• Raoul Bellaïche

Jacques Plante (1920-2003) : l'arbre à chansons

Jacques Plante aurait eu 100 ans le 14 août 2020. Nous lui rendons hommage à nouveau en mettant en ligne l'article qui lui était consacré en 2018 dans le n° 14 de JE CHANTE MAGAZINE.

« Après trente ans de bons et loyaux services dans la chanson, après avoir pourvu en textes de qualité la constellation française depuis les étoiles, grandes, moyennes jusqu’aux minuscules, à condition qu’elles aient joli minois, il est allé cultiver son jardin Dieu sait où ». Dans son livre-enquête, Une Chanson, qu'y a-t-il à l'intérieur d'une chanson ?, paru aux éditions du Seuil en 1994, Marcel Amont concluait ainsi la petite notule consacrée à Jacques Plante.

De l'auteur de La Bohème et de dizaines de grandes chansons à succès qui s'étalent sur une quarantaine d'années, on ne sait pratiquement rien ! Né le 14 août 1920, mort le 16 juillet 2003, la même année que trois autres paroliers majeurs de la chanson française (Eddy Marnay, Georges Coulonges et Jean Dréjac), l'homme cultivait la discrétion. Sur Internet, sa fiche biographique Wikipédia se limite à deux lignes biographiques et la seule photo trouvée est celle que nous publions. Contrairement à ses confrères Pierre Delanoë, Jean-Loup Dabadie ou Étienne Roda-Gil, souvent interviewés, Jacques Plante n'a, semble-t-il, pas donné d'interview à la radio et à la télévision, ni même à la presse musicale chanson...

C'est pourquoi nous avons essayé d'en savoir plus sur l'auteur-parolier ou adaptateur de succès aussi différents que Étoile des neiges, Vieille canaille, Domino, Loin de vous (la version française d'Only you), J'entends siffler le train, For me... formidable, Un Mexicain, Chariot ou La Bohème...

Écrite par Jacques Plante, La Bohème figure dans l’opérette Monsieur Carnaval, interprétée par Georges Guétary. Mais c’est l’enregistrement d’Aznavour, publié sur un 45 tours Barclay en novembre 1965, qui en fera plus qu’un tube, un classique de la chanson française. Les trois premiers vers forment une phrase entrée dans le langage courant. Qui n’a pas prononcé, d’un air faussement désolé : « Je vous parle d’un temps / Que les moins de vingt ans / Ne peuvent pas connaître… » ?


« Dans une chanson, la première ligne est primordiale, explique Charles Aznavour en introduction à L’Intégrale de ses chansons, recueil paru en 2010 chez Don Quichotte. C’est pourquoi je fais toujours attention à ce que la phrase d’ouverture fasse pénétrer l’auteur, et plus tard l’auditeur, dans le vif du sujet. […] On croit que tout repose sur le refrain ? Je n’en suis pas si sûr. La première ligne vous emporte et vous dit tout ; si elle ne vous dit rien, vous n’irez pas plus loin. » Certes, le texte de La Bohème n’est pas d’Aznavour, mais, comme l’écrit Yves Salgues (Seghers, 1964), « Aznavour n’accepte de composer des musiques que sur des poèmes qui non seulement conviennent à son registre, mais ressemblent aux siens comme deux gouttes d’eau… […] En somme, Charles Aznavour ne chante que de l’Aznavour – même si cet Aznavour est conçu par personne interposée. »


Dans son livre de souvenirs, Tout finit par des chansons (L'Archipel, 2008), le parolier Pierre Saka évoque sa rencontre avec Jacques Plante un soir de l'automne 1940, dans un café de la rue du 4-Septembre. Un ami commun, Yann Péoch, « me présente un auteur de chansons dont le talent commence à être reconnu et auprès duquel je parviens à obtenir rapidement un rendez-vous. Il habite rue Cardinet, en face d'un garage que sa mère exploite. Je me vois encore entrer dans ce petit appartement, et c'est avec émotion que je me remémore aujourd'hui cette scène capitale pour ma future carrière : montrer mon premier essai à un “collègue“ déjà un peu professionnel. Je me souviens qu'il trouva ma chanson intéressante mais bien trop longue. Avec ce que j'avais écrit, me dit-il en riant, il y avait de quoi en faire quatre ! Jacques Plante était la gentillesse même et sut me prodiguer de bons conseils. Il m'incita à acheter un dictionnaire de rimes, me parla longuement de phonétique, de prosodie, et me fit entendre à titre d'exemple sa dernière composition : une chanson qu'il avait écrite en collaboration avec Lawrence Riesner et qui s'intitulait Petite fille. »


C'est à cette époque que Jacques Plante entame sa longue carrière de parolier. En 1944, sur une musique de Louiguy, il écrit Marjolaine que chantera André Claveau. Ses premiers succès, Mademoiselle Hortensia et La danseuse est créole, sont interprétés par Yvette Giraud dans l'immédiat après-guerre. Du même auteur, la chanteuse à la voix grave enregistrera aussi Ma guêpière et mes longs jupons (1949). Jacques Plante écrira aussi pour Bourvil (D'où viens-tu, Sophie), pour Georges Guétary (Maître Pierre), pour Tino Rossi (Tango bleu)...


Dès 1945, il se spécialise dans l'adaptation française des grands succès étrangers : Petit voyage sentimental (enregistrée par Yvette Giraud), Ma petite folie (Line Renaud), Vieille canaille (Jacques Hélian) – qui connaîtra une seconde carrière trente ans plus tard avec la version d'Eddy Mitchell en duo avec Serge Gainsbourg –, Je vais revoir ma blonde (Eddie Constantine), d'après The yellow rose of Texas, popularisée par la reprise de Mitch Miller...


À l'aube des années 50, les chansons de Jacques Plante dominent ce qu'on n'appelle pas encore les hit-parades : Maître Pierre (dans les versions de Georges Guétary, les Compagnons de la Chanson, Yves Montand), Étoile des neiges, l'adaptation d'une chanson autrichienne (Forever and ever) dont Line Renaud va faire un tube, Domino, sur une musique de Louis Ferrari, reprise par tous les interprètes du moment (André Claveau, Éliane Embrun, Anny Gould, Lucienne Delyle, Patachou...). En 1951, Yves Montand met à son répertoire Grands boulevards (musique de Norbert Glanzberg) et de Jacques Plante, il enregistrera aussi Le musicien (musique de M. Philippe-Gérard) et J'aime t'embrasser (Henri Crolla)... Tout au long de la décennie, des interprètes comme Renée Lebas (La voyageuse), Lucienne Delyle (Le tango des jours heureux), Anny Gould (Il fait bon t'aimer), Yvette Giraud (Promenade en traîneau), Éliane Embrun (Pour un oui, pour un non), les Sœurs Étienne (Amado mio), Gloria Lasso (Passe un étranger), Dalida (Calypso italiano) et quelques autres mettront à leur répertoire des chansons de Jacques Plante.


Broadway et Hollywood

Devenu éditeur, Plante installe ses bureaux avenue de Wagram puis boulevard Malesherbes. Touche à tout, il adapte en 1957 le thème à succès Whatever Lola wants, chanson de Jerry Ross et Richard Adler figurant dans Damn Yankees, une comédie musicale présentée à Broadway en 1955. La version française Tout ce que veut Lola est enregistrée par Annie Cordy, Paule Desjardins, Dario Moreno, Petula Clark... À la fin des années 50, il transforme The Lady is a tramp, une des chansons signée Lorentz Hart et Richard Rodgers de Pal Joey, un musical créé en 1940, en La vie mondaine, que reprendront Jacqueline François, Jean-Claude Pascal, Annie Cordy, Coccinelle... Avec Pierre Delanoë, il adaptera les airs de My Fair Lady : J'aurais voulu danser et L'amour est dans ta rue, des chansons qui seront au répertoire de Jacqueline François, Annie Cordy, Gloria Lasso, Georges Guétary.


Jacques Plante se fera aussi connaître comme adaptateur de musiques de films américains tel Oklahoma, dont l'une des chansons, The Farmer and the Cowman, signée Richard Rodgers et Oscar Hammerstein, sera reprise sous le titre Quadrille au village par André Claveau, Les 3 Ménestrels, Annie Cordy... En 1957, Les Âmes fières, le thème sifflé du film The Proud Ones (Le Shériff), signé Lionel Newman, est enregistré par Armand Mestral, Les Blue Stars, François Deguelt, Roland Gerbeau, John William... Tiré du film Island in the sun, Une île au soleil, le grand succès d'Harry Belafonte, sera au répertoire de John William, Henri Salvador, Bachir Touré, Henri Decker, Jacques Hélian... Plante adaptera un thème de Kurt Weil composé en 1943, Speak low, un standard de jazz qui figure dans sa version française Tout bas sur l'un des premiers disques de Sacha Distel sur le label Versailles (1957). Danielle Darrieux enregistrera aussi Tout bas ainsi que d'autres chansons de Jacques Plante (Passe un étranger, Je suis si bien, Les quatre roses).


Piaf

Au début des années 50, Jacques Plante écrit quelques textes pour Édith Piaf (Il fait bon t'aimer, Les amants de Venise) et en 1962, il fera partie de ses derniers auteurs avec Polichinelle, Ça fait drôle, Une valse (sur des musiques de Charles Dumont) et avec Emporte-moi et Le petit brouillard (musiques de Francis Lai). Pour Piaf, la même année, il met en paroles deux musiques de Mikis Theodorakis figurant dans la bande originale du film de Raymond Rouleau Les Amants de Teruel (la chanson titre et Quatorze juillet). Avec Francis Lai, Plante écrira deux chansons pour Claude Figus en 1962 (Quand l'amour est fini, La robe bleue).


En 1958, Marcel Amont enregistre La Bonne idée, une chanson de Jacques Plante mise en musique par Henri Crolla. Mais c'est quatre ans plus tard avec Un Mexicain (musique d'Aznavour) qu'il connaît un grand succès. En 1962, Jacques Plante est au répertoire de Marcel Amont avec Le Percolateur, Deux cailloux dans l'eau, Dans mon pays et, deux ans plus tard, avec Simple comme bonjour.


Olga et Sarah

Enregistrée en 1952 par Eddie Constantine, Deux pour aimer semble être la première chanson cosignée par Jacques Plante et Charles Aznavour. Cinq ans plus tard, un certain Fred Calvo, titulaire du « Prix Édith Piaf », enregistre Olga, portrait pathétique d'une vieille artiste devenue clocharde... (« Les souvenirs, c'est bon quand il fait froid dehors... »). Une très belle chanson méconnue de Plante et Aznavour que fera revivre Juliette Gréco sur la scène de Bobino en 1964. L'émouvante Sarah (« Sarah, Sarah, reviens vers nous / Dans la boutique du tailleur... »), créée par Aïda Aznavour en 1958 et aussitôt reprise par les Compagnons de la Chanson et Henri Salvador, est la première d'une série de chansons due au tandem Plante-Aznavour. Ensemble, ils écriront une trentaine de titres, dont plusieurs grands succès du répertoire de Charles Aznavour (quelques-unes en commun avec celui des Compagnons de la Chanson) : L'enfant prodigue, Les Comédiens, For me, formidable, Les Aventuriers, La Bohème, Camarade, Noël à Paris, Comment c'est fait la neige, Dieu, Les Émigrants...


Rock and roll et yéyé

Jacques Plante s'attaquera aussi au rock and roll naissant puis au yéyé. On lui doit la version française du standard des Platters, Only you, Loin de vous, qui sera repris par une foule d'interprètes, notamment Annie Gould, François Deguelt, Henri Decker, Claude Parent... Il récidive avec Diana, de Paul Anka, dont la version française sera enregistrée, côté dames, par Gloria Lasso, Michèle Arnaud et, côté messieurs, par Miguel Amador, Jean Bretonnière, Henri Decker, Jean-Louis Tristan... et même Mouloudji, une des très rares fois où il s'est éloigné de son propre répertoire. Du même Paul Anka, Plante adaptera un de ses autres tubes, You are my destiny, que Richard Anthony grave sur un de ses premiers disques en 1958, suivi par Dalida et Dario Moreno.


En 1962, c'est Colette Deréal (suivie des Compagnons de la Chanson) qui, sous le titre Une étoile en plein jour, immortalise la version française de Telstar, le tube instrumental des Tornadoes. Pour Petula Clark, en 1964, Plante adapte le hit de Hal David et Burt Bacharach popularisé par Dionne Warwick (Anywone who had an heart) sous le titre Ceux qui ont un cœur. Outre Chariot [voir article dans le magazine], Petula Clark enregistrera plusieurs chansons de Jacques Plante : L'enfant do (Cotton fields), Plaza de toros, Je me sens bien auprès de toi (d'après l'instrumental Dance on des Shadows), Le train des neiges et Il n'y a qu'une femme (toutes deux sur des musiques de Petula), Un doigt de champagne, Il y a..., Le soleil dans les yeux...


Pour Hugues Aufray, Plante adapte plusieurs chansons à succès américaines : Tucumcari, La Femme du Liberia, Santiano, Georgia d'après le hit de Ray Charles (repris également par François Lubiana), J'entends siffler le train [voir article dans le magazine], Les Deux frères, chanson pacifiste créée pendant la guerre de Sécession, L'Enfant do. Ensemble, ils signent Dès que le printemps revient en 1964, chanson reprise par Les Bab's, le groupe où débuta Jacques Yvart.


Jacques Plante travaillera aussi avec les yéyés. On trouve sa signature comme adaptateur sur quelques succès des Pingouins, des Vautours, des Chats Sauvages (Tu peins ton visage), des Chaussettes Noires, de Vic Laurens, d'Eddy Mitchell, Long Chris, Lucky Blondo (Des roses rouges pour un ange blond, chanson à succès de la fin des années 40 – Red roses for a blue lady –, reprise par Vic Dana et Bert Kaempfert en 1965)... Du même auteur, Richard Anthony enregistrera À toi de choisir, l'adaptation d'une vieille chanson de Johnny Burke et Jimmy Van Heusen (Swingin' on a star) créé en 1944 par Bing Crosby, reprise en 1963 par Little Eva. Une très jolie ballade, Le ciel est si beau ce soir, adaptée d'un succès des Lettermen, sera également au répertoire du « père tranquille du rock ».


Rika Zaraï enregistrera plusieurs titres de Jacques Plante : Michaël, Prague, Un beau jour je partirai et Personne au monde. Sheila lui devra aussi plusieurs de ses tubes : L'heure de la sortie, Le cinéma, Le folklore américain, Adios amor, Quand une fille aime un garçon... Plante écrira aussi pour Danyel Gérard (Il pleut dans ma maison, J'ai le droit de t'aimer, Il fera beau demain, On s'en balance, Il n'y a pas si longtemps...), pour Christophe (Ça ne fait rien). Avec Claude Carrère, il signe Chez nous que Dominique Walter défendra à l'Eurovision en 1966. La même année, Mireille Mathieu enregistre Le Funambule et deux ans plus tard C'était à Mayerling, sur une musique de Francis Lai. Patachou enregistre le nostalgique Il n'y a pas si longtemps (musique de Danyel Gérard), Nicoletta, la chanson du film Papillon (Toi qui regardes la mer), Karen Chéryl (Le ciel de l'Amérique)...


À partir du milieu des années 60, Plante adaptera aussi quelques succès de soul et de pop music, comme Sunny de Bobby Hebb pour Eddy Mitchell, Stay de Frankie Valli & The Four Seasons pour Claude François (Reste), Daydream des Wallace Collection pour le même Clo-Clo (Rêveries)... À partir des années 70, à l'exception de ses collaborations avec Charles Aznavour, le nom de Jacques Plante va se faire plus rare au verso des pochettes de disques. Pour les auteurs de Cent ans de chanson française (Le Seuil, 1981), il reste « assurément, sur la place de Paris, l'un des confectionneurs les plus habiles à trousser le couplet et à s'adapter au genre de l'interprète. »


Raoul Bellaïche


Article paru dans JE CHANTE MAGAZINE n° 14.

Dans le même numéro, vous découvrirez l'histoire de trois grandes chansons de Jacques Plante :

• Chariot

• J'entends siffler le train

• La Bohème

Commander ce numéro (cliquer sur la couverture).

#JacquesPlante #Portrait

192 vues

Nous contacter

Tél : 01 64 21 63 52

je.chante@wanadoo.fr

  • Facebook Long Shadow
  • Google+ Long Shadow
  • LinkedIn Long Shadow
  • Twitter Long Shadow

© 2020