• Raoul Bellaïche

Entretien avec Jean Dréjac : « Il y a eu une période heureuse où il y avait vingt chansons française


C'est à l'âge de dix-sept ans que Jean Brun, né le 3 juin 1921 à Grenoble d'un père gantier (les Gants Perrin), entend le premier disque de Trenet. C'est la révélation. Un de ses amis, Roland Léonar (futur partenaire de Mistinguett puis directeur du Moulin Rouge) le parraine pour entrer dans une « société » de chanteurs amateurs, Cinfonia. Il apprend Y a d'la joie qu'il interprète dans l'émission Les jeudis de la jeunesse. Reste à trouver un nom de scène : pourquoi ne pas condenser ses trois prénoms : Jean, André, Jacques ?...

En 1938, Jean Dréjac gagne dans sa ville natale un concours pour débutants organisé par Radio Cité. Il « monte » à Paris, auditionne et est engagé au Petit Casino, caf' conc' célèbre à l'époque, situé sur les grands boulevards, près du Musée Grévin. Son répertoire ? « Des chansons de Trenet et d'Alibert et une ou deux à moi, que je commençais à glisser... » Quand éclate la guerre, ses parents viennent s'installer à Paris. Jean Dréjac entre alors au cours Simon : « Je rattrapais un peu les études que je n'avais pas achevées : Molière, Shakespeare, Musset... Ça m'a pas mal aidé. Et en même temps, je me suis mis à écrire. »

Avec quelques chansons en main, Dréjac va voir le compositeur Borel-Clerc, qui dirige une petite maison d'édition, passage de l'Industrie. « Scotto avait son édition un peu plus loin, dans la même rue, passage Gustave Goublier. Il y avait aussi un cours où les jeunes artistes venaient apprendre les chansons. » Borel-Clerc et Dréjac écrivent Maman, vous êtes la plus belle, pour Jean Lumière, Il a un petit air canaille, pour Alibert... « C'était la guerre, l'Occupation, mais l'activité artistique avait repris. Comme les gens n'avaient rien à manger, les cinémas, les théâtres, les cafés-concerts avaient rouvert. Les gens y allaient beaucoup, ça leur donnait une espèce de consolation de ce qu'ils vivaient. »

Au Concert Mayol, Jean Dréjac est engagé en tête d'affiche d'une revue, Nus en fleurs. « Ça voulait ressembler, un calibre en dessous, aux revues que menait Maurice Chevalier. Avec les sept ou huit chansons que j'avais écrites avec Borel-Clerc, et quelques sketches, j'ai fait un tour de chant. » Pas très longtemps, car la présence sur scène de ce jeune homme intrigue les fonctionnaires du STO, récemment instauré. Dréjac quitte ce spectacle et ne se présente pas à la réquisition. Il vit avec prudence entre ses parents qui l'aident et un petit hôtel qui l'accueille anonymement.

Un jour de 1943, un copain l'emmène au champ de courses du Tremblay. Chanceux, ils gagnent une petite somme. « Pour fêter ça, nous sommes allés la boire et la manger du côté de Champigny. On est restés quarante-huit heures et c'est là qu'est venue l'idée de la chanson Ah ! le petit vin blanc. Le rythme dans la tête, je me suis retourné vers Borel-Clerc qui l'a modelée, arrangée. » Le petit vin blanc a d'abord été chanté par Michèle Dorlan dans des cafés-concerts puis enregistré par Lina Margy. C'est juste à la Libération que la chanson « explose », par le biais des bals et des orchestres de brasseries. « Il y en avait sept ou huit entre République et Richelieu-Drouot. Aimable, Gus Viseur y ont joué. C'était une époque meilleure, je crois, pour l'ensemble des musiciens ! » Lina Margy en fait un des tubes de la fin de la guerre. « Elle l'a très bien défendue. Après, je lui ai écrit deux ou trois autres chansons. »

JE CHANTE ! — La partition du Petit vin blanc s'est vraiment vendue à un million et demi d'exemplaires ?

JEAN DRÉJAC.— Oui, plus environ huit cent mille du format dit « de rue », sur un papier plus ordinaire, vendu aux gens qui chantaient dans la rue. Les disques, par contre, se vendaient beaucoup moins : vingt ou trente mille 78 tours. D'abord, parce que le graphite, même après la Libération, était encore contingenté. Vous savez, on en était encore aux restrictions alimentaires...

C'est la chanson qui vous a lancé...

Oui, mais dans ce cas, on se demande toujours si on va pouvoir en faire une deuxième... Et, par chance, l'année suivante, j'écrivais Le petit bal du samedi soir. C'est surtout à partir de là que les interprètes ont commencé à me demander des chansons. À cette époque, je faisais encore quelques tours de chant — des petits cachetons — dans les cabarets ou les brasseries. Cette activité s'est espacée car, petit à petit, celle de parolier a pris le dessus. Pourtant, j'aimais beaucoup chanter, et ça marchait bien.

Quel était alors votre répertoire ?

Les chansons que j'avais au Mayol plus Le petit vin blanc, Le petit bal du samedi soir, Les quais de la Seine... Ces petites tournées m'ont amené jusqu'en Egypte, en 1948. C'est à Alexandrie que j'ai écrit (paroles et musique) La chanson de Paris, qui m'a valu le Prix de la Chanson Française à l'ABC, en 1950. La même année, j'ai obtenu le Prix Édith Piaf à Deauville, avec Faubourg Saint-Antoine, musique de Yvon Alain. Je pense que j'avais la capacité de faire une carrière d'interprète mais, au bout d'un certain temps, le côté répétitif ne me convenait pas tellement. Il faut s'astreindre à une certaine discipline physique, c'est dur... Le métier de parolier a donc pris le dessus... et ça dure depuis cinquante ans !

Vos premiers enregistrements remontent à la fin des années 50.

Oui, j'ai enregistré deux disques chez Véga, avec des chansons comme Ma muse, qui est un peu restée dans les mémoires, ou Lorsque papa était à Paris en occupation... Un peu plus tard, Jacques Canetti m'a demandé d'enregistrer un 25 cm chez Philips puis il y a eu des 45 tours chez CBS, avec notamment Octobre, qui s'était bien vendu, suivis, longtemps après, d'un 30 cm. Cet album a été le dernier jusqu'à ce que je cède à l'insistance de mon fils, Frédéric Brun, qui a une maison de production, Eden Rock. J'ai donc fait ce CD, « Les grands crus de la chanson française ». Avec Romain Didier, qui a écrit toutes les orchestrations, on a repris mes chansons les plus connues.

Sur votre 25 cm Philips, on trouve une chanson dont Léo Ferré a fait la musique, Juke-box troubadour. Vous êtes le seul, je crois, à l'interpréter.

À l'époque, Léo ne s'était pas encore retiré en Toscane. Plus tard, quand il vivait à San Donatino, près de Sienne, et que je rencontrais, à la SACEM ou ailleurs, il me disait que cette chanson était sur son piano, qu'il allait l'enregistrer, mais il ne l'a jamais fait... Juke-box troubadour, c'est l'histoire d'un gars qui regarde un juke-box, et on ne sait pas trop d'où il vient, s'il sort de prison... Il se console avec les chansons. C'était le début des juke-boxes en France.

Dans votre répertoire, beaucoup de textes évoquent les problèmes rencontrés par la chanson populaire au moment de l'arrivée du rock and roll et du yéyé : Ma muse, La chansonnette, Chanson pour Margot, Rengaine ta rengaine... Ce sont presque des prises de position...

Il s'agissait pour moi de me situer par rapport à ces problèmes, avec plus ou moins de raison, d'ailleurs, parce qu'il y a des choses qui ne me plaisaient pas du tout, auxquelles, petit à petit, on s'est habitués...

Pour certaines chansons (La cuisine, Ma muse), vous êtes auteur et compositeur.

Je ne suis pas vraiment musicien, mais j'en sais suffisamment pour écrire une mélodie et la faire harmoniser, comme font actuellement la plupart des jeunes gens. Dans le cas de Ma muse, c'est une mélodie qui vous vient en même temps que le texte. La cuisine s'est faite très facilement. Gréco, qui m'avait déjà chanté Sous le ciel de Paris, l'a écoutée et l'a prise.

Quantitativement, vous avez relativement peu écrit de chansons, mais elles sont toutes très marquées...

C'est vrai que je n'ai pas écrit autant de chansons que certains de mes confrères qui les alignent par milliers... En fait, j'en ai cinq cent cinquante, très exactement, déclarées à la SACEM, dont trois cent, environ enregistrées sur disques, les autres ayant servi à des revues, par exemple. Davantage, hélas !, que Brassens, qui a dû en écrire cent cinquante, et chez qui il n'y a rien à jeter, comme on dit... Pour ce qui me concerne, j'ai eu, quelquefois, la plume un peu facile, mais il n'y a pas grand chose qui me gêne.

Vous avez des chansons qui dorment dans vos tiroirs ?

Oh oui ! Le problème, c'est que je ne m'en occupe pas. Quand j'avais des compositeurs « moteur » comme Hubert Giraud ou des éditeurs actifs, ils s'en occupaient. Maintenant, on ne sait plus trop à qui s'adresser. Beaucoup écrivent eux-mêmes leurs chansons. Quant aux jeunes interprètes, ils ont, et c'est normal, leur propre équipe, leurs habitudes, et on n'a pas envie d'aller frapper à leur porte...

Oui, mais souvent, ces « équipes » ont des limites : sur les douze ou quinze chansons d'un album, il n'y en a qu'une ou deux de vraiment bonnes. Pourquoi ne varient-ils pas leurs auteurs et leurs compositeurs ? Ça ne leur ferait pas de mal d'avoir une ou deux chansons qui viennent de l'extérieur, mais c'est comme ça. Ce qu'on peut déplorer chez certains bons interprètes, c'est que ce n'est pas très varié : c'est toujours la même équipe ou toujours la même inspiration. Alors que des artistes comme Chevalier, Piaf ou Montand avaient une palette très diverse. Ça leur permettait de faire un spectacle avec des choses très différentes.

Votre inspiration, vous la prenez où ?

C'est la vie ! La télé, la radio, ou ce que j'entends et vois dans la rue... Mais je ne fais pas beaucoup de chansons, actuellement. Aujourd'hui, ça se résume en un petit bout de papier sur lequel je note deux ou quatre vers... J'en ai encore plein sur mon bureau ! Ça reste là jusqu'à ce que l'on me demande des chansons. Récemment, ça m'est arrivé avec Michel Leeb. Des bouts d'idées de chansons, j'en ai des paquets. Certaines ne valent peut-être rien, mais il faudrait ne pas avoir trop la flemme de les revoir, les classer, et ne pas être pris par diverses choses comme je le suis. Et puis, aujourd'hui, je n'ai plus autant envie de prouver quoi que ce soit.

Vos diverses activités à la SACEM vous prennent beaucoup de temps ?

Attention, ce n'est pas surhumain ! Mais ce qui m'a beaucoup accaparé, c'est lorsque, pendant huit ans, j'étais président du Syndicat National des Auteurs et Compositeurs. Ce syndicat regroupe neuf secteurs (théâtre, musique, variétés, cinéma, radio, télévision...), et il fallait être un peu au courant de tout ce qui se passait dans chacun de ses domaines.

Vous êtes pour les quotas ?

En 1960, on n'avait plus que 39 % de chansons françaises sur l'ensemble des radios et à la télévision. On remarquait moins les chansons anglo-saxonnes... parce qu'elles étaient adaptées. On se battait déjà, et c'est ce qui nous a peut-être permis de préserver un pourcentage d'environ 50 % pour la chanson d'expression française, alors que nos voisins allemands en étaient bien en deçà et que les Belges en étaient à... 6 %. Les Italiens ont repris le dessus, mais à un moment, ils étaient complètement envahis. Depuis quelques années, il y a un courant en faveur des quotas en France. Ces opérations sont critiquées par ceux que ça touche mais elles sont, à mon point de vue, absolument nécessaires. Il faut qu'il y ait un minimum de chanson française sur les ondes. Et 40 %, dont 20 % de nouveaux talents, ce n'est pas beaucoup... Cela va quand même provoquer un petit appel d'air, et je crois que ça commence à le faire, en partie.

Vous croyez que ces mesures vont être poursuivies ? Certains ne vont-ils pas contourner la loi ?

Ils sont obligés de s'y soumettre et je crois savoir, d'ailleurs, que l'obligation de quotas n'a pas fait perdre de l'audience aux radios « jeunes », qui misaient sur une importante programmation anglo-saxonne. Tout ne va pas changer, mais je pense que ces mesures vont être utiles et qu'il y aura plus de place pour les nouveaux.

C'est le but, finalement.

Eh oui, il ne s'agit pas de rabâcher encore nos vieux trucs... Ils méritent d'avoir encore une place dans la mémoire collective, mais ce qui est le plus intéressant, c'est de voir arriver de nouveaux talents. Et il y en a.

Où se situe le blocage, à votre avis ? À quel niveau : les médias, les compagnies de disques ?

C'est un ensemble, un mode de vie qui a été importé, et qui touche aussi bien la nourriture que l'habillement et beaucoup d'autres choses... Et ça, on l'avait déjà dénoncé il y a trente ans. En 1967, j'avais fait une intervention devant la Confédération Internationale des Sociétés d'Auteurs, où je disais qu'il fallait que chaque pays préserve ses racines, même les Américains, sinon, chacun y perdrait. Et, pour revenir à la situation actuelle, plus vite on abandonnera les quotas, mieux ce sera : cela signifiera que cela va mieux.

Par l'intermédiaire de Michel Legrand, on peut écouter quatorze de vos chansons...

Ce sont parmi les plus récentes, même si certaines ont déjà quelques années. Principalement des chansons qu'on a écrites pour Reggiani, mais aussi pour Michel lui-même. J'aime bien son disque, il est dépouillé et c'est appréciable pour un auteur d'entendre vraiment son texte.

C'est un disque qu'on aime écouter en entier, ce qui n'est pas toujours le cas dans la production actuelle...

Parce qu'il y a une continuité. C'est la même substance, la même plume du début à la fin. C'est peut-être ça qui peut accrocher.

Il y a, dans votre répertoire, de grandes chansons popu­laires mais aussi des textes, disons, philosophiques, engagés...

Si vous faites allusion à Octobre ou aux Enfants de Gennevilliers, c'est vrai que ces chansons expriment une certaine revendication. Ce sont des choses que je pense très sincèrement. Je suis, d'ailleurs, pour la résurrection des utopies... car je pense qu'on en manque, en ce moment ! Il y en a une de formidable qui a capoté, et c'est bien dommage. Capoté, parce que des gens qui en étaient les responsables l'ont dévoyée. Je lisais un article dans Le Figaro-Magazine – qui n'est pas spécialement un hebdomadaire de gauche – où l'auteur s'inquiétait du processus actuel en ex-URSS, où l'on a tendance à jeter le bébé avec l'eau du bain... Tout n'était pas nul en Union soviétique, j'ai eu l'occasion de m'en rendre compte sur place. Beaucoup de choses étaient convaincantes, et c'est ce qui a séduit pas mal de personnes qui, d'ici, ne voyaient pas tout ce qui s'y passait. Par contre, une nouvelle utopie serait bien nécessaire. Les jeunes sont tentés, pourquoi pas, par la spiritualité – parfois aussi les sectes... C'est parce qu'ils ont besoin d'autre chose... J'avais écrit un texte pour Legrand qui disait : « Je voudrais autre chose, quoi ? je ne sais pas vraiment. » Elle a été enregistrée il y a quelques années, mais c'est une chanson qui, aujourd'hui, aurait davantage d'actualité.

Je crois qu'il faudra bien qu'un jour, dans dix ans, vingt ou cent ans, il se passe quelque chose pour remplacer le système actuel, qui est ce que nous vivons tous les jours. Je ne sais pas qui inventera la nouvelle utopie, ni comment ça se fera, mais je suis sûr que les choses se feront. Il faudra bien remplacer ce système libéral et barbare qui fait faillite.

En 1976, vous avez écrit et enregistré une chanson qui s'appelait Le monde est plein de Jésus-Christ...

« Le monde est plein de Jésus-Christ et de Karls Marxs en ribambelles / Les uns crient et les autres bêlent / Ils contestent papa maman... » Ce n'était pas bien méchant, un peu ironique, juste un clin d'œil. Là, c'était encore autre chose : une idéologie un peu courte, d'ailleurs, elle n'a pas duré longtemps. Elle a joué son rôle – et tout de même changé un certain nombre de choses.

Sur ce même album de 1976, il y a cette fameuse chanson sur Les 27 de Châteaubriant...

Je l'ai faite avec Jean Wiener. Cette chanson, on l'a créée sur les lieux-mêmes, à Châteaubriant. C'était terriblement impressionnant de la chanter dans cette clairière.

La chanson ne se fait pas tellement l'écho de la vie qu'on vit...

C'est vrai. Si j'étais bien dans le coup, ce que je ne suis plus, si j'écrivais, si je chantais, je crois que j'évoquerais ces choses-là.

Les sujets actuels ne manquent pas, pourtant...

Si j'écris une chanson sur les SDF, qui va me la chanter demain ? Pour être juste, ces sujets sont effleurés dans la chanson actuelle. Pour les aborder, il faut non seulement avoir l'audience, mais aussi le talent. Et il y a des degrés dans le talent et dans la revendication, il ne suffit pas de dire : « C'est dégueulasse ! » Il faut quelqu'un qui ait la patte et qui ait envie de le faire. Quelques uns le font, tout de même : Solleville ou Ribeiro, par exemple, disent des choses. Sans parler des Souchon, Voulzy, Cabrel, Jonasz et quelques autres. Il faudrait peut-être aussi un nouveau Brel...

Vous avez adapté quelques airs de films américains : OK Corral, Un été 42...

Des chansons américaines, j'en ai adaptées quelques unes : Bleu, blanc, blond, Dans le cœur de ma blonde, pour Marcel Amont, L'homme à la moto, pour Piaf... Je ne suis pas contre, vous voyez ! Sous le ciel de Paris était la chanson d'un film de Julien Duvivier. Après, avec Hubert Giraud, on en a fait une série pour les films de Jacques Hélian, on s'en souvient moins de celles-là : Musique en tête, Tambour battant... Il y a eu aussi la chanson du film Le rendez-vous, avec Jean-Claude Pascal. Pour Bleu, blanc, blond, Marcel Amont, qui avait aimé la musique, m'avait ramené le disque de cette chanson américaine pas très connue, True true happiness. On en avait fait plusieurs versions avant de se décider.

Quel effet cela vous fait-il de figurer sur la compilation de chansons françaises reprises à l'étranger, publiée par Tréma, avec Sous le ciel de Paris, par Duke Ellington, et Un été 42, par Johnny Mathis ?

Pour mon fils, Frédéric Brun, qui est à la base de ce double CD, le plus dur a été d'obtenir les autorisations des compagnies de disques américaines de ces grandes stars internationales. Certaines refusent systématiquement : vous ne pouvez pas avoir un Presley ou un Sinatra sur une compilation ! Mais avec Franck Roussel, ils ont tout de même réussi à rassembler une trentaine d'interprètes de renom. Je trouve que c'est bien de montrer que la chanson française a pu s'imposer à l'étranger. Ce sont des grands standards pour la plupart, très bien chantés d'ailleurs : C'est si bon, La vie en rose, My way..., toutes ces chansons françaises qui sont encore chantées partout. Ça prouve que lorsqu'on laisse assez de place pour la chanson d'ici – et c'était le cas à l'époque –, elle naît et se propage hors de nos frontières. Il y a eu une période heureuse où il y avait vingt chansons françaises qui se baladaient dans le monde. Comme c'est celles-là qu'on a retenues et que ça ne s'est pas tellement reproduit par la suite – excepté My way (Comme d'habitude) –, ce sont toujours les mêmes titres qu'on retrouve. Si vous voulez faire frenchy aux États-Unis, il faut jouer La vie en rose, C'est si bon ou Sous le ciel de Paris...

La définition d'un standard, c'est quoi, pour vous ?

C'est une chanson qui peut faire le monde entier. Au départ, il faut qu'il y ait une très bonne musique, peut-être dansante ou, en tout cas, une très bonne mélodie. Avec, souvent, un texte qui peut être simple, mais très solide, bien chevillé, écrit par quelqu'un de métier qui, à défaut d'avoir une inspiration transcendantale, connaît bien son affaire. Un texte où chaque syllabe est bien vissée sur les notes. Ça, c'est important.

Vous pensez qu'on manque, en France, de cette catégorie de paroliers ?

On ne sait pas, c'est toute une époque... Comme le métier de parolier devient de plus en plus difficile, j'ai l'impression qu'ils vont disparaître progressivement.

Il reste Barbelivien...

Oui, mais les Contet, Rouzaud, Hornez, ou Willemetz avant la guerre, indépendamment de leurs qualités, différentes, d'ailleurs, et de leur inspiration, étaient des paroliers de métier. Il y a une façon de savoir attraper les mots, c'est quelque chose qui vient avec la pratique, avec les années. Ça consiste, par exemple, à savoir qu'on ne peut pas mettre telle syllabe sous telle note, et ce n'est pas une contrainte, ça vient naturellement.

Et vous-même, comment écrivez-vous ?

Alors, là, je vous conseille la lecture du livret du disque de Michel Legrand, où j'explique tout. [voir encadré plus bas]

Ce qui remarquable, chez vous, c'est la qualité dans la diversité : Fleur de papillon mais aussi Le chemin des forains, Édith, Rupture, Le vieux costume...

C'est comme ça, c'est une question d'état d'âme. J'ai fait des chansons « boutade », mais même celles qui paraissent sérieuses, je ne les prends pas – et ne me prends pas –, trop au sérieux. Quand je vois une salle sous le charme de Rupture, par exemple, je me rends compte que ce n'est pas rien, mais je ne me le répète pas à longueur de journée ! Édith ou Rupture, ce ne sont pas des standards et ça n'a rien à voir avec la chanson populaire. Le petit vin blanc est une chanson connue en France, mais ce n'est pas un standard. Elle a été connue en Amérique par les GI's après la guerre, mais elle a mal été adaptée, sous le titre Le petit sentier sous la lune, par un très grand parolier américain qui a raté son coup. Musicalement, c'est tout à fait hexagonal, mais ça aurait pu avoir une chance si elle avait servi de souvenir aux GI's qui l'avaient entendue en France. Vous savez, le succès, c'est tellement un concours de circonstances extraordinaire...

Le succès du Petit vin blanc vous a étonné ?

Oui, ça a été un succès pendant plusieurs années et je crois que ça continue, mais j'aurais aimé que d'autres chansons comme Ma muse ou Le chemin des forains aient autant de succès. Mais ce n'était pas possible, parce que ce n'était pas leur nature d'être populaires. Je vois les choses comme ça : il y a la chanson populaire française, le standard international, la chanson de texte, la chanson poème, etc. Et il y a aussi les chansons de scène, qui ont un argument dramatique, théâtral, qui passe mieux par la scène que par le disque. Et moi, j'ai un peu picoré dans chacune de ces catégories. Mais ça m'a fait du tort, aussi, parce qu'on ne me situe pas bien.

Vous avez plutôt l'image d'auteur de succès populaires...

... que je ne renie pas, mais il y a deux images, et il faudrait pouvoir les coller ensemble, et ce n'est pas commode.

Dans votre carrière, il y a une « parenthèse russe » : Octobre, en 1967, qui vous a valu un prix...

Oui, le prix des Komsomols, c'est-à-dire des jeunesses soviétiques. J'avais vu à Pleyel les chanteurs de la Marine soviétique. L'un d'entre eux chantait, en s'accompagnant simplement d'un tout petit accordéon, une chanson très douce, très gentille et l'idée m'est venue d'en faire une sur les 50 ans de la Révolution russe, mais avec une jolie mélodie, très simple. Une chanson de style russe, pas une chanson gaillarde, vaillante. On l'a fait avec Philippe-Gérard. Octobre a aussi été enregistrée par Mouloudji et Claude Vinci. Juliette Gréco l'a chantée en tournée.

À la même époque, Gagarine, qui avait fait le tour de la terre dans l'espace, était invité en France et on nous l'a présenté. Il était accompagné d'un haut dignitaire soviétique. Le hasard a aussi voulu que je passe à la télévision, dans l'émission de Denise Glaser, et que Discorama soit vu par les Soviétiques à Paris. Quelques temps après, j'ai appris qu'ils nous avaient attribué, à Philippe-Gérard et moi, ce prix des jeunesses soviétiques qu'on est allé recevoir à Moscou. Le printemps du monde, qui était un peu dans la même inspiration, n'a pas tellement marché malgré une jolie musique. Une autre chanson, Droujba, signifie amitié en russe. Sur le même disque, il y avait Les enfants de Gennevilliers.

Vous avez fait de la télé, aussi ?

En 1960, on m'a donné carte blanche à la télévision, avec Estella Blain qui personnifiait ma « muse ». L'émission durait une heure, entièrement en direct, à 20 h 30, avec seize décors, et tout s'enchaînait. Il y avait aussi des invités : Gréco, Amont, Montand, Sablon... J'ai fait deux émissions : La fête et La fête continue. C'est un très bon souvenir. Quand on y pense, aujourd'hui, c'était un exercice terriblement casse-gueule, et je dois dire que ça donne une certaine qualité d'émotion. Vous vous sentez porté par les gens qui se trouvent de l'autre côté du téléviseur... Quand il n'y a pas à refaire la prise, vous êtes obligés d'y aller. C'est comme si vous êtes en train de vous noyer : vous apprenez à nager !

Le Chemin des forains est la chanson d'un ballet ?

Oui, un ballet de Roland Petit, qui a été joué au Théâtre des Champs-Élysées. La musique d'Henri Sauguet existait déjà et Piaf, qui avait enregistré Sous le ciel de Paris, avait souhaité que j'en fasse une chanson. Ça a pris un peu de temps, je n'arrivais pas à démarrer, et puis j'ai trouvé ce texte que, finalement, j'aime bien. Sauguet était ravi, et il a tenu à assister à l'enregistrement. Et l'arrangement de Robert Chauvigny l'a enchanté.

Vous avez été chanté par de nombreux interprètes (Patachou, Gréco, Lebas...). Vous vendiez beaucoup de disques ?

Exceptés Bleu, blanc, blond, qui s'est vendu à cinq cent mille exemplaires, ou Sous le ciel de Paris, qui est devenu un standard, les chansons « normales » se vendaient à vingt ou trente mille disques, mais on en avait dix dans l'année ! Quantitativement, c'était comme vendre trois cent mille disques, et artistiquement, vous vous étiez exprimé dix fois, vous aviez dix fois l'occasion de voir vos chansons enregistrées et diffusées... J'ai, bien entendu, été content de gagner de l'argent avec mes chansons, mais je n'ai jamais fait ça avec l'idée fixe d'en gagner.

Actuellement, il n'y a plus de stade intermédiaire entre les très gros vendeurs –Bruel, hier, Cabrel, Céline Dion ou Goldmann, en ce moment – et les autres.

Faire un disque n'est pas le plus difficile. Enregistrer dans de bonnes conditions de studio, avec de bons musiciens et un arrangeur, ça peut varier entre trois cent et six cent mille francs. C'est une somme qu'un petit producteur indépendant peut réunir. Mais vous n'avez rien quand vous avez ça : vous avez juste votre disque chez vous ! Si vous n'êtes pas avec une firme qui a décidé de mettre deux ou trois millions de francs de promo, eh bien, vous n'éclatez pas. Peut-être qu'avec ces nouvelles règles des 20 % de nouveaux talents, il va y avoir un appel d'air et que les maisons de disques vont, à nouveau, se contenter de vendre moins de disques de chaque artiste et d'en produire plus...

Mais un artiste aux chansons plus littéraires ou plus intimistes ne va peut-être pas trouver quelqu'un qui va miser sur lui. Si j'ai un conseil à lui donner : qu'il insiste pendant dix ans, qu'il se constitue un public, qu'il chante dans un bistrot, devant cinq, dix, trente, cinquante personnes, cinq cents... Et un jour, il sera porté par son public et c'est à ce moment-là que la maison de disques va s'intéresser à lui.

Juliette ou Chanson Plus Bifluorée ont eu cette démarche.

Et puis, il n'est pas dit, non plus, que tout le monde doit réussir en six mois ! Quant à la distribution, la vente des disques se fait principalement dans les hypermarchés, avec une dizaine de références qui se vendent très bien. Alors, si votre maison de disques vous fait de la pub télé et que ça ne mord pas tout de suite, vous resterez en place un mois et demi au Virgin Mégastore mais quinze jours après, vous ne serez plus dans les grandes surfaces qui utilisent le disque comme produit d'appel. Naviguer au milieu de tout ça n'est pas commode... À mon époque, ce n'était pas idyllique, les vedettes ne vous couraient pas après, il fallait montrer patte blanche, avoir déjà eu du succès, mais c'était quand plus facile, plus humain. C'était difficile, mais autrement. 

Mais ça va peut-être bouger, parce que la roue tourne, comme pour la télévision, par exemple... Je suis un peu « baromètre », c'est mon côté populaire, et je sens un certain désintérêt de la télévision, où il n'y a presque plus que des rediffusions. On réagit en refusant de rester vautré sur son canapé. Il commence à y avoir cette réaction. On le sent aussi avec la baisse de la copie privée, tant au niveau audio que vidéo : les gens copient beaucoup moins, principalement en vidéo. Ça prouve qu'il y a une désaffection de la télé. Vous savez, le commerce s'adapte aux situations : si demain le pays réagit autrement, le commerce s'adaptera.

Propos recueillis par Raoul Bellaïche

• Entretien paru dans JE CHANTE N° 21 paru en juin 1997 (toujours disponible).

L'album de Jean Dréjac paru en 1976 est proposé à la vente sur le site (voir page Vinyles)

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