• Raoul Bellaïche

Mai 68 en chansons, deuxième partie : Expression spontanée


Les chansons écrites « à chaud » ne sont pas légion. On connaît surtout celles de Dominique Grange et d’Évariste, conçues au cœur des événements, mais enregistrées quelques semaines ou quelques mois plus tard.

Écrites en juin 68, les quatres chansons de Dominique Grange sont enregistrées au mois d’octobre et publiées sur un super 45 tours sans label avec pour unique référence : S 17 789 (on notera le clin d’œil à la Révolution française)... Le disque sera aussi réédité sur le label Expression Spontanée. (interview de Jean Bériac prochainement en ligne)

La pochette reproduit une des affiches issues des « ateliers populaires » de l’École des Beaux-Arts de Paris ou des Arts Déco (2), intitulée « La lutte continue », conçue juste après les accords de Grenelle, conclus le 27 mai entre le gouvernement, les organisations patronales et les syndicats (mais jamais signés). Au verso de ce disque vendu 3 francs, un tampon avec le fameux slogan : « Ce n’est qu’un début... continuons le combat ».

Selon Dominique Grange, il existe plusieurs éditions de ce 45 tours. « La pochette fut tirée en sérigraphie, je ne sais même plus qui a fait le dessin !... Cela n’avait aucune importance, personne ne signait rien ! (...) Le disque eut beaucoup de succès dans les circuits militants et fut réédité je ne sais combien de fois. Plusieurs milliers d’exemplaires furent vendus, mais je ne sais pas précisément combien puisque je n’ai jamais rien touché ! Le fait est que les demandes étaient importantes et que le disque a très vite été introuvable. » (3)

« La pègre »

Le 24 mai, deux semaines après celle du 10 mai, une nouvelle nuit des barricades enflamme Paris. À 3 heures du matin, le ministre de l’Intérieur, Christian Fouchet, fait une déclaration à la radio : « Cette pègre qui sort des bas-fonds de Paris est véritablement enragée. Dissimulée derrière les étudiants pris de vertige, elle se bat avec une folie meurtière... Je demande à Paris de vomir cette pègre qui la déshonore. »

« La pègre, la chienlit, les enragés, les indésirables... la Canaille ! Sous la Commune, comme en Mai 68, le pouvoir a toujours trouvé, pour salir et dénigrer ceux qui se dressent contre lui, des mots chargés de mépris et de haine », explique Dominique Grange à propos de sa chanson La pègre (Nous sommes tous).

Sur le principe de La canaille communarde, chanson d’Alexis Bouvier et Joseph Darcier enregistrée notamment par Marc Ogeret et Francesca Solleville (« C'est la canaille / Eh bien, j'en suis ! »), les « héros » de La pègre ne refusent pas l’invective et même se l’approprient. Le refrain fait allusion à la récente dissolution des organisations d’extrême gauche par le gouvernement (12 juin) et au fameux slogan « Nous sommes tous des Juifs allemands », lui-même réplique à l’éditorial de l’hebdomadaire d’extrême droite Minute daté 2-8 mai et à celui de Georges Marchais dans l’Humanité du 3 mai (« De faux révolutionnaires à démasquer »), tous deux stigmatisant Daniel Cohn-Bendit :

« Nous sommes tous

Des dissous en puissance

Nous sommes tous

Des Juifs et des Allemands... »

La chienlit...

À peine revenu de son voyage officiel en Roumanie (au pays de Ceaucescu, il félicitera les étudiants roumains qui « eux, travaillent »), le général de Gaulle affirmera : « La récréation est terminée ». Pas encore, en tout cas... Le lendemain, 19 mai, marqué par l’annulation du festival de Cannes, De Gaulle, avec le sens de la formule dont il est coutumier, fait une déclaration qui fera date : « La réforme, oui, la chienlit, non ! » Les étudiants répliquent aussitôt par une affiche demeurée célèbre : « La chienlit, c’est lui ! »

Le 22 mai, jour où l’on compte huit millions de grévistes, Daniel Cohn-Bendit est considéré par le gouvernement comme « indésirable en France ». Le Canard Enchaîné publie ce même jour un fac-similé de l’hebdomadaire Minute titrant : « Il faut en finir avec la chienlit des Cohn-Bendit ! » Et Le Canard de commenter : « On sait maintenant où De Gaulle prend ses mots d’ordre » !

Dans « Rêve de Mai », une comédie musicale dont on reparlera plus loin, écrite par Simon Monceau sur des musiques de Didier Marouani, et publiée sur un double album en 1978, Pascal Auberson chante :

« Nous sommes tous des juifs allemands

Nous sommes tous des nègres blancs

Nous sommes tous des voyageurs

Nous sommes tous venus d’ailleurs (...)

L’étoile jaune a fait son temps

Mais il se trouve de temps en temps

Quelques braves gens pas très méchants

Très méchants

Pour rappeler

Très gentiment

Que Cohn-Bendit était allemand

Et qu’il est juif évidemment... »

« Chacun de vous est concerné »

Sur le même disque de Dominique Grange, À bas l’État policier (orthographié Abaletapolicié sur l’étiquette intérieure) dénonce la répression policière sur un rythme allègre (le refrain est chanté sur l’air du chant de l’armée allemande Heili Heilo...). La chanson cite Krivine et Joshua, deux militants trotskistes arrêtés en mai 68, mais le propos se veut plus large :

« Vous êtes reconnaissables

Vous les flics du monde entier

Les mêmes imperméables

La même mentalité... »

Créditée au seul Jean Bériac (4) sur le 45 tours original, la chanson a été, en fait, coécrite avec Dominique Grange. « Je n’ai pas signé À bas l’État policier parce qu’un de mes camarades disait que c’était me mettre en danger. Pourtant, j’en suis bien l’auteure. Il faut dire que ramasser des droits d’auteur ne faisait pas non plus partie de nos préoccupations ! » (5)

Grève illimitée fait chanter le slogan « Ce n’est qu’un début / Continuons le combat ». Des quatre chansons de ce fameux 45 tours, Chacun de vous est concerné est peut-être la plus intemporelle. Dans cette très jolie ballade à la guitare, qui contraste avec le tempo « martial » des trois autres chansons, Dominique Grange retrouve des accents folksong. Chanson-bilan, écrite après le « retour à l’ordre », elle sonne aussi comme un avertissement :

« Même si vous croyez maintenant

Que tout est bien comme avant

Parce que vous avez voté

L’ordre et la sécurité

Même si vous ne voulez pas

Que bientôt on remette ça

Même si vous vous en foutez

Chacun de vous est concerné... »

On retrouvera Dominique Grange deux ans plus tard, au printemps 70, pour la sortie du 45 tours avec Les nouveaux partisans.

La faute à Nanterre

Autre chanteur emblématique de Mai 68 : Évariste (6). De son vrai nom Joël Sternheimer, il a vingt-cinq ans en 1968. Apparu dans la chanson en 1967, il a en commun avec Antoine, révélé un an plus tôt, une solide formation scientifique... et le goût du canular. Après deux disques chez AZ en 1967 (Connais-tu l'animal qui inventa le calcul intégral ?, Si j'ai les cheveux longs c'est pour pas m'enrhumer, atchoum !), il s’engage dans le mouvement de Mai 68 en autoproduisant un 45 tours sur lequel il chante deux chansons de sa composition : La Révolution et La faute à Nanterre.

« Ce disque est un pavé lancé dans la société de consommation », prévient le verso de la pochette, illustrée par un dessin de Wolinski. Autre précision : « Ce disque a été réalisé avec le concours des mouvements et groupuscules ayant participé à la révolution de Mai 68. Il est mis en vente au prix de 3 F afin de démasquer à quel point les capitalistes se sucrent sur les disques commerciaux habituels. »

Enregistré avec les « chœurs » du Comité Révolutionnaire d’Agitation Culturelle (CRAC) de la « Sorbonne libre » et quelques invités « qui passaient par là » (Jacques Dorfmann, le guitariste du groupe Blind Lemon), La Révolution est un dialogue impossible entre un père dépassé par les événements et son fils emporté par le « mouvement » :

« — Mais enfin, explique-moi mon p’tit

Qu’est-ce qu’y raconte ce Cohn-Bendit

— Y’ m’a fait comprendre que t’étais con

Et moi j’veux faire la révolution ! »

Chanson-canular, aussi, La faute à Nanterre, enregistrée avec les chœurs du Comité Gavroche Révolutionnaire (dont a fait partie le jeune Renaud), sur fond d’orgue d’église :

« Si j’suis d’venu anar

C’est la faute à Geismar

Si j’ai eu mon bachot

C’est bien grâce à Sauvageot

Si je m’suis fait plein d’amis

C’est grâce à Cohn-Bendit

Si je m’suis fait plein d’ennemis

C’est aussi grâce à lui... »

Le refrain, sur un tempo rock, est plus proche des préoccupations politiques du moment :

« Y’en a marre du capitalisme

Y’en a marre du paternalisme

Y’en a marre du gâtisme... (...)

Y’en a marre du bureaucratisme

Y’en a marre du conservatisme

Y’en a marre du stalinisme...

Ce n’est qu’un début

Continuons le combat !... »

Quelques mois plus tard, Évariste va être la vedette de Je ne veux pas mourir idiot, une pièce de théâtre montée par Wolinski (d’après ses dessins paru en mai dans L’Enragé) et Claude Confortès. Personnage mythique, Évariste est longuement interviewé dans ce numéro (prochainement en ligne).

Ah ! le joli mois de mai à Paris est sans doute la chanson la plus connue des soixante-huitards. Chantée pendant les « événements », elle est enregistrée par le Comité d’Action du Théâtre de l’Épée de Bois sur un 45 tours anonyme publié par Polydor (prochainement en ligne les interviews de Vania Adrien-Sens et de Kirjuhel).

Sorbonne 68

Moins connu est Ted Scotto. Il débute en 1967 sur le label Monde Mélody (Un Noël pour James Bond) puis enregistre un deuxième EP chez Riviera avec des textes d’Armand Lanoux qu’il met en musique. Avec l’une de ces chansons, Daniel, tu cries, il participe l’été 1967 au festival de la Rose d’Or.

En novembre 68, il publie chez Véga un 45 tours fortement marqué par les « événements », avec une pochette sans photo au graphisme rappellant les affiches de Mai. « Côté face : des couplets violents qui font revivre un mois de Mai rouge et noir, chaud et froid, anarchique et policé. Côté pile : une phrase historique invite à l’amour libre et tendre », prévient la préface.

Sorbonne 68 (paroles de Janine Prin, musique de Ted Scotto, arrangements de Jean-Daniel Mercier) est un jerk efficace, bien dans l’esprit rhythm and blues du moment :

« Mettre au nu le rouge et le noir

Lénine, Mao et le Che

Passer le monde au laminoir

Sur une autre vie déboucher

Casser du flic et du bourgeois

À coups de mots et [ou] de pavés

Trembler de peur, vibrer de joie

Choisir de vaincre ou de crever

Était-ce mal, était-ce bon ?

Demandez-le à Robert de Sorbon

Était-ce le moment et le lieu ?

Allez le demander à Richelieu...

Des 24 heures sans sommeil

Des nuits d’amour et d’incendie

Un mois de rêve sans pareil

Moins d’enfer ou de paradis

Des haches à l’attaque des troncs

Des barricades de voitures

L’espoir au cœur, le sang au front

Et le souffle de l’aventure

Était-ce mal, était-ce bon ?

Demandez-le à Robert de Sorbon

Était-ce le moment et [ou] le lieu ?

Allez le demander à Richelieu...

Qu’est-ce que tout cela veut dire

Où sont passées nos habitudes ?

Que nous prépare l’avenir

La liberté, la servitude ?

De quoi demain sera-t-il fait ?

De fleurs nouvelles ou bien d’alarmes

Faut-il en rire ou en pleurer

En pleurer... mais de quelles larmes ?

Larmes de sang, larmes de joie

Se sont demandé les bourgeois

Larmes de joie, larmes de sang

Se sont demandé les passants !... »

Texte reproduit avec l’aimable autorisation de Mme Janine Prin

Il existe une autre version de cette chanson. Plus longue — le tempo a été ralenti et l’arrangement revu —, elle comporte de légères modifications dans le texte et propose deux autres couplets :

« Des mots d’ordre et de révolte

À la peinture ou à la craie

Que le vent de l’Histoire emporte

Cris de guerre, paroles de paix...

Balayer toute autorité

Changer d’affiches et de slogans

Restructurer la société

Main de fer sans prendre de gants... »

En 1968, Ted Scotto se signale comme le compositeur du thème du générique des Shadoks dont la première série est diffusée fin avril.

« Avec le thème des Shadoks, l’année 68 a été bénéfique pour moi, rappelle Ted Scotto, mais en ce qui concerne Sorbonne 68, le disque a été interdit de radio dès sa sortie ! C’était un texte plutôt violent pour l’époque, car aujourd’hui dans le rap, par exemple, on va beaucoup plus loin... »

L’auteur de Sorbonne 68 s’appelle Janine Prin, une danseuse-comédienne attirée par la chanson rencontrée au Petit Conservatoire de Mireille. Un matin du printemps 68, elle appelle Scotto : « Ted, il faut qu’on aille à la Sorbonne, je crois qu’il se passe quelque chose... » C’est de ce « quelque chose » que va naître le texte de Sorbonne 68, rapidement mis en musique par Ted Scotto.

Rentrée 68. Un directeur artistique de chez Véga a l’idée de produire un disque sur les « événements » encore chauds... Janine Prin est justement une de ses relations : « Si vous avez une chanson sur ce qui s’est passé, je suis partant pour faire un disque. »

« On a enregistré très rapidement, se souvient Ted Scotto. Il y a eu deux arrangements de cette chanson. Le premier était plus violent, et sur les conseils du directeur artistique, on a essayé de faire un peu plus cool... Ce deuxième arrangement était signé Jean-Daniel Mercier. »

Au verso de ce 45 tours (très rare : merci Michel Gosselin !), Inaugurer les chrysanthèmes est un slow façon A whiter shade of pale, signé Janine Prin et Ted Scotto. « À l’époque, je me produisais souvent au fameux Bal de la Marine, quai de Grenelle (7). J’y chantais des standards mais aussi mes propres chansons. Sorbonne 68, qui renvoyait directement aux événements du mois de mai, ne passait pas toujours bien auprès du public, à la différence de Inaugurer les chrysanthèmes, car personne ne faisait le rapport avec la phrase qu’avait prononcée De Gaulle lors d’une conférence de presse : “Je ne suis pas là pour inaugurer les chrysanthèmes”... » (8)

« Des canons, par centaines... »

Un autre disque « culte » lié aux événements de Mai 68 est celui des Barricadiers, groupe anonyme composé de plusieurs hommes et d’une femme. Ce EP sort vraisemblablement en 1970, la même année que le second 45 tours de Dominique Grange avec Les nouveaux partisans, sur le label Expression Spontanée créé par Jean Bériac (prochainement interview en ligne). Les quatre chansons sont créditées au fameux C.M.D.O., le Conseil pour le Maintien des Occupations (9). Toutefois, plusieurs airs sont connus et cette signature ne concerne que l’adaptation ou le « détournement ».

Plusieurs chansons « célèbrent » les barricades du Quartier latin. L’une d’entre elles, intitulée Chanson du Conseil pour le Maintien des Occupations (mais plus connue par les premiers mots de son refrain : Des Canons...) a été écrite « à chaud » dans les jours qui ont suivi la fameuse « nuit des barricades », le vendredi 10 mai :

« Rue Gay-Lussac les rebelles

N’ont qu’des voitures à brûler

Que vouliez-vous donc la belle

Qu’est-ce donc que vous vouliez ?

Des canons par centaines

Des fusils par milliers... »

La Chanson du CMDO, écrit Jacques Leglou dans la préface de l’album « Pour en finir avec le travail », paru en 1974, « contrairement à la très grande majorité des chansons révolutionnaires écrites plus ou moins longtemps après les événements qui les inspirent, date des jours qui suivent la bataille sur les barricades autour de la rue Gay-Lussac, et a été effectivement chantée par les groupes d’intervention du CMDO dans les combats de rue immédiatement ultérieurs, reproduite sur-le-champ, et popularisée par ce baptême du feu. »

Une bataille d’opinion

Un slogan apparu le 3 mai à Censier affirme : « La barricade ferme la rue mais ouvre la voie ».

« En 1830 ou en 1848, écrit Laurent Joffrin dans un livre paru en 1988 et aujourd’hui réédité, le petit peuple de Paris pouvait tenir tête à la garde nationale, résister au feu, briser une charge de cavalerie. La barricade était une technique. En mai 68, elle est un signe. Instrument archaïque, survivance du XIXe siècle, elle est d’une décisive modernité. Personne ne veut la guerre civile, tout le monde veut la victoire politique. En réveillant, à moindre frais, le souvenir des journées parisiennes, la barricade transforme avant toute violence les gaullistes en versaillais. Elle rallie les romantiques, électrise les exaltés, flatte l’inconscient républicain, titille en chaque Français le Gavroche qui sommeille depuis l’école primaire et la pédagogie démocratique du vieux Victor. Dans cette bataille d’opinion, elle est l’arme de rupture : elle met l’histoire du côté des étudiants. » (10)

La Chanson du CMDO est le démarquage-détournement d’un titre de Jacques Douai intitulé Chanson du siège de La Rochelle. À l’origine, c’est un poème d’Aragon que Douai a mis en musique et enregistré en 1957 (25 cm « Récital n° 4 »). Le refrain (« Des canons par centaines / Des fusils par milliers... ») et plusieurs vers sont les mêmes que ceux de la version originale adaptée en 1968 par Alice Becker-Ho, la deuxième femme de Guy Debord — l’auteur de La Société du spectacle, essai politique paru en 1967, et le fondateur de l’Internationale situationniste dix ans plus tôt.

Les noms d’Aragon et de Jacques Douai, qui n’apparaissent pas dans le 30 cm de 1974 — la chanson est alors créditée « d’après folklore » — , figurent en bonne place dans les rééditions en CD de 1999 et de 2008.

Carmela

Carmela, chantée par Les Barricadiers, est une autre chanson de 68 qui nous transporte au cœur de l’action :

« Aux barricades de Gay-Lussac

Les Enragés en tête

Nous avons déclenché l’attaque

Ah foutredieu, quelle fête !

Et l’on jouissait dans les pavés

En voyant le vieux monde flamber...

Tout ça a prouvé Carmela

Qu’la Commune n’est pas morte... »

Abusivement signalée comme une création du CMDO, Carmela est en fait la juxtaposition de deux mythologies révolutionnaires : la Commune et la guerre d’Espagne. À l’origine, il y a Elle n’est pas morte, une chanson écrite en 1886 par Eugène Pottier, l’auteur du Temps des Cerises, sur l'air de T'en fais pas Nicolas (d’un certain Victor Parizot), après l'enterrement de Jules Vallès. Dans le texte original — enregistré notamment par Marc Ogeret, Francesca Solleville, Serge Kerval —, le prénom qui revient au refrain n’est pas Carmela mais... Nicolas. Quant au prénom Carmela (« Ay ! Carmela »), il rythme le refrain d’une chanson espagnole, écrite en 1809 après l’invasion de l’Espagne par Napoléon et devenue, après 1936, un des hymnes de l’anti-franquisme : El Paso del Ebro.

« Dans les années soixante, écrit Serge Utgé-Royo sur le livret de l’album « Contrechants... de ma mémoire », en pleine glaciation franquiste, des étudiants libertaires anonymes profiteront à leur tour de cette musique chargée de symbolique et d’histoire pour exprimer joyeusement quelques idées... » (11) Souvent reprise, El paso del Ebro a été adaptée par Boris Bergman pour Dalida (Manuella, 1969), par Georges Coulonges pour Francesca Solleville (L’armée de l’Ebre, 1972, album « Le chant des ouvriers »), par Guy Debord pour l’album « Pour en finir avec le travail » (Les journées de mai, chantée par Jacqueline Danno, 1974). En 1997, Leny Escudero (CD « Chante la liberté ») et Zebda (CD « Motivés ! ») enregistrent la version originale, suivis par Serge Utgé-Royo deux ans plus tard.

« Sous les pavés, la plage... »

« On ne comprend rien à l’énergie gauchiste des années qui suivront, à la commotion subie par toute une génération, à la fondation du mythe de Mai si l’on ne se promène pas vingt ans après, en esprit, dans les rues de cette nuit-là », analyse Laurent Joffrin (10).

C’est au cours de cette nuit du vendredi 10 au samedi 11 mai 1968, où la violence est montée d’un cran lorsque la police « charge » vers 2 heures du matin, que l’on découvre le fameux slogan « Sous les pavés, la plage », phrase écrite sur un grand mur blanc par un nommé Killian Fritsch, lorsqu’il remarque, sous les pavés descellés de la place Edmond-Rostand, l’existence d’une mer de sable blond... (12)

La violence de l’assaut donné par les forces de l’ordre pour « reprendre », une à une, la soixantaine de barricades de la rue Gay-Lussac et de ses abords a rendu lointaines les revendications premières (libération des étudiants arrêtés, réouverture de la Sorbonne, retrait de la police du Quartier latin).

Laurent Joffrin : « Les responsables n’ont pas saisi ce changement de dimension. Ils traitent encore une affaire universitaire quand les manifestants se battent maintenant contre l’Ordre et la Loi, contre les Maîtres et la Tradition, exorcisent dix ans d’adolescence frustrée et regardent fascinés le spectre révolutionnaire monter à l’horizon de leur imagination. » (10)

Versaillais !

En 1971, les Barricadiers enregistrent un nouveau disque avec quatre chansons en hommage à la Commune dont on célèbre le centième anniversaire : Le drapeau rouge, Nicolas, La semaine sanglante et Versaillais.

La chanson Versaillais a une histoire (13)... Initialement intitulée La Commune 1871, elle est écrite en 1968 par Jean Édouard (interview en ligne prochainement) et chantée pour la première fois au Concert Pacra avant d’être reprise par de nombreux chanteurs de la rue Mouffetard et du Théâtre de l’Épée de Bois.

Jean Édouard l’interprète tous les soirs en prélude à une pièce d’Arrabal et en 1969, l’année où il passe à l’Écluse en première partie de Daniel Beretta et Richard de Bordeaux, on peut l’enten­dre chanter le refrain, avec Dominique Grange et Gilda Gilles, dans le documentaire Être libre - Avignon 68, tourné par un collectif de techniciens regroupés en coopérative. Crédité aussi à Paul Bertault, ce film de 90 minutes, sorti en novembre 1968, est un reportage sur l’édition 1968 du festival d’Avignon, où les « enragés » des barricades, descendus de Paris, sont venus mettre un peu d’ambiance...

Versaillais sera enregistré en 1970 par un groupe nommé les Gavrochards sur un 45 tours « underground » diffusé principalement au Quartier latin (article sur les Barricadiers prochainement en ligne).

« En 1971, explique la chanteuse Annie Nobel sur son site, Jean Édouard est très contrarié : il a écrit une très belle chanson pour le centenaire de la Commune de Paris de 1871 et voilà qu’un groupuscule maoïste la lui a piratée pour faire un enregistrement sauvage. (...) Philippe Richeux et moi-même proposons alors à Jean Édouard de produire avec lui un disque à compte d’auteur pour que cette mésaventure ne se reproduise pas, et de chanter sa chanson en spectacle. Mon ancien directeur artistique de chez RCA, Simon Hosemans, passé aux éditions Labrador, nous a même proposé de distribuer le disque. Mais, tous comptes faits, nous avons refusé... et nous l’avons très bien vendu en tournées. » (14)

Annie Nobel, quant à elle, écrira plusieurs chansons inspirées de Mai 68. Climat 68, notamment, sortie sur un 45 tours autoproduit, au dos de La Commune 1871 (Versaillais, Versaillais !) :

« Paris somnole sous l’hiver

Dans une nuit intemporelle

Les cafés ont un goût amer

De brouillard, de pluie et de gel

Un blanc manteau de solitude

S’est posé sur le bleu des toits

Notre Dame, les temps sont rudes

Mais à Nanterre on y pourvoit...

...Mais à Nanterre on y pourvoit

Le printemps réveille Paris

Et dans une montée de sève

Le rouge et le noir se sont pris

En une étreinte unique et brève

Déjà le sable est sous nos pieds

Écoute comme la mer est proche !

Il faudra tout réinventer

L’avenir est dans nos caboches !

...L’avenir est dans nos caboches !

L’été a déserté Paris

Vides sont les yeux des fenêtres

Abandonné comme un grand lit

Après l’amour, après la fête

La Seine ne sait plus où couler

Quand elle arrive à la Cité

Verte espérance de l’été

Pourquoi t’es-tu déshabillée ?

...Pourquoi t’es-tu déshabillée ?

L’automne à Paris s’est glissé

Par le chemin de Saint-Michel

Le gris-mauve s’est installé

Et dans la Seine et dans le ciel

L’or et le sang coulent des arbres

De l’Élysée à la Bastille

Veinant les rues comme un beau marbre

Attention ! Paris se maquille...

...Attention ! Paris se maquille... » (15)

Sur son site, Annie Nobel raconte : « À l’automne 1968, encore sous le coup des événements, j’écris une chanson douce et nostalgique sur le sujet : Climat 68. D’autres chansons y feront allusion : Li liberté, Le cahier, mais d’une manière très soft... Le sujet restait complètement tabou. Black out total. »

« Aujourd’hui tout est bouclé

Quadrillé

Si vous voulez un cahier

Un cahier

Pour la rentrée des idées

Un cahier

Prenez-le NOIR...

Sans tracé quadrillé... »

(Le cahier, écrite avec Philippe Richeux)

Annie Nobel ajoute : « Cependant, 10 ans plus tard, pour l’anniversaire de mai 68, j’entends un journaliste à la radio qui dit textuellement : “En fait, en 68, il ne s’est pas passé grand-chose...” et mon sang n’a fait qu’un tour : j’ai écrit Mai 68 dans la journée, paroles et musique. J’avais l’impression que le texte était déjà écrit quelque part dans ma tête, car c’est à peine si j’ai fait trois ratures... » Une chanson joyeuse pleine d’énergie qui figure sur l’album « noir » produit par Moshé-Naïm et publié par Musidisc en 1986 :

« Mon camarade, comme on s’est bien éclatés

On a crié, gueulé et... beaucoup marché

Et discuté, et déliré

Les PC-CGT sont dépassés

Par l’imagination !

(mais qu’est-ce que c’est ça, l’imagination ?

C’est dans l’dictionnaire ce mot-là ?)

Et c’était mai et l’on s’aimait (bis)

Et c’était mai 68 ! mai 68 ! »

Et c’est vrai que l’on s’aimait en mai 68 !

(à suivre)

Notes :

(2) Près de 500 affiches ont été créées pendant les événements de Mai 68. La plupart proviennent de l’ « atelier populaire » de l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts (14, rue Bonaparte).

L’autre école, qui a produit une centaine d’affiches, est l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (31, rue d’Ulm).

Voir Michel Wlassikoff : Mai 68, l’affiche en héritage (éditions Alternatives) et Vasco Gasquet : Affiches de mai 68, l’intégrale (Aden, Belgique, paru en 2007).

(3) Interview de Dominique Grange par Christiane Passevant le 6 avril 2003, reproduite dans le livre de Larry Portis : La Canaille. Histoire sociale de la chanson française (éditions CNT, 2005).

(4) Jean Bériac s’est fait connaître dès 1961 avec Le petit vélo. Après deux autres 45 tours chez Decca, il enregistre chez Bel Air. Il est aussi l’auteur de la chanson Mikélaï, musique de Claude-Michel Schönberg, enregistrée par Éva en 1966. Voir interview page 37.

(5) Interview de Dominique Grange par Christiane Passevant le 6 avril 2003, reproduite dans le livre de Larry Portis : La Canaille. Histoire sociale de la chanson française (éditions CNT, 2005).

(6) Dans la chanson, la mode est aux prénoms français « anciens » : Antoine, Édouard, Évariste, Cédric, Violaine...

(7) On peut voir sur le site de l’INA un extrait d’une émission où Ted Scotto chante en direct du Bal de la Marine.

(8) La « petite phrase » exacte est : « D’ailleurs, qui a jamais cru que le général de Gaulle étant appelé à la barre devrait se contenter d’inaugurer les chrysanthèmes... »

(conférence de presse à l’Élysée, le 9 septembre 1965.

(9) Constitué le 17 mai 1968 par des membres et sympathisants de l’Internationale Situationiste (dont Guy Debord, Raoul Vanegeim, Jacques Le Glou...) qui se retirent du Comité d’occupation de la Sorbonne, le C.M.D.O. s’autodissout un mois plus tard, le 15 juin.

(10) Laurent Joffrin : Mai 68. Histoire des Événements, Le Seuil.

(11) CD « Contrechants... de ma mémoire » vol. 1, Édito Musique, 1999.

(12) Sur le site Slogans et graffiti, son auteur, Bernard Cousin, rappelle, quarante ans après, la véritable histoire de ce slogan : http://users.skynet.be/ddz/mai68/temoignages/souslespaves.html

(13) Source : le blog de Jean Édouard : http://blog.ifrance.com/jeanedouardbarbe

(14) Source : site de la chanteuse Annie Nobel : www.annienobel.com/index.htm

Voir aussi l’interview page 50.

(15) Texte reproduit avec l’aimable autorisation d’Annie Nobel.

Mai 68 et la chanson : troisième partie

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