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  • Raoul Bellaïche

Serge Rezvani : « Mes chansons, c'est mon journal chanté »


Personnage discret, Serge Rezvani a accepté de sortir de l'ombre à l'occasion de la sortie d'un CD comprenant l'intégralité de ses chansons enregistrées par Jeanne Moreau. La chanteuse disparue, c'est à lui qu'incombe la « promo » de ce disque conçu par Françoise Canetti sur le label de son illustre père... « Le Tourbillon de ma vie », ce sont toutes les chansons parues dans les années 60 sur deux albums à succès et quelques autres mises de côté faute de place sur les 30 cm vinyles de l'époque...

Les arrangements, c'est ce qui trahit le plus une chanson... Ceux des albums de Jeanne Moreau, dus à Ward Swingle, François Rauber ou Elek Bacsik, n'ont pas pris une ride. Ils épousent les textes de Rezvani (qui signait alors Cyrus Bassiak) et donnent l'occasion à Jeanne Moreau d'exprimer toute la palette de ses sentiments...

SERGE REZVANI : D’habitude, je n’aime pas beaucoup paraître au grand jour, j’avais même pris un pseudonyme quand mes chansons ont été connues. Mais là, je pense que c’est mon devoir d’aider à la promotion de ce très beau disque de Jeanne Moreau avec 29 chansons que vient de publier Françoise Canetti. On en a d’ailleurs retrouvé une de plus depuis…

Il s'agit de la chanson Jo le Rouge ?

Oui, elle figurait dans Le Marin de Gibraltar, un film de Tony Richardson adapté d'un roman de Marguerite Duras. Dans ce film, Jeanne Moreau partageait la vedette avec Orson Welles et elle chantait cette chanson, Jo le Rouge. Elle la chante aussi en anglais, il y a les deux versions. J'ai retrouvé les deux extraits sur Internet.

À la même époque, en 1967, Vanessa Redgrave, la femme de Tony Richardson, avait enregistré l'album « Red and Blue » avec une dizaine de vos chansons, adaptées en anglais par Julian More…

Oui, ce sont dix chansons très belles, orchestrées par Antoine Duhamel. Elles avaient été publiées à l'époque sur un 30 cm EMI. Il y a dix ans, Universal les a rééditées sur un CD de la collection Écoutez le cinéma, mais je pense que c'était une erreur de publier ce disque sur le même CD que Dragées au poivre car les chansons de Vanessa Redgrave sont malheureusement passées inaperçues. C’est dommage. Surtout que Dragées au poivre c’est très joli, mais ce n’est pas aussi fort que ce qu’a fait Vanessa Redgrave.

C’était quoi précisément Dragées au poivre ? Je n’ai pas vu le film, mais je connais les chansons. C’était une idée de Jacques Baratier ?

Une idée de Jacques Baratier et de Guy Bedos, qui a aussi signé les dialogues. C’est un très joli film qui tient encore très bien le coup. À l’époque, on l’a regardé un peu de haut, mais je l’ai revu récemment avec des jeunes d’aujourd’hui, et ils étaient très enthousiastes.

Ce sont des sketches ?

Oui, des sketches de Guy Bedos, mais le film est aussi basé sur mes chansons. Ce que faisait Baratier était toujours assez informel, c’était comme ça venait… Le film se voulait un peu moqueur par rapport à ce qu'on appelait le « cinéma-vérité ». Il y avait un côté désinvolte qui allait bien avec l'époque, mais je crois que ça a davantage de portée aujourd’hui, quand c’est détaché de ce contexte. En soi, Dragées au poivre reste un joli film.

Il y a quelques chansons qui sont restées.

Lili Gribouille, La joueuse de gong, La vie s'envole... J’avais déjà écrit beaucoup de chansons… pour moi, et Baratier avait puisé dans ce que je lui avais montré. J’ai eu beaucoup de demandes, mais je n’ai jamais écrit de chansons pour personne, je n’ai jamais voulu être professionnel. De même, je n’ai jamais voulu collaborer avec un musicien, mais j’ai été obligé de cosigner pour des raisons scandaleuses, parce que la SACEM n’a pas fait du tout son devoir à ce moment-là…

C’était la règle à cette époque ?

En fait, je pouvais signer entièrement de mon nom en me fondant sur la « notoriété publique » puisque Le Tourbillon fonctionnait déjà dans le monde entier... Mais on m'a obligé à passer le concours de mélodiste et à signer avec des musiciens qui n’ont jamais écrit une seule note de mes chansons…

Georges Delerue n’a rien fait sur Le Tourbillon ? Peut-être l’arrangement ?

L’arrangement, c’est autre chose. J’ai donc signé avec des musiciens qui savaient écrire la musique, chose que je ne sais toujours pas faire car je suis un musicien d’oreille. Et puis vingt ans après, j'ai rencontré un vieil éditeur honnête qui m’a demandé : « Dans vos chansons, c’est bien vous qui avez composé la musique ? » Je lui ai dit : « Pour moi, ça va ensemble, la musique et les paroles. Je n’ai jamais écrit les paroles à part et la musique à part. C’est comme un chant d’oiseau... » Cet éditeur m’a suggéré d'écrire à tous les musiciens qui avaient cosigné avec moi. Et ceux que j'ai pu contacter m'ont écrit une lettre dans laquelle ils confirmaient qu'ils n’étaient pour rien dans ces chansons.

Vous avez été donc rétabli dans vos droits.

Oui, mais ils avaient touché la moitié de mes droits musicaux pendant vingt ans sans me le dire…

Maintenant, vos chansons sont créditées paroles et musique Serge Rezvani ?

Oui, sauf en ce qui concerne quelques musiciens qui étaient morts entre-temps ou que je n’ai pas joints. Mais ce n’est pas grave, le plus important, c’est le droit moral, ce n'est pas une question d’argent. Franchement, je ne vois pas pourquoi je signerais avec des gens qui n’ont rien apporté à mes musiques.

Chez vous, les mélodies sont évidentes. Pourtant vous n'êtes pas musicien...

Ward Swingle, qui est un ami que j’aime beaucoup, m’avait dit quand il a relevé les notes du Tourbillon : « Ce n’est pas carré ce que tu fais, tu devrais le faire autrement : “Dans le tourbillon de la vie“ et non pas “Dans l’tourbillon de la vie“ »… C’est toute la différence. Ward Swingle est un grand musicien, très libre, mais là il se trompait...

Cette chanson, beaucoup l’appellent Le Tourbillon de la vie. C’est une expression qui est entrée dans le langage commun…

C’est vrai. À la mort de Jeanne Moreau, tous les journalistes l’ont employée…

Vous étiez resté en contact avec elle ces dernières années ?

Non. Les années ont passé et la vie a fait que l’on ne s’est pas revus… Je lui ai écrit plusieurs fois, mais vers la fin, elle ne voulait pas être vue… Je l’ai connue dans sa splendeur, nous étions deux couples très amis : Jeanne, son mari Jean-Louis, ma femme Lula et moi. J’ai écrit Le Tourbillon par facétie, pour me moquer un peu de leur relation tumultueuse... Mais ils sont restés très liés. Il a été le mari qui était là quand il fallait, puis il n’était plus là, selon les circonstances... C’est une chanson que j’ai écrite très vite, en m’amusant. Elle a jailli toute seule et puis elle a été confirmée par le film. C’est une coïncidence parce que la chanson avait été écrite bien des années avant le film. Quand Truffaut, qui adorait mes chansons, m’a demandé : « J’aimerais bien avoir une chanson... », je lui ai dit que celle-là irait très bien… et puis voilà !

Dans le film, vous accompagnez Jeanne Moreau à la guitare, et elle chante en direct...

Il y a eu une prise, une seule, c’est ça qui est joli. Et même que Jeanne Moreau se trompe à un moment : elle inverse les paroles… Philips, à l’époque, n’a pas voulu sortir le disque parce qu’il y avait cette erreur… Mais il y a eu une telle demande qu’ils ont été obligés d’éditer la chanson sur un 45 tours.

Jeanne Moreau chante d'abord : « On s’est réchauffé / Puis on s’est séparé » puis, un peu plus loin, elle inverse les deux vers : « On s’est séparé / Puis on s’est réchauffé. » Ce qui fait un peu contresens… Je crois qu’Henri Serre fait la même chose, ainsi que Marie-Paule Belle. Mais pas Francesca Solleville. Cora Vaucaire, elle, chante la chanson à la première personne, puisqu’elle dit : « Je portais des bagues à chaque doigt… »

Jeanne Moreau inverse les deux vers et elle rit. Elle fait en même temps un petit geste pour signifier qu’elle s’est trompée, mais c’est joli à voir. C’est ce qui donne du charme, d’ailleurs. Moi, j’aime bien ce qui est inachevé, ce qui n’est pas parfait.

On vous revoit dans d’autres scènes que celle où Jeanne chante Le Tourbillon ?

Oui, bien sûr, je jouais le quatrième rôle, Albert. Je me souviens que l'on tournait une scène en extérieur et qu'on a dû l'interrompre parce qu’il n’y avait plus de soleil. Il a fallu remettre le tournage au lendemain, mais il s’est trouvé que le lendemain, il y a eu du brouillard qui a duré pendant quinze jours... On n’a pas pu tourner, on est restés bloqués dans un chalet en Alsace, avec toute l’équipe du film, où l'on n’avait rien à faire d’autre qu’à chanter mes chansons ! Jeanne les chantait, elle les savait toutes par cœur. Et lorsque nous sommes rentrés à Paris, Truffaut a dit à Jeanne : « Vous ne pouvez pas ne pas faire un disque avec les chansons de Rezvani ! »

Jeanne était quelqu'un qui faisait très bien tout ce qu'elle faisait. Sur un plateau de cinéma, elle arrivait la première et partait la dernière... C’était une vraie professionnelle et elle n’avait pas envie de se lancer comme ça dans la chanson, elle avait peur de ne pas en être capable. Jacques Canetti, qui n’avait pas encore son label, – je pense que c’est Truffaut qui a dû lui en parler –, a réussi à convaincre Jeanne Moreau de faire son premier disque. Le 33 tours a eu un tel succès que deux ans après on en a fait un second. Jeanne a également enregistré un 45 tours avec Embrasse-moi, la chanson du film de Marcel Ophüls, Peau de banane. Et il y a eu trois ou quatre chansons qui n’ont pas pu être incluses à l'époque parce qu’il n’y avait pas la place sur les vinyles. Elles sont toutes aujourd'hui sur le CD qui vient de paraître.

Quand Jeanne Moreau a enregistré Le Tourbillon, vous pensiez que cette chanson allait devenir un classique ?

Tout le monde le pensait. Moi, je n’en faisais pas une affaire de succès car j'avais écrit mes chansons d'abord pour mon plaisir. Et celle-là, Le Tourbillon, m’a échappé, elle n’est plus à moi ! Il y a même des enfants de trois ans qui me la chantent…

Elle a été reprise à l’étranger, dans d’autres langues ?

Je ne crois pas. À vrai dire, je ne suis pas très au courant de ce que deviennent mes chansons… Mon plaisir, c’était de les écrire. Je les ai aussi chantées, bien sûr, j’ai fait deux ou trois récitals exceptionnels comme à la Maison de la Poésie en 2006 ou aux Trois Baudets en 2010.

Après le succès de Jeanne Moreau, vous avez dû avoir des demandes de chansons de la part d'interprètes ou de maisons de disques ?

Énormément. Serge Reggiani était venu me voir dans le Var, Juliette Gréco aussi. Et puis Barclay m’avait demandé des chansons pour Bardot. Mais je n’ai jamais voulu rentrer dans la profession.

Pourquoi ?

Parce que ma vie était ailleurs. J’étais loin de Paris, je peignais, puis je me suis mis à écrire. Je vivais très à l’écart et j’avais besoin de cette vie-là. Je ne voulais pas entrer dans le système du show-business, je ne tenais pas vraiment à être au premier plan. J’aimais bien que mes chansons vivent sans moi.

Jeanne Moreau a dit que Le Tourbillon était une chanson d’homme et que personne ne s’en était aperçu. Vous le confirmez ?

Elle a raison. Dans ses disques, il y a beaucoup de chansons d’hommes, mais il n’y a pas beaucoup d’hommes qui chantent mes chansons.

Il y a quand même eu Henri Serre avec quatre chansons, Jean Richard, qui a repris Le Tourbillon, et Jean Arnulf, plus tard, avec un album de treize chansons.

Mes chansons ont été chantées par des femmes, mais si vous les écoutez bien, vous vous rendrez compte que ce sont à quatre-vingts pour cent des chansons d’homme… Elles sont écrites au masculin. « Elle avait des bagues à chaque doigt… », c’est un homme qui chante ça. Jo le Rouge, la chanson du Marin de Gibraltar que l’on a retrouvée, c’est une chanson d’homme, une chanson de marin. Les trois quarts des chansons que Jeanne a chantées sont des chansons d’homme. Elle a en « féminisé » quelques-unes en changeant le genre, mais elle a raison, ça n’a aucune importance.

Vous assistiez aux enregistrements de Jeanne Moreau ? Vous donniez votre avis sur les arrangements ?

J’ai assisté un petit peu, mais je ne suis jamais intervenu pour ce qui est des arrangements et des orchestrations. Je ne suis pas un auteur emmerdeur : ce qui m’intéresse, c’est la création. Ce qui me plaît, c’est d'écrire et de composer, comme je le faisais à l’époque pour moi et pour mes amis qui se réunissaient chez Jeanne Moreau, rue de Douai. Il y avait là Boris Vian qui était voisin, François Truffaut, Francesca Solleville… Et je leur dévoilais les chansons que j’écrivais pour le plaisir. Truffaut était fou de bonheur quand je lui en faisais écouter une nouvelle !

La suite dans le nouveau numéro de

JE CHANTE MAGAZINE : entretien de neuf pages.

Sommaire du numéro 14

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