• Raoul Bellaïche et Colette Fillon

Entretien avec Silvain Reiner, l’auteur de "La Rue des Rosiers" : « Cette chanson s’est fa


"La Rue des Rosiers" est une chanson enregistrée par Pia Colombo en 1967. En 1992, le romancier Silvain Reiner nous racontait l'histoire de cette chanson évoquant la Rafle du Vel d'Hiv'.

Pour Silvain Reiner (1921-2002), Survivant malgré lui (c'est le titre de son dernier livre paru chez Manya), l'Holocauste est « un drame qui échappe à l'usure du temps ». Romancier, journaliste, il est aussi l'auteur d'une unique chanson qui évoque la rafle du Vel' d'Hiv' des 16 et 17 juillet 1942, écrite dans des conditions très particulières avec Joël Holmès, un après-midi de l'été 1965. Entretien avec l'auteur de la chanson, à son domicile, le 12 mai 1992.

JE CHANTE ! - Silvain Reiner, cette chanson a une histoire. Pouvez-vous nous la raconter ?

SILVAIN REINER.- La Rue des Rosiers est une chanson fantôme. Les circonstances qui entourent sa naissance sont un peu fantasmagoriques... Mais il faudrait que je remonte d'abord à l’histoire d’amitié avec Joël Holmès. Nous nous sommes rencontrés, en 1948, dans des colonies de vacances pour orphelins de guerre où nous étions moniteurs. À un moment, nous habitions le même quartier, à Saint-Germain-des-Prés. Nous nous sommes revus. « Je vadrouille », disait-il. C’était son terme-clé. Il n’avait pas de métier. Il vivait comme toute cette génération de jeunes détraqués de l’histoire contemporaine. On vivait de petits trucs. On a connu des famines terrifiantes. On a vécu dans la famine pathologique, qui venait de nous-mêmes. On n’arrivait pas à travailler, on n’arrivait pas à s’insérer. Il faisait partie du club des vagabonds de l’Holocauste... Sans que ce nom ait la moindre existence entre nous. Car on ne parlait de rien. C’était comme si on était nés orphelins...

Un des drames que j’ai connu à cette époque, c'est qu'il n'y avait pas de communication entre nous. On était quelque part en nous-mêmes frappés à mort par le même virus. Nous étions les survivants de nos familles, les épaves, les déchets humains de l’Holocauste. Et c’est ça, aujourd’hui, avec le recul, qui m’épouvante quand j’y pense. On aurait voulu communiquer : on ne pouvait pas. On avait des relations de fantôme à fantôme. Là où moi, par exemple, j’attendais avec avidité une amitié, une fraternité, ça ne pouvait pas passer. Il nous manquait une dimension charnelle, carrément. On était des nuages flottants au quartier Latin. Quand on se rencontrait, Joël riait énormément, moi, beaucoup moins. Mais son rire lui servait de carnaval. Son rire masquait son drame. Et moi, je l’enviais. C’est moi qui lui ai donné le pseudonyme d’Holmès – il s’appelait Covrigaru. Je l’enviais car il avait gardé une sœur. C’était pour moi, un diamant, un miracle.

Entre temps, les années ont passé, je suis devenu écrivain. J’avais publié plusieurs romans chez Gallimard, Robert Laffont, je connaissais un certain succès. Je revois l’année 1962 où l’on se rencontrait à la radio : moi comme romancier, lui comme chanteur. Il venait d’avoir le Prix Charles-Cros. J’avais écouté son disque et avais été ébloui par la beauté de ses chansons (Gardez vos filles, Jean-Marie de Pantin...). Il achetait mes livres quand ils paraissaient... On ne se voyait pas entre temps. On avait cette communication encore fantomatique, par création interposée. Création vagabonde... Mon livre vagabondait et rencontrait sa route, son disque rencontrait mon chemin...

Dans l’année 1965, on s’est vus à plusieurs reprises. À la Table Ronde où je signais un livre, à l’ABC où il passait avec Enrico Macias. Il s’était marié. Un jour, brusquement, je lui ai dit : « On devrait faire un disque ensemble. » J'ai été pris de frénésie, j’avais besoin de m’exprimer bien que je le faisais déjà par le roman. Il m’a dit : « D’accord. J’ai un disque à faire et après on s’y mettra. » J’étais enthousiaste. Lui aussi. Il y avait là comme un lien entre nous à partir du travail qu’on devait faire ensemble et je voyais déjà le disque : « Joël Holmès chante Silvain Reiner »... J’étais très heureux. Et c’est là que se place le drame.

Durant l’été 65 ou 66, il est tombé malade. Il y a eu une rupture terrible. Brusquement, un matin, il m’annonce : « Je ne fais plus mon disque. » Je lui avais écrit huit chansons pour faire ce disque, mais aucune ne préfigurait La Rue des Rosiers. Les chansons que je faisais, c’était des chansons d’amour ou plutôt des chansons de rêve amoureux. Elles sont restées inédites et je ne sais même pas où elles sont. J’habitais près de la place du Trocadéro. Je me revois dans les bistrots. Je travaillais uniquement pour ça pendant cet été-là, un été particulièrement généreux, très sympathique parce que j’avais ce projet avec lui... Il était devenu complètement mégalo. Rupture totale. Il était complètement ailleurs. Il déraillait, il déconnait. Il disait qu’il allait faire un concert devant trois mille personnes... J’étais extrêmement frappé. J’avais une grande affection pour lui. Je me suis dit : tant pis. Tout était fichu, fini.

Un jour, je ne sais plus pourquoi, je suis allé le voir en banlieue où il habitait, avec mon jeune fils qui avait dix ans. Las, le cœur vide puisqu’on ne devait rien faire. Il m’avait dit : « Viens, on va bavarder... » Je ne voyais pas de quoi on pouvait parler. Je ne me voyais pas faire de la réthorique sur un champ de ruines, celui de notre projet... Et soudain, il s’est passé ceci : Joël grattait toujours sa guitare comme un zombie. Il me dit tout à coup, toujours entre deux eaux, entre deux mondes : « T’as pas une idée, là ? On pourrait peut-être faire quelque chose... » Je lui dis : « Quoi ? »« T’as pas quelque chose, tu ne pourrais pas me dire quelque chose ? » Je lui dis : « Il n’y a plus de roses dans la Rue des Rosiers... » J’avais envie de chialer, c’était atroce. Il s’est passé quelque chose de vraiment terrifiant entre nous... Ça a jailli comme ça, lui la musique, moi les paroles, sans que l’on sache comment, sans que l’on sache même ce qui nous arrivait. Et on a fini la chanson. C’était vraiment comme une histoire de tables tournantes...

On était en liaison avec nos familles, avec le peuple du Ciel, sans qu’on ait jamais dit un mot là-dessus. Car c'était un sujet totalement interdit. On n’avait pas le droit de parler de ces blessures : elles n’étaient pas visibles. Cette chanson s’est faite comme un champignon sur ma peau... C'était une improvisation totale, mais dans une cadre terriblement pathologique. Je ne l’ai pas écrite : je lui en ai dicté les paroles au fur et à mesure. Comme dans un état second... Cette chanson s’est faite sous forme orale. Au fur et à mesure. C’est incroyable comme histoire. Ce n’est pas du tout ordinaire comme aventure. Il faut dire aussi que ce qu’elle raconte n’est pas une histoire ordinaire non plus...

Puis Joël me raccompagne. Et là, il y a eu un embryon d’événement qui pouvait être tragique. J’étais avec mon fils, Joël était au volant. Il roulait sur la route du retour comme un dingue. Je me suis dit : il veut nous tuer. À cause de cette chanson. Cette chanson est interdite. On est frappés à mort parce qu’on l'a faite. On est interdits de vie, de succès. Nous devons expier notre survivance. Nous sommes malades de notre époque, de notre aventure humaine. « Ah, t’as peur ? », me dit Holmès. Et je me suis senti foutu, fichu. Et puis, miracle : on est quand même arrivés. Je me suis dit : j’ai compris le message. Le message de l’au-delà, le message des étoiles. Ça va, on en reste là.

Un an ou deux ans après, dans la rubrique nouveaux disques de Elle, je lis : Pia Colombo chante La Rue des Rosiers. Je n'étais pas au courant. Je n'y pensais plus. Joël Holmès l’avait donnée à Pia Colombo parce qu’elle était venue lui demander des chansons. Pur hasard, sinon, cette chanson tombait à la trappe totalement, car il ne l’avait même pas déclarée à la SACEM. Voilà toute l’histoire. Voilà comment cette chanson a surgi dans ma vie. Je n’ai pas eu le sentiment de l’avoir faite. Elle s’est faite carrément toute seule vingt ans après la guerre... Voilà l’alchimie. Je peux dire que cette alchimie a eu lieu, mais elle est faite d’éléments assez terribles.

J’ai connu la rue des Rosiers au retour de la guerre. Elle était totalement vide. Je vois encore un petit bistrot de la rue des Écouffes. La rue des Rosiers était une rue non pas morte mais autre chose : une rue musée, comme un papillon épinglé. Une rue où ne vibrait plus rien. Sinon le cauchemar, lui même tassé, cerné... Je faisais l’inventaire. Je cherchais des noms, je regardais les plaques. C’était l’époque où j’ai vécu ma survivance de vagabond, que j’ai racontée dans un livre récent, Le Survivant malgré lui. Pour moi, c’était ça le mystère de cette rue que j'avais connue en 1939 avec mes parents.

Dans cette chanson, on ne sent pas de haine envers l’Allemand ou le collabo. Il y a une certaine fatalité (« Peut-être une malchance... »). Vous n’en voulez à personne, vous ne vous en prenez à personne.

C’est ce qu’on m’a dit pour le livre aussi. Pour moi, la vie, la création, le roman, c’est une histoire d’amour. Je ne vois pas comment une histoire d’amour peut subsister si vous y infiltrez du venin. Cette chanson a été une déclaration d’amour à ma famille et à la rue des Rosiers. Et à un peuple, comme je l’ai écrit. Je ne crois pas à la rancune. Ça ne veut pas dire que je sois indifférent, loin de là. Mais ce n’est pas ma façon de raconter. Ce n’est pas ma philosophie d’écrivain et d’homme.

Il y a bon compte de silence dans cette chanson et c’est ça, je crois, qui est intéressant. Je me souviens qu’on a juste changé une phrase qui ne plaisait pas à Joël. À la fin, j’avais mis : « Il n’y a plus de roses / Et la terre est souillée ». Ça ne lui plaisait pas. Il a mis : « Il n'y a plus de roses / Elles sont mortes un été ».

La seule fois où je l’ai entendue, c’était par Francesca Solleville, dans l’émission de Pascal Sevran. Je n’avais aucun rapport avec le milieu de la chanson. Cette chanson ne m’a jamais rapporté un sou. Mais je ne sais pas non plus quel impact elle a eu. Je ne sais pas qui la connaît. Mais j’aimerais beaucoup qu’elle soit reprise. Elle mérite peut-être d’être connue. Je dis « peut-être », c’est de la fausse modestie. Je devrais dire : elle mérite sûrement d’être connue, d’être à nouveau enregistrée. Par une femme, parce que je ne l’imagine pas interprétée par un homme. Seul Joël aurait pu la chanter. J’aimerais la voir ressuscitée, pour qu’elle redevienne un disque, qu’elle vive enfin, qu’on l’entende sur les ondes, elle a le poids des larmes. Je peux l'avouer à cause de la distance qui m’en sépare.

Propos recueillis par

Raoul Bellaïche et Colette Fillon, le 12 mai 1992.

• Interview parue dans JE CHANTE ! n° 8, été 1992 (n° épuisé).

Pia Colombo chante La Rue des Rosiers à la télévision​

Enregistrements

Il existe, au moins, trois chansons ayant pour cadre la rue des Rosiers et portant ce titre. Chronologiquement, la première est la chanson de Régine, "Rue des Rosiers" (paroles de Gaston Bonheur), parue en 1966 (sur le 30 cm "La fille que je suis", Pathé 2 C062-10.700) et rééditée par Sony sur la compilation collection "Or".

La chanson de Silvain Reiner, "La rue des Rosiers", enregistrée par Pia Colombo, est parue sur disques AZ en septembre 1967 (super 45 tours EP 1143 ou 30 cm LPS 25, "Pia Colombo à l'Olympia"). Il existe aussi un enregistrement par Jany Sylvaire, en 1970.

Une troisième chanson porte le titre "Rue des Rosiers". Elle est écrite et interprétée par Jean Gaido-Daniel sur un 33 tours production Quelque Part, réf. 19549. (sans date, probablement le milieu des années 80).

La Rue des Rosiers

Paroles de Silvain Reiner

Musique de Joël Holmès

Enregistrée par Pia Colombo

Il n’y a plus de roses

Dans la rue des Rosiers

Il n’y a plus de roses

Elles sont mortes un été

C’était en plein Marais

Une rue où grouillait

La vie belle et sa rage

Une rue qui sentait

Le hareng qu’on fumait

Et la folie des sages

Un bonjour se chantait

Se riait se criait

Bonjour à la française

Un beau jour une affaire

Un beau jour une misère

Doux comme un goût de fraise

La rue des oubliés

la rue des émigrés

La rue des retrouvailles

Du Pollack au Roumain

Tous l’aiguille à la main

Trimaient pour leur marmaille

Il faut être malin

Pour garnir de cumin

Le pain noir la volaille

Encore un bel été

Un mois de liberté

Avant que ça déraille

Il n’y a plus de roses

Dans la rue des Rosiers

Il n’y a plus de roses

Elles sont mortes un été

Une étoile au veston

Ce n’est pas une prison

Peut-être une malchance

Il faut être logique

L’Allemand c’est la musique

C’est la dernière chance

Quand vient le grand matin

Il n’y a pas de tocsin

On frappe à votre porte

Dans la rue des camions

Serrés commes des lampions

Les étoiles se déportent

Un peu plus chaque nuit

D'autres vies qui s’enfuient

Ouvrez toutes les portes

Quel est donc en plein jour

Ce désert sans contours

Quelle est cette rue morte

C’était en plein Marais

Un peuple qui grouillait

Un peuple d’enfants sages

Une rue qui grondait

Une rue qui chantait

L’espoir comme une rage

Il n’y a plus de roses

Dans la rue des Rosiers

Il n’y a plus de roses

Elles sont mortes un été

Que reviennent les roses

Dans la rue des Rosiers

Que fleurissent les roses

Sur les anciens rosiers

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