach, un dictionnaire français et un recueil de poèmes… Ce n’était pas vraiment une bibliothèque ! Au collège, il y avait tout Victor Hugo, et j’ai tout lu. J’étais d’une boulimie effarante. De même, lorsque je suis arrivé à l’université, j’ai vu 367 films en une année ! Je notais tous les titres de films et un résumé de l’histoire que j’avais vue et je me suis rendu compte après que je dévorais n’importe quoi. Dans la quatrième année du cours classique des Humanités, j’ai connu Verlaine, Rimbaud et Baudelaire dont on se passait les poèmes sous le manteau. Je soupçonnerai toujours un de mes professeurs, qui était un être cultivé et débordant d’humanité et d’humanisme, d’avoir initié cette distribution de poèmes sous le manteau. Il avait certainement la conviction que nous devions avoir accès à cette poésie. J’ai très vite appris par cœur une grande quantité de poèmes que je me récitais tout haut la nuit quand je ne dormais pas pour vérifier si je les savais convenablement… et évidemment, j’ai essayé de les imiter. Puis j’ai découvert qu’imiter c’est se limiter et qu’il fallait passer à autre chose. Qu’est-ce qui vous a amené à chanter ? En 1959, Jacques Labrecque m’avait entendu dire des poèmes dans des émissions de radio. Labrecque était un folkloriste qui avait eu son heure de gloire en France en interprétant une partie du répertoire de Jacques Douai, avec une voix admirable de baryton. Il m’a demandé si j’écrivais des chansons, et curieusement, j’avais écrit Jos Montferrand la veille. Je la lui ai chantée de ma voix discordante — qui était pire encore que celle que j’ai aujourd’hui —, il a beaucoup aimé et m’a demandé s’il pouvait la prendre. Tu parles, et comment ! Il voulait que je lui en fasse d’autres et dès le lendemain, j’en avais écrit trois autres : La danse à Saint-Dilon, Jos Hébert, et Am’nez-en d’la pitoune. Il était ravi. Votre premier interprète en France a été Bécaud ? Non, c’est Catherine Sauvage. Mais j’aimais beaucoup Bécaud, on a eu un contact immédiat. Il était venu au Québec et nous avons passé toute une nuit à rigoler. Il dévorait la vie avec une énergie incroyable. Il était curieux de tout. Je lui racontais des histoires de Natashquan et un jour, nous avons fait une chanson ensemble. J’ai écrit les paroles de Natshaquan, et lui, la musique. Votre dernier album a été enregistré en trois jours ? Ah oui, je ne passe pas des mois en studio ! Quand j’arrive en studio, tout est écrit, de même pour mon pianiste. Vous avez un nouveau pianiste ? Non, cela fait quinze ans que je travaille avec Bruno Fecteau. Précédemment, j’avais travaillé pendant dix-huit ans avec Gaston Rochon et quinze ans avec Robert Bibeau. Ce disque est distribué en France par le label de Francis Cabrel. Vous le connaissez ? Je connaissais déjà ce que Cabrel écrivait, j’avais vu son spectacle, mais je l’ai rencontré cette année par l’intermédiaire de Paul Dupont-Hébert qui le produit au Québec. On s’est rencontré, je lui ai apporté une boîte de sirop d’érable et quelques disques et on a parlé ensemble pendant une demi-heure. Francis est quelqu’un de très sympathique et on a fraternisé tout de suite. Spontanément, il m’a proposé de prendre mon disque sous son label. Je crois que vous avez émis le souhait d’organiser au Québec des rencontres dans l’esprit de ce qui est fait aux Rencontre d’Astaffort… Oui, mais il y a très longtemps et je crois que j’ai commencé à faire ce genre de rencontres peut-être avant Astaffort… Ce n’est pas parce que je suis plus malin, mais parce que je suis plus vieux ! Il y a quarante ans que j’organise des rencontres, mais ce n’est pas systématiquement dans le même endroit. J’ai l’intention de le faire à Natashquan, dans les maisons de mon grand-père et de mon père. Quoiqu’il en soit, tout ce que l’on fait a un rapport avec ce que fait l’autre. Cabrel est auteur, compositeur et interprète et moi aussi, on a tous les deux une maison de production et on a tous les deux un lieu qui nous est plus intime et qui semble plus fertile aux idées... Les comparaisons et les rapprochements se font immédiatement. J’ai d’ailleurs l’intention d’aller faire un tour à Astaffort pour voir comment ça se passe là-bas, et j’espère bien qu’un jour Francis viendra à Natashquan pour donner ce qu’on appelle prétentieusement des classes de maîtres... C’est à Natashquan est une très jolie chanson… C’est une commande qui m’a été faite à l’occasion du 150ème anniversaire de la fondation de Natashquan par des Blancs. Natashquan a été érigée en village et en paroisse à partir de 1855, notamment par mes ancêtres, les Vigneault et les Lapierre qui arrivaient d’Acadie, en passant par les Îles de la Madeleine. Dans cette chanson, vous citez les vrais noms… Ah oui, oui… En haut, j’aurais été mal vu si j’avais dit n’importe quoi sur ce sujet-là... Je n’ai pas cité tous les noms, mais seulement la plupart des noms fondateurs, de même que je n’ai pas parlé des Indiens parce qu’on ne peut pas tout dire dans une seule chanson. Mais bien avant ça, j’avais écrit Jack Monoloy. Parfois, une chanson compense l’autre. J’ai essayé de décrire le plus honnêtement possible ce qui s’est passé à la fondation de Natashquan. Le refrain a tout de suite été adopté : « C’est à Natashquan que le temps s’arrête... » et moi, je fais un petit commentaire dans le spectacle. Je connais des Landry, à Trois-Rivières... Il y a plus de Landry que de Vigneault ! Ma mère s’appelait Landry et mes ancêtres étaient Cormier et Chiasson. Que veut dire l’expression « Grand Dérangement » ? Le Grand Dérangement désigne la déportation des Acadiens en 1755. Certains ont été déportés jusqu’à l’Île d’Oléron, Belle-Île-en-Mer, et Jersey et Guernesey. D’autres sont partis en Australie et dans la Géorgie des États-Unis. Ils ont été déportés un peu partout dans le monde. Les plus chanceux partaient vers la France. Pour quelles raisons étaient-ils déportés ? C’était pour des raisons politiques. En 1755, Louis XV était plus occupé par les fêtes que par les faits... Avec le traité de Paris en 1763, Ils ont laissé aller le Canada qui était grand comme dix-sept fois la France. Ils l’ont échangé contre la Guadeloupe et quelques autres Dom-Tom. Les rois de France de cette période ont été d’une telle inconséquence ! Le Canada a été entièrement découvert et parcouru jusqu’à Vancouver, ainsi qu’une grande partie des États Unis de l’époque par le père Marquette, Louis Jolliet, et René-Robert Cavelier de La Salle étaient tous des Français. Donc en 1755, les Anglais et les Bostonnais se sont emparé de l’Acadie et ont déporté des milliers d’Acadiens. Mon ancêtre a été déporté en Géorgie. Il a construit un bateau en bois et il est parti à Terre-Neuve avec sa famille. De là, ils se sont établis aux îles de la Madeleine d’où ils ont été chassé en 1865. Ils sont allés fonder Natashquan et d’autres villages. Le combat pour la francophonie est toujours aussi vivace à Québec par rapport au voisin américain ? Absolument. C’est un combat continuel qui se fait avec des armes pacifiques. Nous sommes au milieu d’un océan d’anglophonie et si l’on veut préserver quelques éléments de culture, nous n’avons pas d’autre choix que de défendre la langue, qui est l’ADN de toute culture. Un événement majeur dans le gouvernement René Lévesque a été l’adoption en 1977 de la Charte de la langue française, communément appelée la « Loi 101 » sur la protection du français au Québec. À la suite de quoi, la Cour Suprême du Canada a fait tous les efforts qu’elle a pu pour enlever à cette loi ses dents et ses griffes... et ça continue aujourd’hui.

Pour ne pas devenir une boutique de folklore, la seule solution serait la souveraineté du Québec. Ce serait une sorte d’indépendance. Je ne dis pas que cette indépendance serait le bonheur parfait, il y aurait certainement des problèmes à résoudre, mais si l’on veut que notre culture survive, il faut que le Québec ait une structure politique qui lui appartienne. Le Canada nous invite tellement dans son sein qu’il y a actuellement un ministre de la Culture qui ne sait pas qui sont Robert Lepage, Michel Tremblay ou Margaret Atwood qui est un des grands écrivains anglophones du Canada. Quand on voit une telle bande d’ignorants, ce n’est pas très rassurant d’avoir à se joindre à ce genre de structure... Plusieurs de vos chansons sont devenues des hymnes, comme Mon Pays ou Gens du Pays, qui a un peu remplacé Joyeux anniversaire... Oui, c’est vrai, et j’ai d’ailleurs écrit Gens du pays dans cette intention en 1975. Louise Forestier, Yvon Deschamps et moi avions décidé de donner un spectacle pour la fête de la Saint-Jean et nous l’avions intitulé « Happy birthday ». C’était une provocation à la manière d’Yvon pour faire couler un peu de salive et d’encre. Nous voulions faire une chanson qui remplacerait Happy birthday et chacun devait écrire son couplet. Quand je suis arrivé avec le mien, ils m’ont dit : « On ne touche à rien, c’est toi qui fais la chanson. » Je l’ai finie le jour même et le lendemain, nous avions répétition.

Elle vous est venue facilement ? Oui, assez facilement, parce qu’il y avait une raison impérieuse et une échéance. Il fallait que cette chanson soit prête le lendemain. Elle a été envoyée dans la foule pour la première fois le 24 juin 1975. Après ça, j’ai vécu quelques aventures amusantes. Par exemple, dans les années 77, Gaston Rochon et moi revenions d’un concert en Suisse. Nous nous étions arrêtés pour déjeuner dans la vallée du Doubs dans un restaurant que Gaston connaissait. Il y avait une fête au fond du restaurant, c’était un mariage. Et d’un seul coup, un convive entame le refrain de cette chanson. Nous nous sommes levés et nous sommes allés leur chanter les couplets. Ils étaient stupéfaits et disaient : « Mais c’est l’auteur, c’est l’auteur ! » On est sortis de là à sept heures du soir, et je peux vous dire que le lendemain, on n’était pas frais ! On peut dire que c’est une chanson qui a bien rempli son rôle. Comme Quand les hommes vivront d’amour ? Oui, elle aussi a bien rempli son rôle. À l’occasion du spectacle de 1974, ma femme a suggéré à Félix Leclerc que nous la chantions tous les trois ensemble. Félix et Robert Charlebois ont trouvé que c’était une idée formidable et on a appris la chanson qui a terminé le spectacle de 1974. Une dernière question. Jessica Vigneault est votre fille ? Oui, elle est pianiste et chanteuse de jazz. Depuis l’âge de quatre ans elle nous demandait à apprendre le piano et on a accédé à sa demande quand elle a eu six ans. On fait parfois de la musique ensemble. Elle chante très, très bien, et elle a une très jolie voix… pas comme son père ! Elle écrit ses propres chansons et de temps en temps elle collabore avec moi à des albums pour les enfants. Elle connaît la musique beaucoup mieux que moi. Propos recueillis par R. B. à Paris le 15 juin 2009 • « Arriver chez soi », nouveau CD, Pomme Music / Sony BMG.

#GillesVigneault #Québec #Interview

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