• Raoul Bellaïche

Anna Karina, une Danoise à Paris


Souriante, Anna Karina nous accueille à la terrasse d'une brasserie du boulevard Saint-Germain où elle a ses habitudes... La comédienne-chanteuse n'a « rien à vendre », mais depuis cet entretien, l'actualité l'a rattrapée. Deux de ses films sortent pour la première fois en DVD : Shéhérazade, tourné au Maroc en 1963, et Vivre ensemble, le premier film qu'elle a réalisé en 1973. La chanteuse n'est pas oubliée puisqu'un « best of » de ses chansons comprenant des inédits est annoncé (« Je suis une aventurière », EPM).

Lorsque vous étiez au Danemark, est-ce que vous parliez français ?

Pas du tout. Mon grand-père avait quitté l'école très tôt, ma mère aussi. Moi-même, j'ai quitté l'école à l'âge de quatorze ans. Ce n'était pas une famille à études... Mais je fréquentais quand même les bibliothèques. Bien sûr, je n'avais pas une vraie culture internationale, mais j'essayais de me tenir au courant parce que cela m'intéressait. En réalité, j'ai quitté l'école parce que l'on m'avait accusée d'avoir triché, ce qui était absolument faux. Cela m'a beaucoup blessée au point que je n'ai plus voulu y retourner...

Le proviseur m'a proposé de revenir à l'école, mais j'ai refusé car je voulais travailler. Je rêvais déjà d'être comédienne parce, depuis toute petite, c'était moi qui montais les spectacles à l'école. Je n'étais pas une grande gueule, mais j'étais quand même très vivante ou parfois très triste. Quand j'étais triste, je ne le disais pas, je me cachais et je pleurais. Mais lorsque j'étais gaie, je cherchais à avoir du monde autour de moi...

J'avais quatorze ans et juste mon certificat d'études. Il fallait que je travaille. J'ai alors trouvé un boulot de fille d'ascenseur dans un grand magasin. À cette époque, on actionnait une sorte de manivelle pour passer d'un étage à l'autre. Je portais une tenue réglementaire gris souris, atroce... Évidemment, il y avait toujours des vieux messieurs qui me touchaient les fesses... et je détestais ça ! Au bout de trois semaines, je ne suis plus retournée au magasin. Le directeur a téléphoné à ma mère. On était mineure jusqu'à 21 ans et on avait le droit de travailler avec l'accord des parents. Ma mère m'a posé des questions, j'ai menti et elle m'a collé une grosse claque dans la figure... Je suis retournée voir le directeur du magasin et me suis excusée. Il m'a laissé entendre que je pourrais être vendeuse au bout de quelques années... Je lui dis que je voulais devenir comédienne, mais qu'on ne voulait pas me prendre car j'étais trop jeune. Il m'a dit : « Vous êtes prétentieuse, ma petite ! » et il m'a virée. 

Ça a été le drame dans la famille, mais j'ai trouvé un autre boulot en répondant à l'annonce d'un peintre qui faisait de l'illustration pour des magazines et qui cherchait des élèves. Comme je ne dessinais pas trop mal, j'ai envoyé un dessin qui représentait un petit clown... Je l'ai toujours d'ailleurs. Et j'ai été engagée.

Entre-temps, j'avais chanté dans un établissement de Copenhague où se produisaient des artistes internationaux. Count Basie y était passé alors que j'avais dix ou onze ans et j'étais allée le voir avec ma mère. Sur scène, il a eu un grave malaise et il est tombé dans les pommes ! Évidemment, l'orchestre s'est arrêté et l'animateur, complètement affolé, a demandé si quelqu'un pouvait faire quelque chose... Depuis la salle, j'ai crié : « Oui, moi ! » et j'ai foncé sur la scène. Il y avait à l'époque une chanson danoise très populaire qui s'appelait Je veux être comédienne et je l'ai chantée a cappella.

Vous êtes arrivée en France à l'âge de 17 ans. Pourquoi la France ?

Petite, j'adorais la France. Mon grand-père avait un perroquet qui « chantait » – comme il pouvait – La Marseillaise ! Pour moi, la France c'était tout ce que l'on apprenait à l'école, l'histoire, Napoléon... Et puis le bleu, le blanc, le rouge...

Vous étiez déjà allée à Paris ?

J'étais déjà allée à Paris avec mon premier beau-père et j'avais eu des contacts avec quelques Français dont j'avais conservé les numéros de téléphone. Mais lorsque je suis revenue, personne ne m'a répondu... Je suis allée à l'église du Danemark, une église protestante. J'ai demandé au pasteur si je pouvais y passer la nuit... « C'est hors de question, mon petit !, m'a-t-il répondu, mais je vais voir ce que je peux faire. »

Il m'a trouvé une chambre de bonne, rue Pavée, dans le 4ème arrondissement. Il n'y avait pas d'eau courante, mais j'avais un matelas ! Le lendemain, je suis allée me promener à pied dans Paris. Arrivée devant les Deux-Magots, j'ai tout de suite pensé que ce quartier était fait pour moi... Je m'y sentais bien.

Bien qu'ayant très peu d'argent, je me suis attablée aux Deux-Magots. Très vite, une dame s'est adressée à moi. Il s'agissait de Catherine Harlé, une photographe qui avait créé sa propre agence de mannequins à la fin des années 50, mais qui travaillait à ce moment-là pour Jours de France. Elle m'a simplement demandé si je voulais faire des photos de mode. Elle m'a parlé en anglais parce que je ne parlais pas bien français. À vrai dire, je me méfiais un peu... Mon grand-père m'avait bien dit : « Tu ne parles pas aux étrangers ! » Mais là, c'était moi l'étrangère !

Je lui ai répondu : « Oui, peut-être, mais si vous venez avec beaucoup de gens... » Elle m'a regardée un peu stupéfaite : « Mais bien sûr qu'il y aura du monde puisqu'il y a les photographes, les costumiers, les stylistes, les coiffeurs, les maquilleurs, tout le tralala pour la mode, quoi ! » On est venu me chercher rue Pavée et j'ai fait mes premières photos de mode qui ont été publiées dans Jours de France.

Avec votre nom ?

Non, pas encore. Je n'étais pas citée. On me proposait 9000 francs anciens, c'était beaucoup d'argent à l'époque : avec ça, je pouvais manger pendant trois semaines ! Mais il fallait attendre que les photos soient publiées pour que je sois payée... Comment faire alors pour me nourrir ? J'étais maigre, je ne vous dis pas, un fil... Probablement encore plus mince qu'Arielle Dombasle ! J'avais une robe noire que je lavais à l'eau froide et des chaussures blanches à hauts talons.

Catherine Harlé m'a confié les photos et m'a suggéré d'aller voir d'autres journaux comme l'hebdomadaire Elle. J'ai été reçue par Hélène Lazareff et je lui ai montré les photos. Elle a quand même voulu savoir si j'étais photogénique et m'a envoyé au maquillage. On m'a coupé les cheveux et un peu blondie, parce qu'ils étaient trop noirs. Puis une femme est arrivée, une femme magnifique avec un grand chapeau et un cigare. Elle m'a dit : « Comment t'appelles-tu, mon petit ? » Je lui ai répondu : « Hanne Karin Bayer. »« Je t'ai entendu dire à un photographe tout à l'heure que tu voulais être comédienne. »« Oui, c'est ce que je veux, Madame. Les photos, c'est surtout pour manger... »« Écoute, tu ne t'appelleras pas Hanne Karin Bayer, mais Anna Karina ! » Cette dame, c'était... Coco Chanel !

Elle vous a tout de suite dit qui elle était ?

Non, je ne l'ai su qu'après avoir posé la question autour de moi. J'ai donc fait des photos et j'ai eu la couverture du journal Elle ! Sur la photo, je porte une petite veste jaune. Et à l'intérieur, c'est écrit « Anna Carina » avec un C ! J'étais déçue parce que je voulais que ce soit avec un K ! Mais bon, ça s'est arrangé par la suite.

Après cette couverture, j'ai eu des demandes de beaucoup de magazines... J'avais du boulot tout le temps. Je faisais toutes sortes de publicités, même pour des machines à laver ! Je voulais de l'argent pour pouvoir prendre des cours de français. Et surtout, j'allais beaucoup au cinéma. Je voyais des films avec Jean Gabin et Gérard Philipe... À l'époque, le cinéma était permament et je restais dans la salle toute la journée. On pouvait même y fumer ! J'ai fini par comprendre que lorsque Gérard Philipe disait « Bonsoir, Madame », ça voulait dire la même chose que lorsque Jean Gabin disait « Salut, ma vieille ! » Sauf que ce n'était pas le même langage. Donc, j'ai commencé à parler en argot en même temps que le français.

J'avais à peine dix-huit ans quand j'ai reçu un télégramme de Jean-Luc Godard, dans lequel il me proposait un petit rôle dans À bout de souffle. Lorsque je l'ai rencontré, il m'a dit : « Il faudra vous déshabiller... » Il m'avait vu dans des films publicitaires pour Monsavon, où l'on voyait juste une épaule : j'étais en maillot de bain, recouverte de trois tonnes de mousse ! J'ai répondu fermement : « Non, je ne me déshabille pas. » Je n'ai donc pas fait ce film.

Le temps passant, je gagnais assez d'argent, et j'ai pris un appartement pas trop cher au deuxième étage, rue Bassano, une petite rue pas loin des Champs-Élysées. Je devenais presque avare car je voulais absolument rester à Paris et ne pas retourner dans le froid à Copenhague... Je vivais alors avec un homme plus âgé que moi : Ghislain Dussart, dit Jicky Dussart. Il était peintre, mais aussi le photographe et ami de Brigitte Bardot. Trois ou quatre mois plus tard, j'ai un autre télégramme disant : « Mademoiselle, cette fois-ci, c'est peut-être pour le rôle principal... » Signé Jean-Luc Godard. Je ne me souvenais pas de son nom, mais de son physique, parce qu'il portait des lunettes noires et c'était très rare à l'époque d'avoir des lunettes de vues teintées... À bout de souffle n'était pas encore sorti, mais tout le monde disait que c'était un chef d'œuvre... Je suis donc allée voir Godard. Il m'a bien regardée puis m'a dit : « C'est bon. Venez signer votre contrat demain. » « Cette fois, vous n'allez pas me demander de me déshabiller... » « Non. C'est un film politique. » « Mais je ne pourrais jamais tenir un discours politique. C'est impossible, personne ne va le croire... » « Qui vous dit que vous allez tenir un discours politique ? Vous n'aurez qu'à faire ce que je vous dirai de faire. Venez demain avec votre mère. » « Mais ma mère n'est pas à Paris, elle vit à Copenhague ! » « Et alors ? Demandez-lui de prendre l'avion et de venir à Paris ! » « Mais elle n'a jamais pris l'avion de sa vie... Appelez-la vous-même ! »

Godard fait le numéro et me passe le téléphone : « Allô, maman, c'est moi Hanne Karine. Je vais être la vedette féminine d'un film politique en français... » « Qu'est-ce que tu racontes ? Menteuse ! » et elle raccroche ! Je la rappelle. « Maman, c'est vraiment vrai. On te paye ton billet d'avion, il faut que tu viennes à Paris demain ou après-demain pour signer mon contrat. » J'étais encore mineure. Je lui passe Godard, qui lui parle en anglais, une langue qu'elle ne comprenait pas, mais elle se rend compte que c'est vrai. Donc, ma mère est venue à Paris, elle a signé mon contrat et j'ai été engagée pour Le Petit soldat ! Vous avez tourné sept ou huit films avec Godard... Sept films... et demi, comme je le dis souvent, car il y a eu Anticipation ou l'amour en l'an 2000, un des six sketches du film Le plus vieux métier du monde, sorti en 1967. Est-il vrai que, chez Godard, rien n'était écrit et que tout était improvisé à la dernière minute ? Non, pas du tout. Tout était écrit, mais il écrivait au dernier moment, dans la nuit précédant le tournage ou parfois le matin même. Mais on n'improvisait pas dans le texte que nous avions à dire. Dans de nombreux films de Godard, vous chantez... Dans Une femme est une femme, je chante Angela, dont Jean-Luc a écrit les paroles. Je chantonne aussi dans Bande à part et dans Pierrot le fou... Entre-temps, en 1960, j'avais tourné Ce soir ou jamais, un film de Michel Deville. On dit que Godard était jaloux... Oui, il était très jaloux. Il m'accompagnait tous les matins dans sa voiture américaine, une Ford décapotable. Et tous les matins, il me répétait : « Comment vas-tu pouvoir dire ce texte de Nina Companeez ? Ce texte est nul, je ne l'aime pas du tout ! »« Moi, je le trouve génial ! » Lorsqu'il a vu le film, il m'a trouvée formidable, et après avoir auditionné toutes les actrices de la place de Paris, il m'a proposé le rôle de Une femme est une femme, qui a obtenu le Prix d'interprétation à Berlin. J'étais très jeune car, à l'époque, on ne le donnait pas aux jeunes actrices. La première fois que vous chantez au cinéma, c'est donc dans Une femme est une femme, avec la chanson Angela. Oui, mais je chantonne également au début de Ce soir ou jamais. Il y a déjà en vous le goût de la chanson et du cinéma... J'ai toujours chantonné. Même en marchant dans la rue, je chantais. Comme j'étais très jeune, les gens trouvaient ça charmant. Maintenant, je vous assure que je ne le fais plus ! J'ai revu récemment Bande à part, et il y a la fameuse scène du métro où vous chantez une chanson d'Aragon, J'entends, j'entends... Ce n'était pas improvisé non plus ? Non plus. Avec Godard, on n'avait même pas le droit de changer un mot pour un autre, mais on avait tout de même le droit de répéter. Jean-Luc était très minutieux. Au début des années 60, des metteurs en scène comme Godard ou Truffaut adoraient la chanson. Dans leurs films, on entend souvent des succès du moment... Dans plusieurs films de Godard, il y a une chanson, un juke-box... Je pense à la fameuse scène du café avec Jean Ferrat dans Vivre sa vie... On le voit mettre une pièce dans le juke-box et sélectionner Ma môme, sa propre chanson... Cela a un petit effet comique... À mon avis, Jean-Luc a toujours deviné les futures stars, comme Aznavour que l'on entend chanter Tu t'laisses aller dans Une femme est une femme à travers un juke-box. Dans cette scène, je suis avec Belmondo dans un café, je le regarde tristement parce que je me demande si je suis déjà devenue une vieille bonne femme, alors que je n'ai même pas 20 ans à l'époque ! Godard adorait la chanson. Il a travaillé avec Dutronc, Hallyday, Rezvani, qui est également connu sous le nom de Bassiak. Il y a un film que je ne connais pas, mais dont la chanson est très belle, c'est le film de Maurice Ronet : Le voleur de Tibidabo. Je chante La vie est magnifique, un texte de Rémo Forlani sur une musique d'Antoine Duhamel. Vous avez joué dans ce film ? Oui, il se passe en Espagne, à Barcelone. C'est à cette occasion que j'ai vu mon père pour la troisième et dernière fois. Mon vrai père, qui était capitaine de long cours, faisait le tour du monde. On a déjeuné dans le port. Il m'a proposé de faire des voyages avec lui, d'aller au Japon... À la fin du repas, avec un de mes demi-frères, je lui ai demandé son numéro de téléphone, mais il a refusé. Sa femme était très jalouse, elle ne savait même pas que j'existais... « Je te jure que je te donnerai des nouvelles... », m'a-t-il affirmé. Mais je n'ai jamais plus eu de ses nouvelles. Un jour, ma mère, que je questionnais, m'a appris qu'il était mort depuis dix ans... Personne ne m'avait prévenue... J'étais vraiment effondrée. Il était très beau, mon père. Il a été au courant de votre début de carrière dans le cinéma ? Bien sûr. Pour la petite histoire, il y a, à Copenhague, un grand parc qui s'appelle le Tivoli et mon père a été le millionième visiteur de ce parc... Évidemment, il a fait la une de la télévision et des journaux. Et il avait déclaré : « Ma fille c'est Anna Karina ! » Ma ligne de chance, la chanson de Rezvani que l'on entend dans Pierrot le fou, est interprétée en duo. L'homme qui vous donne la réplique n'est ni Belmondo, ni Rezvani. Alors, c'est qui ? À mon avis, mais je ne jure de rien, Jean-Luc Godard a dû choper quelqu'un dans le couloir et lui a dit : « Tu vas chanter avec elle ! ». Je crois que Jean-Paul Belmondo ne voulait pas chanter et je n'ai pas le souvenir d'avoir enregistré Ma ligne de chance en duo avec lui. Ce devait être un monsieur qui passait par là... Jean-Luc a toujours été comme ça : il tombe sur quelqu'un et lui propose un rôle... Vous aviez aussi participé à Dragées au poivre ? Mais oui ! Je chante avec Claude Brasseur une chanson de Bassiak, La vie s'envole. J'étais la pute et lui, le plombier ! Brasseur chantait tellement mal qu'il s'est mis à rire ! Au début des années 60, outre Brigitte Bardot, beaucoup de comédiennes sont devenues chanteuses : Marie Laforêt, Corinne Marchand, Estella Blain... On vous a fait des propositions pour faire une carrière de chanteuse à ce moment-là ? Oui, mais seulement après la comédie musicale Anna. Auparavant, on m'apportait des textes et des mélodies que je n'aimais vraiment pas du tout... La comédie musicale Anna a connu un certain succès. Notamment la chanson Sous le soleil exactement, qui a été un tube. Vous l'aviez enregistrée deux ans avant Gainsbourg. Il y a eu une version par Lucky Blondo en 1967, la même année que moi. Une chanteuse allemande en avait fait une reprise aussi. On a juste eu trois quarts d'heure ou une heure pour enregistrer Sous le soleil exactement, qui est une chanson assez difficile, parce que le studio était déjà réservé pour d'autres artistes, Après nous, Mireille Mathieu devait arriver avec l'Orchestre de Paris... Alors, on a fait Sous le soleil... d'un trait, comme ça. Mais avant, j'avais beaucoup répété avec Serge. On bossait dur, mais on riait beaucoup. Serge était vraiment un amour. C'est l'homme avec lequel j'ai le plus ri ! Vous aviez chanté La Noyée bien avant Carla Bruni ? J'ai enregistré La Noyée avant tout le monde, en 1972. C'est une chanson magnifique. Il y a une autre chanson pas très connue de Gainsbourg, que vous chantez en duo avec lui à la télévision, tout en dansant le slow : Ne dis rien. Dans ce clip, c'est Brialy qui était censé chanter, mais en réalité, il est doublé par Gainsbourg... Et cela s'entend ! Jean-Claude Brialy chantait assez faux. Enfin, pas trop, un peu, de temps en temps... Je trouve qu'il ne s'est pas mal débrouillé sur ce film. Je vais vous raconter une petite anecdote... Jean-Claude avait fait une émission des Carpentier avec Barbara, qui voulait chanter en duo avec lui. Chez les Carpentier, c'était du play-back, ils enregistraient toujours avant. Ils ont fait venir Barbara et Brialy un soir à 20 heures en se disant : « Ce sera fini dans une heure et après on ira manger... » À la première prise, l'ingénieur du son dit : « Monsieur Brialy, on va la refaire. » Une fois, deux fois, dix fois, cinquante fois, cent fois... Arrive l'aube. L'ingé son dit : « Monsieur Brialy, c'est parfait. En revanche, madame Barbara, ça ne va plus du tout ! » Vous n'avez jamais demandé des chansons à Gainsbourg pour faire tout un album ? Si, si... J'ai retrouvé une interview où Gainsbourg disait : « Je vais écrire douze chansons pour Anna Karina, parce que c'est la plus grande chanteuse que j'ai jamais rencontrée. » Dans une autre interview, il disait qu'il avait fait chanter la terre entière, mais qu'il n'avait jamais rencontré quelqu'un d'aussi professionnel qu'Anna Karina [rires]... Mais, hélas, huit jours après, c'était le début de son histoire d'amour avec Bardot... Donc, il a effectivement écrit plein de chansons... mais pour Bardot. C'est le destin. Vous avez connu Brigitte Bardot ? J'ai bien connu Brigitte, quand je vivais avec Ghislain, qui était son photographe. Vous fréquentiez tout ce monde de chanteurs et de comédiens ? Le monde du spectacle était très petit, tout le monde se connaissait. Avec Jean-Luc, nous allions souvent au cabaret voir Jean Yanne ou Raymond Devos. Devos joue d'ailleurs dans Pierrot le fou. C'était quelqu'un d'extraordinaire. Vivre ensemble, d'après votre roman publié en 1973 aux Presses de la Cité, est un film rare... C'est un film qui a été restauré par la Cinémathèque et projeté dans plusieurs hommages qui m'ont été consacrés. Il y a eu beaucoup de projections de ce film ces dernières années, mais il n'est pas encore sorti en DVD. J'avais écrit le texte de la chanson Vivre ensemble et Claude Engel a composé une musique en 24 heures.

Il a fallu longtemps avant que vous ne retourniez à la chanson... En 1997, j'ai joué dans Après la répétition, une pièce adaptée d'Ingmar Bergman pour le théâtre. Lorsque nous sommes arrivés, Bruno Cremer et moi, à Chalon-sur-Saône, dans un théâtre magnifique à l'italienne, le directeur, Jean-Marc Grangé, qui était un peu fan de moi, me dit : « Anna, je vous adore quand vous chantez ! La pièce est formidable, mais je voudrais vous voir chanter ! » Je lui réponds : « C'est trop tard maintenant, je suis vieille... » Et il me dit : « Mais vous plaisantez ? Je m'occupe de tout ! Après la tournée, je vous appelle à Paris. » Je pensais qu'il disait ça comme ça et n'y croyais pas trop... J'ai continué ma tournée avec la pièce dans la toute la France, en Belgique et en Suisse. Un jour, je reçois un coup de fil de Jean-Marc Grangé. « J'ai pensé à quelqu'un, je suis sûr qu'il voudra bien écrire pour vous. Il s'appelle Philippe Katerine. » Je ne connaissais pas bien Katerine, j'avais juste entendu une chanson de lui... Au bout de quelques mois, nous avons fini par nous rencontrer dans un restaurant. Nous étions en train de déjeuner avec des gens de chez Universal et je trouvais que Philippe Katerine n'était pas spécialement intéressé, il était plongé dans son assiette – il m'a avoué par la suite qu'il n'avait jamais mangé un homard de sa vie... Le lendemain matin, il m'appelle : « Anna, j'ai une chanson pour vous. Vous voulez bien venir la répéter ? » C'était Ça ne fait rire que moi. Il a écrit quasiment toutes les chansons ? Oui, mais j'ai quand même écrit les paroles de Petite Lola et de Qu'est-ce que je peux faire. Sur ce disque, Copenhague est une très jolie chanson... Celle-là, il l'avait déjà écrite et chantée. Après, il m'a dit qu'il aimait beaucoup mes chansons, qu'il était fan de mes films et de la Nouvelle Vague. Ce disque a relancé votre carrière de chanteuse ? Nous sommes très vite partis en tournée. Il y a d'abord eu la création du spectacle à Chalon-sur-Saône, chez Jean-Marc Grangé qui nous avait prêté son magnifique théâtre. Tout le staff de Barclay-Universal était là. On a répété trois semaines avec tous les musiciens. C'est à cette occasion que j'ai connu Laurent Balandras qui voulait absolument me connaître. Il venait d'arriver chez Universal, où il travaillait aux éditions. Là, ils ont tout de suite décidé de faire l'album. Il y a eu ensuite une tournée invraisemblable. J'ai un souvenir absolument dément du Printemps de Bourges : il n'y avait pas assez de place, les gens se battaient pour entrer, je n'avais jamais vu ça, même pour des concerts de rock ! C'était rempli à craquer, on avait peur que les gens ne tombent des balcons... C'était en 2000. Vous êtes également partie chanter à l'étranger... Oui, au Japon, au Canada, en Espagne... Au Japon, j'étais morte de trouille parce que, pendant tout le concert, il n'y avait pas eu un seul applaudissement... Je pensais qu'ils n'aimaient pas. Mais à la fin du concert, ce fut une ovation ! J'ai également été très touchée de voir, parmi les spectateurs, des jeunes filles habillées comme je l'étais dans Pierrot le fou ! Il y a quelques années, vous aviez chanté au Brésil... Vous étiez accompagnée par un orchestre brésilien ? Non, je chantais accompagnée par un seul musicien. Sur cette immense scène, nous étions deux, le guitariste Philippe Eveno, qui joue aussi du piano, et moi. On avait repris toutes les chansons de Katerine, de Bassiak, de Gainsbourg et on a fait un tabac ! C'était à Brasilia. J'y suis restée 15 jours. Dans cette salle, il y avait 1850 personnes, c'était bondé, les gens étaient assis sur les escaliers... En 1987, dans le film Dernier été à Tanger, vous chantez... Oui, deux standards : Blue Moon et The Man I love. Et du coup, Universal a décidé de sortir une compilation. C'est à cette occasion que, grâce à Stéphane Lerouge, on a retrouvé les fameux titres de Gainsbourg qui dormaient depuis trente ou quarante ans... Vous vous êtes produite au Palace dans les années 80. Oui, j'ai fait un concert pour le film de Denis Berry, Lost Song. C'était un film sur le rock and roll dans lequel je chantais deux chansons au Palace. Par la suite, Fabrice Emaer, le directeur, a voulu m'engager pour chanter au Privilège, un restaurant pour happy few aménagé sous le Palace, mais cela ne s'est pas fait. La chanson vous tente encore ? Non, car ma voix est trop basse... Les éditeurs ne vous ont pas proposé d'écrire votre biographie ? J'ai écrit trois romans. Le premier, Golden City, était un roman policier paru en 1983, Je l'avais écrit aux États-Unis où j'ai rencontré Denis Berry. Denis était marié avec Jean Seberg et il était retourné aux États-Unis après la mort de Jean. Pour revenir à votre question, on n'arrête pas de me demander d'écrire mon autobiographie, mais je ne veux pas. Et il est hors de question que quelqu'un le fasse à ma place ! Propos recueillis par Raoul Bellaïche Merci à Laurent Balandras. • Deux films rares avec Anna Karina sont ressortis en DVD à la rentrée 2017 : Shéhérazade (Gaumont) et Vivre ensemble (M6 Vidéo) dont elle est la réalisatrice. • Début 2018 est annoncé chez EPM un « Best of » intitulé « Je suis une aventurière », comprenant 2 duos avec Howe Gelb (du groupe Giant Sand).

Entretien de six pages publié dans le numéro 14 de JE CHANTE MAGAZINE .

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Sommaire du numéro 14

#AnnaKarina #Interview #Cinéma #Comédiennechanteuse

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