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  • Raoul Bellaïche

Pierre Barouh en 1992 : « Depuis l’âge de 15 ans, je n’ai qu’une obsession : témoigner du monde qui


Un enfant de la banlieue

« Je suis un enfant de la banlieue », revendique Pierre Barouh. Juifs originaires de Turquie, ses parents faisaient les marchés. « J’avais cinq ou six ans au début de la guerre. Alors, pour m’éviter quelques impondérables, ils m’ont envoyé dans le bocage vendéen où j’ai eu la chance de vivre chez un paysan merveilleux. Je suis resté très attaché à cette terre : j’ai une maison là-bas au bord de la rivière où j’allais à la pêche quand j’étais enfant. Et quand je suis revenu à Paris, je ne parlais plus que patois. J'étais complètement décalé et dans une situation d’incompatibilité totale avec toute l’éducation dirigée, avec l’école. Je n’ai jamais fait un devoir de ma vie ! ». « Et puis, ajoute Barouh, mon univers à l’époque, c’était Tino Rossi, Marcel Cerdan, René Vietto qui était un grand champion cycliste, les patins à roulettes et les billes. Il y avait un cinéma en bas de chez moi qui s’appelait l’Eden. Un jour je suis allé voir Les visiteurs du soir, et là, ça a été un choc énorme parce que Prévert m’a éclaté dans la tête comme mille soleils ». Il écrit sa première chanson, « pour ainsi dire le lendemain ».

Prévert et Billie Holiday

A la même époque, soigné pour une primo infection, il se retrouve dans une maison de repos universitaire pour adolescents. « J'étais un môme et ils m’ont fait découvrir le jazz. Ils m’ont fait écouter Billie Holiday, j’ai lu La rage de vivre et ça a été gauche-droite : j’ai pris deux énormes coups dans la gueule, et ma vie a basculé à partir de ce moment-là. » Il commence à écrire des chansons et cesse d'aller à l'école. « J’ai pris alors cette décision et la seule chose qui me trouble, c’est que je n’en saurais plus jamais la source. Elle m’a été inspirée par un film que j’avais vu, ou une bande dessinée. J’ai décidé que je n’irai plus à l’école, que j’écrirai des chansons et que je ne ferai rien que me promener jusqu’à l’âge de trente ans. » Aujourd'hui, Barouh estime qu'il a rempli ce « contrat » : « Je me suis promené, j'ai visité sept ou huit pays, j'ai vaguement appris deux langues... Mais je n’avais pas un pouce d’humilité. Je n’étais pas humble pour un rond. Je me disais : je me promène et à trente ans, je fais une halte et ça marche. »

Entre Saint-Germain-des-Près et Montmartre

Pierre Barouh vit alors une quinzaine d'années comme un seigneur. Partout où il va, il se fait des amis. « Je travaillais pour vivre là où je me trouvais et je revenais à Paris de temps en temps. Je n’avais pas de problèmes, j’avais des potes. Je passais mon temps entre Saint-Germain-des-Près et Montmartre. Quand je revenais, je me retrouvais journaliste sportif, assistant metteur en scène, et à chaque fois, je repartais. » Mais un jour, il décide de s’arrêter. « Tout s’est passé dans le désordre. J’avais toujours imaginé que c’était la chanson qui m’amènerait vers les voies royales du succès, et en fait, je me suis retrouvé assistant-metteur en scène et acteur dans le film de Georges Lautner, Arrêtez les tambours. » Il y chante Les filles du dimanche. Puis c'est le théâtre, une pièce de Tennessee Williams, La Ménagerie de Verre, jouée au théâtre Mouffetard. Il y est remarqué par un producteur et sera le gitan du film D'où viens-tu Johnny ?

Lucien Morisse, AZ et Bobino

Pierre Barouh fait ses débuts dans la chanson en 1962. Pour le label belge Palette, il enregistre, accompagné par l'orchestre de Willy Albimoor, deux 45 tours simples qui paraîtront au mois de septembre. On y trouve des chansons qu'il reprendra par la suite : Chanson pour Teddy, Le Tour du monde, Le p'tit ciné... « Mais ils n'ont jamais été diffusés, finalement. Moi, je n’ai plus rien de tout ça. » Ensuite, c'est la rencontre avec Lucien Morisse qui montait alors sa première maison de disques, AZ. Avec Danyel Gérard, il est le premier à enregistrer sur ce nouveau label. « Je suis toujours copain avec Danyel pour qui j’ai écrit Memphis Tennessee et D’accord, d’accord. Nous avons fait les premiers rocks français et tout récemment, j’ai écrit une chanson avec lui dans son dernier disque. »

Néanmoins, il n'est pas satisfait. « J'avais pris tellement de recul pendant ma période privilégiée de balades que je n’avais pas prévu que le succès m’apparaîtrait plus comme une convention et comme un ghetto. On se projette tous des images. Pour moi, le succès, c’était les bagnoles, les autographes, son nom sur l’affiche, des trucs comme ça. Et puis, une fois confronté à ça, c’est devenu surtout une privation de disponibilité, de liberté. Tout d’un coup, j’étais condamné à me parodier à vie, à répéter sans arrêt les mêmes choses. »

Bientôt, Lucien Morisse lui propose de passer à Bobino. En vedette américaine d'une dame dont il a oublié le nom. Félix Vitry, le directeur de Bobino, lui impose sa tenue de scène et sa chanson d'entrée... « Je me disais : mais pourquoi faut-il faire des plans comme ça ? Je vivais des moments privilégiés avec Maurice Vander et Francis Lai avec qui j'étais passé à l’Ancienne Belgique. On arrivait au dernier moment sur scène, on se marrait, on allait bouffer, on allait au cinoche et puis on chantait ce qu’on avait en tête. Alors bon, moi, ça me gonflait un peu le discours de Vitry mais comme il insistait je me suis dit : il raconte ce qu’il veut, et une fois que je suis sur scène, c’est moi qui tient la mitraillette. »

Arrive le soir de la première. Georges Brassens l'encourage, « par un mot merveilleux » sur ses chansons. Pierre Barouh entre en scène sans avoir changé de tenue et démarre par une chanson de son choix. Au milieu de la deuxième, il s'arrête pour raconter une histoire... « On était tellement complices, Francis, Maurice et moi ! Je vois Vitry qui, en coulisses, me montre le poing et là, je ne sais pas ce qui m’a pris : je suis descendu de la scène par la salle et je suis sorti dans la rue. Et on ne m’a plus revu sur une scène pendant vingt ans ! Ça a fait scandale. Tous mes copains m’ont dit : c’est foutu, c’est fini pour toi. »

Un prosélytisme épouvantable

Et Saravah ? Comment est né ce label, cette entreprise ? « J’ai plongé dans l’histoire Saravah à l’impulsion parce que je n’ai jamais eu de vocation de producteur. Mais j’ai toujours été d’un prosélytisme épouvantable depuis que je suis adolescent, c’est-à-dire qu’à chaque fois que j’écoute quelque chose ou que j’aime quelqu’un, ou un chien ou un livre, j’emmerde tous les gens autour de moi ! »

Par le jeu des hasards et des rencontres, il se retrouve éditeur, « un coup unique dans l’histoire de l’édition ». Barouh édite Un homme et une femme parce que personne n’en voulait. « Quand j’ai rencontré Lelouch, j’ai d’abord fait Une fille et des fusils et c’est à la suite de ce film qu’il a eu l’idée d’Un homme et une femme. A l’époque, Lelouch n’avait jamais mis de chansons dans un film. Pour lui, la chanson et le cinéma étaient deux choses complètement différentes. »

La naissance du café-théâtre : la Vieille Grille

Désormais célèbre, Barouh pourrait se reposer sur ses lauriers. Mais il n'a pas oublié ses années de bohème, quand il chantait dans les petits bistrots montmartrois, Chez Pomme ou à La Souricière... A l'époque, un adolescent de 14 ans joue du banjo sur la Butte : Jacques Higelin. « On s’était rencontrés une nuit et il m’avait vraiment intrigué. Il était comme une espèce de grand chat. Et j’avais suivi de loin son parcours. Je le rencontre à nouveau, et à cette époque, avec Brigitte Fontaine et Rufus, à la Vieille Grille, il faisait naître tout le mouvement du café-théâtre. » Le café-théâtre est né là, affirme Pierre Barouh : Romain Bouteille, Coluche, Depardieu..., tout est né de l’expérience Higelin-Fontaine-Rufus, sous l’impulsion de Maurice Alezra.

« Dans cette pièce, Maman, j'ai peur, précise Barouh, il y avait une chanson d’anthologie : Cet enfant que t’avais fait. Et comme ils étaient tricards de partout, je leur ai produit un album. C’est vrai que j’avais été fusillé par le talent d’auteur de Brigitte Fontaine... Voilà comment est né Saravah. Je n’avais pas prévu du tout de devenir producteur. On s’est donc installé aux Abbesses et on a créé un studio. C’était magnifique aux Abbesses ! Les gens qui ont connu ça sont tous devenus des anciens combattants de cette époque ! Les bureaux et le studio donnaient sur la rue, la succursale, c’était le Saint-Jean, le bistrot d'à-côté. Les musiciens passaient, tout le monde circulait et se rencontrait... »

Un trou de 150 briques : le temps des dettes

« Quand Saravah est né, se souvient Barouh, ça a été pour moi une aventure autour de laquelle je cristallisais tout un fatras d’émotions très puériles issues de l’adolescence. Puis le temps a passé et il se trouve que je ne suis pas gestionnaire et que je ne me reconnais pas comme tel, je suis conscient de mes manques. J’ai confié la gestion à un ami d’adolescence que j’avais connu à 15 ans en jouant au volley-ball. Saravah est né en 1965-66, et j’ai découvert en 1972 qu’il m’avait piqué 150 briques par des moyens qui m’empêchaient tout recours puisque je lui avais tout donné : les signatures, etc... Moins 150 millions, en 1972, imaginez ce que ça représente aujourd’hui... »

L’alternative était claire : soit abandonner Saravah soit continuer. S'il mettait la clé sous la porte, Barouh n’avait pas de problème : à la sortie d’Un homme et une femme, on lui proposait cinq films par semaine. « Je pouvais écrire et faire des choses. J’ai choisi de continuer. Je ne sais pas quelle est la part de la passion et celle de l’orgueil parce que la frontière est fragile entre ces deux sentiments. » Il relève le défi et va trouver les gens du métier qui peuvent l'aider à continuer Saravah : les presseurs de disques, les imprimeurs de pochettes. « On dit toujours que quand on est dans la merde, les gens vous mettent le pied sur la tête, mais en l’occurrence, ça n’a pas été vrai. Je leur ai dit : voilà où j’en suis. Je ne ferai pas de faillite frauduleuse, je ne vous planterai pas, mais aidez-moi le plus loin possible. Et ils m’ont aidé le plus loin possible. »

De ces années difficiles, Pierre Barouh se souvient avec émotion : « A partir de ce moment, ça a été les barricades. On était acculés par les huissiers, c’était le western, on avait des flèches dans les chapeaux... Mais j’ai tenu et ça a été la période la plus fantastique de Saravah. On a fait presque un an de spectacles gratuits dans toute la France. C’est de ça que s’est inspiré Jean-Louis Foulquier pour les Francofolies. On faisait au théâtre Mouffetard des spectacles qui duraient dix heures, avec tout le monde qui venait. Je me disais : quitte à mourir, je veux mourir comme dans les bandes dessinées : haut panache et sabre au clair. Et puis finalement ça a survécu. »

« Retrouver mon autonomie de créateur »

En 1976, Pierre Barouh se rend compte que la survie de l'entreprise Saravah a occulté sa vie personnelle. « Tout d’un coup, j’ai réalisé que toute ma substance passait dans la survie de cette aventure, et qu’en plus, j’étais entouré par des monstres, des gens dont l’égocentrisme est inhérent au talent - je ne le dis pas péjorativement, mais c’est un constat -, et que j’étais resté six ans sans faire une chanson ni un film, alors que je suis un créateur avant tout, et que j’allais mourir. J’ai donc décidé à ce moment-là de tenter le pari qui semblait impossible : garder Saravah dans la même orientation, la même philosophie, et retrouver mon autonomie de créateur. C’est-à-dire fermer la clinique Saravah et flanquer ma blouse d’infirmier au vestiaire, parce que j’étais tout : j’étais le papa, l’infirmier, l’ami, l’ennemi, le financier... j’étais tout ! »

La même année, il enregistre un album, « Viking Bank », puis tourne deux films, L’album de famille et Le divorcement. Il a retrouvé son autonomie de création. « J’ai fait deux ou trois disques dont deux au Japon. Et ce pari qui paraissait impossible, je l’ai donc tenu, mais ça nécessitait pour autant de faire face à certaines réalités. C’est-à-dire que j’ai dû vendre le studio parce que c’était les barricades depuis des années, et là maintenant, on en sort. On a épongé virtuellement toutes les dettes et miraculeusement, Saravah existe toujours dans la même orientation, la même philosophie de création. Je n’ai pas dévié d’un pouce. »

Raoul Bellaïche (1992)

• Article paru dans Je chante ! n° 8 (épuisé).

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