• Raoul Bellaïche

Pierre Barouh et "Un homme et une femme" : Une nouvelle façon d’utiliser la chanson au cin


À l’époque, je vivais avec Francis Lai des moments privilégiés à Montmartre. On faisait un travail d’artisan, on se voyait tous les jours, on prenait des mois pour écrire une chanson. Francis débarquait de Nice avec son accordéon, et je lui reconnaissais un fantastique talent de mélodiste. Quand Lelouch m’a raconté l'histoire d'Un homme et une femme, je me suis souvenu qu'avec Francis, quelques mois auparavant, j’avais écrit une chanson qui me semblait porter les mêmes parfums que l’histoire qu’il me racontait : Plus fort que nous. On la lui a chantée. Lelouch a beaucoup de défauts, mais il a une qualité fantastique : il dégaine à toute vitesse, il saute sur les idées ! Et là, il m’a dit : « Tu me la gardes pour mon film. » J’étais content, j’avais placé mon copain. Et là-dessus je suis parti au Brésil après lui avoir présenté Jean-Louis Trintignant, en lui disant : « Tu sauras toujours où me joindre. »

J’étais au Brésil depuis huit mois et j’y avais tourné un film. J’avais gagné un peu d’argent et tant que j'avais de quoi vivre, je restais. Un jour, je reçois un télégramme, disant : « Rentre, on fait le film. » Et dans la nuit précédant mon départ, on a écrit la Samba Saravah avec des amis musiciens – Baden Powell, notamment – et on l’a enregistrée sur un Revox à 9 heures du matin, alors que mon avion partait à midi ! Je suis arrivé quelques jours avant le début du tournage et j’ai fait écouter la chanson à Lelouch qui me dit, toujours avec son côté Lucky Luke : « Je change mon scénario et je la mets dans le film. » Et c’est comme ça que, petit à petit, se sont retrouvées une, deux, trois, quatre, cinq chansons dans le film.

Samba Saravah

Cette chanson de Vinicius de Moraes existait déjà sous le nom de Samba Da Bensao. Elle m'avait vraiment émue. Qu'un compositeur dédie une chanson à ses contemporains, c'est toujours très rare. On rend toujours hommage à des personnes disparues. Vinicius de Moraes, qui était mon ami, me demandait depuis des années de lui faire un texte en français. Il me disait : « Il n’y a que toi qui peux faire ça, fais-le. » Je lui répondais que la chanson était trop brésilienne pour que je l'adapte et que je serais obligé de la trahir. Mais il m’avait mis un poison dans la tête ! Ça a duré des années. J’avais des bribes de phrases qui arrivaient comme ça. Et cette nuit qui a précédé mon retour, comme disent les Brésiliens, Chégé, c’est-à-dire : C’est arrivé. La version qui se trouve dans le film (dans les scènes de Camargue), c’est celle enregistrée à 9 heures du matin, sur un Revox chez Baden Powell, après une nuit sans sommeil !

Samba Saravah n’est pas le tube des chansons du film, mais je vous assure qu'elle a profondément marqué les esprits. Aujourd'hui encore, je rencontre des gens qui me disent : « J’ai changé ma vie sur cette chanson. J’ai arrêté de bosser, je suis parti en voyage. » Mon neveu, qui est décorateur de cinéma, revient de Pologne où il a rencontré une jeune femme journaliste et interprète, qui ne me connaît pas et qui lui a dit : « C'est une chanson qui a changé ma vie. Je suis devenue journaliste. Je ne sais même pas qui l’a écrite. » Elle connaissait les paroles par cœur... À la Rochelle, une jeune journaliste m'a dit la même chose. C’est ça le miracle d’une chanson : un truc de trois minutes que vous lâchez dans l’air. C'est l’histoire du pollen : le vent souffle dessus et vous ne savez pas où ça se dépose, vous ne savez pas où ça germe, où ça s’épanouit...

À la moitié du tournage, Lelouch n’avait plus d’argent. C’est toujours frustrant de démarrer une aventure et de ne pas pouvoir la mener à terme... Comme j’avais déjà fait deux ou trois disques avec Lucien Morisse (Tes dix huit ans, Le roman), j’étais un peu connu dans le milieu de la chanson. Je suis donc allé trouver tous les éditeurs de la place de Paris pour essayer de gratter cinq ou dix briques d’avance sur les droits d’édition dans le but de ramener cet argent à Lelouch pour pouvoir racheter de la pellicule et continuer le film. Mais tout le monde m’a ri au nez... Et cela s’explique parce qu'en fait, ce qui était intéressant dans Un homme et une femme, c’est que c’était la première fois dans toute l’histoire du cinéma qu’on utilisait la chanson comme ça. Jusque là, il y avait soit des comédies musicales soit des films où les comédiens chantaient en situation, comme Jean Gabin dans La Belle équipe ou Fréhel dans Pépé le Moko. Mais que ces deux moyens d’expression populaire que sont la chanson et le cinéma se rencontrent, se croisent sans qu’aucun des deux ne perde son identité, c’était la première fois. Un an plus tard Mike Nichols faisait Le Lauréat avec Simon et Garfunkel. Et depuis, la chanson a joué un rôle différent.

Saravah

Je n’ai pas eu de talent de visionnaire, je voulais seulement placer mon pote, c’est tout. Et finalement, heureusement que c’est un film qu’on a fait sans un rond parce que ça nous a donné la liberté que donne ce genre de situation. Lelouch n’était pas connu, Trintignant était un peu dans le creux de la vague, il n’avait pas fait de film depuis Et Dieu créa la femme. C’est donc à ce moment-là que j’ai créé Saravah, sur un coup d’espièglerie, en me disant : personne ne veut éditer ça, on va le faire nous-mêmes ! Saravah est donc né au moment où l’on n’avait aucune idée du destin du film ni de la musique puisqu’on n’arrivait pas à finir le film. On a souvent écrit que c’était avec les royalties d'Un homme et une femme que j'avais créé les éditions Saravah. C'est entièrement faux, c’est bien avant ! Et je tiens beaucoup à cette précision.

Finalement, Lelouch prend contact avec un producteur québécois, Claude Giroud, qui voit les rushes de ce qui était tourné et décide de financer la fin du film. Et six mois plus tard, je me retrouve à Cannes, éditeur sur un coup unique dans l’histoire de l’édition, avec tous les mecs que j’avais vus avant : Gilbert Marouani, Eddie Barclay et d’autres, carnet de chèques en main, me demandant : « Combien tu veux ? » Pour moi le canular prenait tout son sens, et j’ai dit : « Trop tard ! »

Propos recueillis par Raoul Bellaïche

le 14 janvier 1992 à Paris

• Interview parue dans Je chante ! n° 8 (épuisé).

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