• Raoul Bellaïche

Le Métèque : histoire d'une chanson


« Et nous ferons de chaque jour Toute une éternité d’amour Que nous vivrons à en mourir... »

C’est sur cette promesse tout à fait dans l’air du temps « peace and love » que se conclut ce slow, aux accents de sirtaki, un peu trop court (deux minutes et 30 secondes)... que l’on s’empressait de remettre depuis le début dans les boums de l’été 1969... Un été décidément atypique puisque Léo Ferré (C’est extra) et Serge Gainsbourg (Je t’aime... moi non plus) rapprochaient aussi les amoureux sur les pistes de danse...

Enregistrée, en même temps que Il est trop tard, un an plus tôt par Pia Colombo (qui dit « planche de salut » au lieu de « chance de salut »), la chanson n’a pas beaucoup marqué ceux qui l’ont entendue. Peut-être parce que, dans la version féminine, l’interprète interpellait frontalement l’auditeur : « Avec ta gueule de métèque... » Peut-être aussi que l’orchestration un peu « lourde » de Michel Colombier et l’interprétation « rive gauche » de Pia ne correspondaient plus à une époque en recherche de « coolitude » et de dépouillement...

« Le Métèque était difficile à traduire au féminin », dira plus tard Moustaki. « Il faut un concours de circonstances pour qu’une chanson – ou un film –, qui n’a pas une vocation industriellement commerciale, arrive à la réussite : l’époque, l’interprète, les médias qui l’éclairent d’une certaine manière... Ça a été le cas pour Milord et pour Le Métèque, mes deux plus gros succès en tant qu’auteur et chanteur. » (1)

Moustaki proposera aussi la chanson à Serge Reggiani avec qui il vient d’entamer une fructueuse collaboration. « Il me l’a chantée de façon si caricaturale que ça m’a découragé de souhaiter qu’il l’interprète. Il m’a dit : “Tu vois ma gueule ? Tu me vois chanter cela ?“ Je lui avais montré aussi Il est trop tard. Il ne l’a pas prise. Il aimait l’idée, mais pas la forme. J’ai même failli la récrire. Il voyait très clairement ce qui lui allait ou non. » (2) Ballon d’essai Début 1969, Moustaki se prépare, sans le savoir, à mettre un terme à la « décennie sabbatique » qu’il vit depuis le triomphe de Milord... Sans maison de disques depuis trois ans, il a continué à écrire et aimerait maintenant enregistrer un album avec ses nouvelles chansons. Reggiani, reconnaît-t-il « m’entraîna à l’avant de la scène comme auteur ; puis comme chanteur. Le courant qu’il créa autour de mes chansons me poussa à reprendre le projet de disque refusé partout. » (3) « L’exemple de la réussite de Reggiani stimula les chasseurs de têtes chantantes, dit-il aussi. On m’accorda le droit de faire un ou deux 45 tours. » (4)

Chez Polydor, la nouvelle maison de disques de Serge Reggiani, Jacques Kerner, le PDG, permet à Moustaki d’enregistrer quatre titres. Pour un premier ballon d’essai, la direction choisit Joseph et Il est trop tard, deux titres que Georges chante à la télévision dans l’émission Samedi et compagnie le 18 janvier 1969. « Joseph était une ravissante chanson, mais je trouvais que Le Métèque était une carte de visite extraordinaire pour lui ! », dit aujourd’hui Jacques Bedos, qui fut le directeur artistique de Moustaki, Reggiani, Maxime Le Forestier, Jean-Pierre Kernoa... « Georges s’était rangé à l’avis de la direction mais lorsque l’on a fait la promotion de la version italienne – “Con questa faccia da straniero“ , il s’est rendu compte que le public italien la préférait à Joseph... » (8)

Le premier 45 tours du Moustaki new look (barbu) paru au mois de janvier étant passé inaperçu, Polydor décide de lancer aussitôt un deuxième avec les deux autres chansons enregistrées. Ce deuxième single avec Le Métèque et Voyage sort en février 1969, l’album n’étant mis en vente qu’à l’approche de l’été. Étonnamment, son nom n’apparaît pas sur la pochette noir et blanc du 30 cm, entièrement dévolue à mettre en valeur sa « gueule de métèque » ! « C’est un petit titre qu’on m’a accordé car il me manquait une quatrième chanson sur mon disque. J’ai été très surpris par l’ampleur qu’elle a prise. Ce n’était pas celle à laquelle je tenais le plus, parce que, pour moi, elle appartenait à Pia Colombo », dira Moustaki. (6)

Ce que confirme Jacques Bedos, le maître d’œuvre d’une politique d’albums chez Polydor au début des années 70, qui aime à rappeler qu’il préférait découvrir les chansons « nues », sans arrangement... « C’était une belle période pour la chanson, reconnaît-il aujourd’hui, un peu nostalgique... Quand j’ai eu la responsabilité du catalogue chanson française chez Polydor, je ne recherchais pas forcément “le“ titre. Je détestais d’ailleurs cette expression employée par tout le métier ! J’étais partisan de l’album, pas du 45 tours. Pour moi, quand on réalise un disque avec dix ou douze titres, il est important que les chansons se ressemblent d’une certaine manière et qu’elles se plaisent les unes les autres... Il ne suffit pas d’attendre d’avoir douze chansons et de les mettre à la queue leu leu... » (8) Clichés Le dimanche 9 février 1969, Moustaki est l’un des invités de Discorama, avec la comédienne-chanteuse Estella Blain et le guitariste espagnol Sebastian Maroto. Il chante Le Métèque et Il est trop tard. Georges a souvent raconté que, se trouvant en galante compagnie le jour du tournage de l’émission, il n’avait pas trop envie de se déranger... « D’autant, précise-t-il, que je n’avais jamais vu cette émission car je n’avais pas la télévision. Du reste, on me proposait de faire une interview de dix minutes et comme je n’étais plus un débutant, je trouvais ça un peu court pour le déplacement... Heureusement, la jolie fille m’a poussé hors du lit et j’y suis allé. L’émission devait être constituée de deux interviews de deux artistes. Avec Denise Glaser, le courant est tellement passé, il y a eu une telle osmose que je suis resté le seul invité. L’émission a vraiment lancé Le Métèque ainsi que mon personnage passé et présent. Ensuite, José Artur a passé la chanson cinq fois de suite dans le Pop Club, son émission sur France Inter ! » (5)

On a dit parfois que cette chanson accumulait les clichés comme « Juif errant » et « pâtre grec »... Réponse de l’auteur : « Lorsqu’on écrit, on ne maîtrise pas toujours tout ce que l’on va dire. Je suis parti de “ma gueule de métèque” et, pour alimenter le propos, je voulais parler de ce que je suis, c’est-à-dire un juif et un Grec. Et dans la chose écrite, on soigne l’expression. C’est là où je dis qu’il y avait de l’humour et de la dérision, parce que “juif errant“ et “pâtre grec“ sont des clichés qui mettent un peu une sourdine aux mots juif et grec, qui les adoucissent. » (1) « Je me souviens que les radios ne voulaient pas passer de chansons qui contenaient le mot “juif“. » (6)

Le Maraudeur

Six ans plus tôt, en 1963, chez Ducretet Thomson, Georges Moustaki enregistrait Le Maraudeur, une chanson qui, avec le recul, semble être l’ébauche du Métèque, une sorte de premier jet ! D’ailleurs, dans Le Métèque, revient le mot « maraudeur »... Sur l’enregistrement de 1963, Moustaki est accompagné à la deuxième guitare par Jacques Higelin. Visible sur le site de l’INA, une vidéo en noir et blanc, diffusée le 10 mai 1963 sur la première chaîne de l’ORTF (dans l’émission Histoire de sourire, réalisée par Jean-Christophe Averty), nous montre Georges Moustaki égréner ses couplets, entouré de Jacques Higelin dont c’est l’une des premières apparitions à la télévision. Dans Le Maraudeur, Moustaki s’adresse à une jeune fille « de bonne famille » : « Mademoiselle de bonne tenue Pardonnez-moi d’être venu Faire pousser la mauvaise herbe Dans vos jardins entretenus... »

Alors que dans Le Métèque, le personnage revendique sa différence (gueule de métèque/juif errant/pâtre grec...), ici, dans Le Maraudeur, il semble s’excuser, avec ironie, de ne pas être du même milieu social, de ne pas avoir les mêmes bonnes manières... Interviewé en 1999 par Mathias Goudeau et Patrice Tourne dans le livre Sur l’air du temps, Moustaki révèle la genèse de la chanson Le Métèque. « J’étais amoureux d’une jeune fille et son père m’a traité de “métèque“. Il y avait peut-être de l’affection là-dedans, même de l’humour ; mais le mot était un peu bizarre, un peu blessant. [...] J’ai eu envie de raconter une histoire d’amour pour la jeune fille à laquelle je pensais à ce moment-là. Il n’y a donc, dans cette chanson, ni malice, ni engagement militant. » En écrivant Le Métèque, précise Moustaki, « je ne pensais pas susciter des commentaires aussi inattendus que variés. [...] Mais la créature a échappé au créateur. Ce qui n’était qu’un petit règlement de compte subliminal est devenu l’hymne de l’antiracisme et du droit à la différence, le cri de la révolte de toutes les minorités. » (7) « Quand je la réécoute, dit-il par ailleurs, je ne la juge pas. Ça réveille des souvenirs qui entourent la chanson plus que la chanson elle-même. » (6) Dédicaces À d’autres moments, Moustaki a levé un peu plus le voile sur cette histoire d’amour, confiant qu’il s’agissait de la fille d’une célèbre productrice de télévision... Sans la nommer. Beaucoup de chansons de Moustaki sont dédiées à des femmes. Dans le recueil de ses textes publié en deux volumes en 1996 aux éditions Christian Pirot, Le Métèque est dédié « à Marie Green », Votre fille a vingt ans « à Michelle A. » (Michèle Arnaud ?), et Le Maraudeur, « à Florence » (Florence Gruère, sa fille ?). Dans un autre recueil publié en 2013, la plupart des dédicaces ont été supprimées.

Michèle Arnaud et Georges Moustaki ont été tous deux artistes Ducretet Thomson. Productrice à la télévision (Les Raisins verts en 1963, Ni figue, ni raisin en 1964-65, Tilt Magazine en 1966), Michèle Arnaud était aussi une interprète de grande classe et au goût très sûr qui a notamment enregistré plusieurs titres de Moustaki au début des années 60 (C’était peut-être l’amour, Dunkerque, Les derniers sont les premiers, Pourquoi mon Dieu, L’acteur, Les amours finissent un jour...). La chanson Votre fille a 20 ans – enregistrée une première fois en 1965 par Gréco sous le titre Madame – n’est-elle pas inspirée de la même histoire ? À moins que ce ne soit un autre « épisode » de la vie amoureuse de Georges Moustaki !

Plus sérieusement : « On m’a traité de métèque, parce qu’objectivement je suis un métèque, confesse l’auteur de la chanson. Je suis une pièce rapportée à la société française. [...] Je n’ai jamais eu l’amertume d’être un métèque. Je me sens étranger partout, donc je ne suis pas étonné qu’on me traite d’étranger. Quand on est étranger partout, on se sent aussi bien partout ! » (6)

Raoul Bellaïche

• Article publié dans JE CHANTE MAGAZINE n° 9/10 (2013), toujours disponible. _____ Sources :

(1) Entretien dans Je Chante ! n° 20, 1996. (2) Georges Moustaki : Un chat d’Alexandrie (éd. de Fallois, 2002). (3) Georges Moustaki : Les Filles de la mémoire (éd. Calmann-Lévy, 1989). (4) Entretien dans Platine n° 34, octobre 1996. Propos recueillis par Jean-Pierre Pasqualini. (5) Jean-Dominique Brierre : Serge Reggiani, c’est moi, c’est l’Italien... (Hors collection, 2005). (6) Mathias Goudeau et Patrice Tourne : Sur l’air du temps (Jean-Claude Lattès, 1999). (7) Georges Moustaki : La Sagesse du Faiseur de Chanson (éditions JC Béhar, 2011).

(8) Entretien avec Jacques Bedos, 15 juin 2013.

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