• Raoul Bellaïche

Pierre Barouh : « Je ne me reconnais pas du tout comme un marginal »


À l'époque d'Un homme et une femme, le succès m'est apparu davantage comme une privation de disponibilité et surtout une privation de liberté. Tout d’un coup, je devenais une star. Cannes, Hollywood, les Oscars, dîner avec Paul Newman... Mais j’ai regardé tout ça comme en bel arbre en me disant : pourquoi ça me ferait changer une vie que j’aime bien ? Pourquoi est-ce que je ne pourrais plus m’arrêter dans un bistrot faire un flipper tranquille ? Je ne voulais pas que ma vie change. Alors évidemment, toutes ces attitudes ont été interprétées comme une sorte de psychose d’échec : on a vu en moi quelqu’un qui tourne le dos au succès, alors que j’adore le succès ! Mais je n’ai pas envie du ghetto qu’est le succès. Et à peine sorti d’Un homme et une femme, je produis des gens qui à l’époque symbolisaient la subversion. Là-dessus arrive mai 68. Le schéma de l’après 68, c’était de culpabiliser politiquement le copain le plus vite possible pour se justifier soi-même. Vis-à-vis des gens pour qui le succès et le fric sont un but, je passais pour un mec qui tournait le dos au succès. Et pour les autres, les orphelins de 68, je passais pour un démago qui s’achetait la caution d’Un homme et une femme en produisant ce qu'il aimait. Comme une espèce de mécène qui s'offrirait des danseuses... Alors je me suis retrouvé complètement funambule. D'où les dessins de Sempé qui illustrent les éditions Saravah...

Un fantastique mépris des autres

Et là, je tombe sur un schéma que je rencontrerais finalement toute ma vie, maintenant. En ce qui me concerne, je n’ai aucun problème avec le public, les gens qui viennent me voir au théâtre, les gens avec qui je chante une chanson, mais j’ai toujours eu un problème avec ceux qui font écran entre le créateur et le public, toute cette espèce de fausse aristocratie des programmateurs et autres intermédiaires. Je tombe toujours sur des gens à qui je propose des choses – les miennes ou celles que je produis – et qui me disent : « Oui, c’est formidable, moi je comprends, mais les autre ne comprendront pas. » Quel fantastique mépris des autres ! J’étais confronté à ça, et je me disais qu’avec ce que j’allais toucher de droits pour Un homme et une femme, je pourrais avoir une autonomie de création de dix ans. Mais je n’avais pas envisagé l’impondérable... C'est donc une partie d’échec-poker que j’allais jouer. J’ai été trouver tous les programmateurs et je leur ai dit : voilà, j’ai très envie que vous programmiez ces disques, mais je ne veux pas me rendre complice de ce que vous me proposez, c’est-à-dire de distribuer 500 ou 600 disques à l’œil à des programmateurs pour les retrouver aux Puces en fin de mois. Je ne refusais pas de leur envoyer des disques mais je leur disais : si vous voulez des disques je vous les vends au prix de gros. De toute façon, les mecs ne voulaient pas les passer, mais au moins, ça n’était pas aussi gratuit et je me disais qu’ainsi, les complicités allaient se préciser. Et ça a été le cas. Des gens m’ont gardé leur amitié et leur confiance : José Arthur, Jean-Louis Foulquier... Au moins, le tri allait se faire.

Une bombe sous la table !

Saravah a fonctionné comme ça, mais c’est vrai que les gens m’ont un peu pris pour un fou. Parallèlement, je faisais de temps en temps un film comme metteur en scène. Il y a des gens qui m’aiment bien et qui me prennent pour un dilettante de génie – ce que je ne suis pas, parce que je suis plutôt quelqu'un de besogneux et appliqué quand je fais des choses – et d’autres qui me prennent pour un amateur éclairé et éclectique alors qu’il n’y a aucun éclectisme dans ma démarche : depuis que j’ai 15 ans, je n’ai qu’une obsession qui est de témoigner du monde qui m’entoure et de faire circuler quelques émotions avec de l’image et du son. C’est tout ! Je n’esquisse pas un pas de danse, je suis incapable de faire un dessin... Pour moi, c’est un parcours complètement rectiligne, et je suis pris de vertige entre la simplicité du propos et les ambiguïtés que ça provoque !

Des gens comme Chancel, que je connais depuis trente ans, se comportent avec moi, chaque fois que je les rencontre, avec une énorme tendresse mais avec une certaine condescendance, comme si j’avais le cancer ! Et j’ai l’impression qu’une fois que je suis sorti de leur bureau, ils vont regarder sous la table pour voir si je n’ai pas laissé une bombe... ! Alors que les rapports sont simples, que je suis toujours disponible, que je ne dénonce personne, que je ne condamne rien ! Alors, tout ça est assez amusant. Enfin, ça s’étale sur une vie, maintenant. Je ne correspondais peut-être pas au schéma du producteur. Ni du chanteur ou de l’auteur. Produire Higelin et vivre l’aventure théâtrale avec Oscar Castro, faire un film et écrire une chanson, c’est toujours faire circuler des émotions, du son et de l’image. Mais qu’un auteur à succès passe 25 ans de sa vie à la reconnaissance du talent des autres, c’est suspect. Je ne vais pas m’amuser à expliquer que c’est par passion, c’est tellement infantile ! Mais les gens se demandent : qu’est-ce que ça cache ? D’un autre côté, je n’ai jamais perdu l’aspect ludique de toutes ces choses-là. Et puis Saravah existe encore, miraculeusement et finalement plus que jamais. J’ai été au bout de ce pari que j’évoquais tout à l’heure, c’est-à-dire garder Saravah en vie et retrouver mon autonomie de création. J’ai pris cette décision en 1976, j'ai fait des films, des disques et je continue à proposer des choses.

« Dénoncer, c'est sécuriser »

Il y a une notion dont j’ai horreur, c’est la marginalité. Je ne me reconnais pas du tout comme un marginal. À chaque fois que je fais un disque, que je sors un film ou une chanson, je voudrais que ça parvienne au plus grand nombre. Un créateur ne se définit jamais comme un marginal. Un mec qui raconte une histoire dans un bistrot, il a envie qu’on l’écoute. Cette notion de marginalité, elle vient des grands médias qui ont leurs marginaux comme on a son bon Juif ou son bon Arabe, et c’est de la démagogie totale, c’est une façon de se cautionner.

Un exemple. J'aime bien Jean Ferrat mais je ne trouve pas que ses dernières chansons soient de bonnes chansons. Ce sont des chansons de chansonniers, des pamphlets au premier degré. Alors, quand je vois Michel Drucker qui se gargarise en disant : « Regardez à quel point on est gonflés ! Regardez, il va chanter une chanson contre la télévision et nous, on est assez courageux pour la passer ! », alors que c’est une chanson d’une innocence totale, parce que dénoncer, c’est sécuriser. Brigitte Fontaine appelle ça : « Mettre de la terre dans la bouche des gens pour les empêcher de parler... » Autrement dit, crier : CRS-SS, c'est infantile, il n'y a aucune subversion là-dedans. Il y a toute une démagogie et on se cautionne en disant : « Voyez, moi j’ose passer Jean Ferrat ! » Mon cul ! C’est de la foutaise, ça ! C’est des gens qui se sentent tous beaux, intelligents, gonflés, participant à une œuvre, et puis ils rentrent chez eux et ils regardent la Roue de la fortune !

Le pire pour un créateur c’est sa propre censure

C’est vrai que je n’ai produit que des gens à qui je reconnaissais une obsession profonde. Vous m’amenez un truc en me prouvant que je vais en vendre un million d’exemplaires, si je ne le revendique pas, je ne le sors pas. C’est ce qui distingue Saravah de toutes les autres entreprises au monde. À partir du moment où j’ai rencontré des gens comme Higelin ou Fontaine qui portaient en eux ce souffle de liberté, je leur ai dit : « Voilà, vous vous installez en studio. Je ne veux pas jouer les dirigistes. Tout ce que je vous demande c’est d’aller au bout de tout le côté ludique. Vous restez un mois, deux mois ou trois mois en studio, amusez-vous. Si un titre fait 10 minutes, eh bien, il fait 10 minutes. Tout ce que je vous demande, c'est que ce qui sera sur le disque, c’est ce que vous aurez décidé. Ce que j’attends de vous, c’est que ce disque sorte, et que six mois après, vous puissiez le revendiquer. » Car il n’y a rien de plus triste pour cette race de vrais créateurs que de faire un truc et six mois plus tard de ne même plus oser le faire écouter à ses copains.

Je pense que le pire, pour un créateur, ce n’est pas la censure extérieure, c’est sa propre censure. Des gens qui sont un peu tricards, comme ça, quand ils ont l’occasion de faire quelque chose, ils se réduisent d’eux-mêmes inconsciemment parce qu’ils se disent : il faut que ça marche. En général, les gens qui sont porteurs de ces obsessions profondes ont tellement attendu qu’ils ont tendance à s’autocensurer – le dernier en date, c’est Philippe Léotard. Jamais personne n’aurait produit un disque de Léotard. Ou bien Caussimon, qui avait 52 ans quand je suis allé le trouver pour le provoquer. J’ai reçu tellement de bandes enregistrées au Revox où il y avait un oxygène fantastique, mais quand ceux qui me les avaient envoyées se retrouvaient en studio, ça se réduisait... Même avec des gens merveilleux comme Maurice Vander et Francis Lai, quand on se retrouvait en studio, tout se figeait et l’oxygène ne passait plus. Et ce qui a donné ce son Saravah, parce qu’il y a réellement un son Saravah, c’était cette liberté que j'attendais d’eux. Cette liberté, je l'ai vécue récemment avec Richard Galliano et Allain Leprest : le travail en studio a privilégié la priorité de l'émotion sur la performance technique.

Propos recueillis par Raoul Bellaïche

le 14 janvier 1992 à Paris

• Interview parue dans Je chante ! n° 8 (épuisé).

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